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| Catalogne Dans ce numéro un dossier spécial consacré à Francesc Tosquelles. La guerre civile, l'exil, la révolution de Saint Alban, Marie-Rose Ourabah, la fille ainée de Tosquelles, éclaire le parcours de son père dans un interview à découvrir dans Ancrage. « Le chemin se fait en marchant » Par le docteur Jean-Pierre Boulhol Décembre 1975.François Tosquelles est nommé médecin-chef à la Candélie. (1) Grande joie à l'internat. François Tosquelles, quid? L'auteurd'ouvrages de référence en psychiatrie institutionnelle, en psychiatrie de l'enfant, en psychanalyse dans ses rapports avec J. Lacan et la linguistique, un médecin subversif? Catalan, ancien de l'armée républicaine espagnole, qu'allait-il introduire dans notre paisible établissement? Quels liens avec Ajuriaguerra, auteur d'un manuel à succès de pédopsychiatrie basque, lui aussi réfugié de la guerre d'Espagne? Inquiétudes chez certains. Espoirs chez d'autres. Jubilations enfin et rires qui n'ont jamais cessé de s'amplifier et de résonner tant à la Candélie que plus tard à Granges sur Lot. Subversion oui. Mais subversion du sujet là où le mot d'esprit, l'humour tire son effet de ce qui n'est pas dit, dans la complicité entre gens de la même paroisse,de même praxis. C'est dire que l'histoire de toute la psychiatrie se trouvait intimement mêlée à la démarche Tosquellienne. Chaque sujet n'avait d'intérêt propre que dans la mesure où il était mis, en opposition distinctives, avec les autres. Travailler sur les contrastes. Eclairer une situation institutionnelle par un autre événement, puisé éventuellement dans une histoire passée ou lointaine. Personne n'a pu échapper à la Candélie à ces interpellations de François Tosquelles, quelque soit son rôle ou sa fonction dans l'établissement. Le verbe ,comme arme principale, se devait de créer des circulations, des échanges, des interstices là où les langues risquaient de s'épaissir, de bétonner la parole institutionnelle et de figer l'établissement dans un monument, qui, dixit Prévert-Tosquelles, ment monumentalement. Prendre des chemins de traverse, expérimenter ainsi une véritable transversalité, ouvrir des traces comme l'énonce le poète Antonio Machado "caminate no hay camino, se hace camino al andar" (voyageur, il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant) marqua toujours les prises de position, aux antipodes du dogme, de François Tosquelles sa vie durant. Pas de sujets tabous comme ne témoignaient les séminaires. Se réunissaient alors , toutes catégories professionnelles confondues, ceux qui voulaient se considérer comme artisans de la chose psychique, travaillant sur des matériaux de toute origine : analyse terminée et analyse interminable (Freud) le conditionnement (avant l'américanisation du terme en comportementalisme) introduction à l'œuvre de Bion, Searles et le corps, les connexions du rhinencéphale, la thèse de Lacan sur la paranoïa, l'image du corps chez Pankow, l'eutonie de G.Alexandre, le contre-transfert, le passage à l'acte, etc. Ces interventions dans la formation avaient l'intérêt de pouvoir jouer sur un damier institutionnel nécessaire à une action psychothérapeutique groupale en faveur des patients. Les ingrédients favorables et la matière de faire monter la pâte étaient à découvrir dans toutes les occasions institutionnelles. D'ailleurs François Tosquelles ne nous avait-il pas reçu lors de son arrivée en Lot-et-Garonne, chez lui à Granges, dans un lieu éminemment propice aux élaborations, sa cuisine, appelant sa femme Hélène, complice de toujours engagée dans la mouvance institutionnelle, pour discuter avec nous de la proposition du professeur Blanc, d'animer des séminaires dans le cadre de l'UER de psychiatrie de Bordeaux ! L'institution, disait-il constitue un langage, une occasion de réarticuler dans une co-présence du patient et du thérapeute à l'hôpital, ce qui détermine un co-action visant à permettre l'accès à la parole des malades. "Le symptôme du patient, pour bruyant qu'il soit, ne représente qu'un blanc dans le discours collectif où le malade tisse tant bien que mal son existence." C'est dire combien le risque d'adaptation morbide à l'établissement n'et pas le sur monopole du patient mais aussi concerne le soignant dans un frileux pacte asilaire dont la règle d'or serait dictée par le refus du changement . Dans le mouvement de psychothérapie institutionnelle, dont François Tosquelles psychanalyste combattant a été un des pincipaux artisans, l'enjeu est de mettre en branle la parole vraie dans le jeu des groupes. Cela s'adresse aussi bien aux groupes de patients que l'on voit se constituer çà et là en institution précaire, qu'aux groupes mixtes soignants-soignés type amicale, journal, club ou aux ensembles structurés comme les instances de l'établissement ou du service. A ce titre, le staff animé quotidiennement dans le bureau de François Tosquelles fonctionna intensément comme un précieux rouage de la dynamique institutionelle. En effet Tosquelles, lors de son arrivée à la Candélie avait choisi de ne pas bouleverser la culture préexistante : c'est à dire de ne pas se prendre pour "médecin chef" avec qui une nouvelle vie doit commencer, où l'on est prié de laisser son expérience au placard et de réajuster rapidement sa veste aux colories du jour. Il avait donc intégré la lecture quotidienne des cahiers de rapports des unités de soins , où sont inscrits par un membre infirmier dans un condensé littéraire souvent savoureux , les événements de la veille. Pris au pied de la lettre, ces comptes-rendus paraissent n'avoir pour d'autre objectif que celui de traduire les comportements des patients dans une demande de consigne thérapeutique. Dans la lecture tosquellienne du staff, une autre expression aller être sollicitée, celle du patient, le plus souvent masquée dans toute observation standardisée infirmière ou médicale. Faisons confiance à l'inattendu et il sortira toujours un bon génie des lampes institutionnelles, en forme de glissement de sens dans l'écriture du cahier de rapport d'un patient à l'autre , ou bien dans les contresens évoqués lors des discussions du staff. En définitive il en découlait le plus souvent un dénouement heureux, un dévoilement fructueux et favorable à l'évolution du patient. Chaque participant qu'il soit surveillant, infirmier, psychologue, médecin voire passant (cela arrivait parfois) garde un souvenir impérissable de l'énergie ainsi dégagée dans ce staff quotidien, que Tosquelles anima jusqu'à sa retraite en octobre 1979. A présent nous devons faire face à une pseudo-modernité, prétexte à l'éradication du soin psychiatrique dans un objectif de restriction budgétaire partiellement avoué. Plus que jamais Tosquelles, Daumezo, Bonnafé, Oury, et d'autres nous sont d'un secours inestimable dans leurs témoignages de l'existence et de l'originalité de ce soin si spécifique. Il nous apprennent à nous méfier de la bureaucratisation des discours, des révisionnistes qui dénient l'histoire, ils nous incitent à prendre garde des modélisations abusives qui nous conduiraient lentement mais sûrement vers le long couloir d'un annexe d'une hôpital général. François Tosquelles nous a toujours encouragés à rester au plus près des manifestations de nos patients, comme seul véritable fil d'Ariane, à toutes les questions posées. Lisons notre avenir dans celui du patient, la qualité des soins psychiatriques y est à coup sûr inscrite. * Jean Pierre Boulhol , animateur du collectif Tosquelles, médecin chef à la Candélie (1) Centre hospitalier départemental de la Candélie - Agen. Le langage du patient Par le docteur Patrick Jammes 1977. La vague de mai 1968 n'était pas encore tombée. J'allais deux jours par semaine à l'université de Paris VIII (Vincennes) suivre les ateliers de Michel Lobrot , faire de la dynamique de groupe ou m'essayer à la vidéo-gestalt avec quelques thérapeutes californiens. Disons le net, c'était assez branché sexo. Au dispensaire du "camp de Bias" c'était aussi assez chaud (nonobstant la sécheresse de 1976) ; les émeutes de l'été 1975 avaient fait éclater le "camp militaire" et "comme là-bas dis", créant un espace de tergiversations municipalo-administratives sur fond de taudis des plus déprimant. Il me vient une idée : créer un groupe Balint. (1) Je sollicite le docteur François Tosquelles qui accepte le projet et c'est le premier groupe d'une dizaine de médecins qui se réuniront dans des lieux variés comme le stadium , le restaurant du parc, la salle de réunion d'un café ... Le Docteur Boulhol qui nous a rejoint sera un continuateur de ce groupe. Il y a des exposés de cas, ce qui est classique. Ce qui l'est moins, c'est l'inimitable discours du modérateur qui nous entraîne ailleurs, volubile ou Lacan-laconique selon le tissage de la soirée. C'est la relation médecin-patient qui apparaît puisque, pour une fois, on se met à parler le langage de ce dernier. Le langage, parlons-en. Ce n'est pas une coquetterie de ma part de parler mal le français. Les premières escarmouches linguistiques remontent aux années trente et à l'indépendance républicaine de Barcelone. L'espagnol (le castillan) vécu comme un oppresseur voit sa langue réduite en petit nègre. Il ne le dit pas mais j'imagine que la France en général et les hôpitaux psychiatriques en particulier furent aussi vécus comme oppresseurs, ce qui explique la perduration de son baraguinage. Aliéné veut dire aussi étranger. Par ailleurs il déclare préférer, parfois, la déconiatrie à la psychiatrie : le patient l'abreuve de son délire ou des aléas de sa vie telle qu'il se l'imagine. Bon. Lui à partir de ce qu'il entend, de ce qu'il emmagasine déconne de conserve, ou se tait, et puis tiens ! Si je lui sortais ça maintenant? Dans les groupes, il ne meuble que les silences "dépressifs". La relation est "horizontale" et peut faire penser aux jeux des surréalistes. Ce n'est pas par hasard que la Catalogne ait produit à huit ans de différence Tosquelles et Dali et que Luis Buñuel (qui lui a 12 ans de plus que François tosquelles) ait eu à circuler pendant les années chaudes dans ce beau pays. Notons que Tosquelles avait, à cette époque opté pour le POUM, mouvement anarchiste des plus violents qui, épisodiquement s'opposaient aux forces républicaines et communistes en plus des franquistes évidemment. Tosquelles facilite l'avènement de la parole des autres. Pas plus. Il met de l'huile (ce qui est rarement le cas "des huiles", ajoute-t-il). La soûlographie verbale, surtout abreuvée de nobles et bonnes intentions, la croyance de nos possibles missions de rédemptions, la précipitation à retransmettre ce que l'on croit savoir, rendent toujours aveugles et sourds ceux qui nous parlent. Trois "étonnants services de psychiatrie" Promu psychiatre des armées, tosquelles se retrouve sur le front du sud qui va de Valence à Almería, précisément à Almodovar del Campo. Il crée une antenne où, faute de personnel il incorpore dans l'équipe des avocats, peintres, curés et quelques putains de lupanar local qui en échange de leur bonne volonté ne fermera pas. Elles connaissent bien les hommes et savent que tout le monde est fou. Plus tard il privilégiera cet accès au corps : L'unique façon de faire delà psychiatrie était précisément dans la pratique de la médecine générale... Les républicains perdent la guerre et Tosquelles se retrouve au camp de concentration de Septfonds (Tarn et Garonne). Blum a joué les Ponce Pilate, pendant la guerre et à la "retirada" quand il a ouvert aux 450.000 réfugiés espagnols et rouges sa dizaine de camps dans le Sud-Ouest. S'ils en réchappaient d'autres camps pouvaient les héberger du côté de la Silésie. La faim, les épidémies, les suicides sont le quotidien de Septfonds. Un millier de soldats veillent sur eux. "Il y a de quoi rassurer les plus timorés " note La Dépêche. 16.000 réfugiés ("bien serrés") dans 45 baraques de 48 mètres sur 7. Gringoire persifle : "La racaille anarchiste est en France !". Bref, Tosquelles ouvre une autre antenne, où, selon ses dires, il fait un travail merveilleux. Son séjour durera quatre mois, mais quel séjour ! On comprend qu'en 1982, il demande au docteur Boulhol et à moi-même un travail sur nos pratiques respectives au camp de Bias (camp de réfugiés harkis) destiné aux étudiants espagnols (pardon Catalans) de l'Institut Pedro Mata de Reus. Le docteur Boulhol avait assuré des consultations psychiatriques pendant de longs mois au dispensaire : "Grimace du destin, quelques harkis y avaient été alors gardiens des prisonniers de guerre allemandes, avant de s'y installer eux-mêmes en ce mois de décembre 1962..." Il explique ensuite pourquoi une consultation "spécialisée" est créée dans le camp : "Ironie du sort, une autre motivation probable à ce changement de lieu, tenait en fait de la désertion du dispensaire de Villeneuve par les autres malades métropolitains, les vrais français, c'est à dire les Lot et Garonnais de souche ou d'adoption, anciens immigrés italiens, espagnols, portugais, qui fuyaient la promiscuité des convois psychiatriques en provenance du camp." Il conclut : "Car c'est bien là un hôpital psychiatrique clandestin d'où tout soignant serait exclu en dehors de l'unique médecin. Quant au psychiatre tout en étant inclus dans la séquence thérapeutique institutionnelle, il lui est malgré tout étranger ... (à mon avis, ça dépend du psychiatre, des tas de gens sont étrangers dans leur propre famille !) ... "Dans ce monde clos le jeu des identifications est majeur, la maladie tourne autour, elle y trouve des refuges, îlots de sécurité, cicatrise en certains points à ne pas retoucher, sollicite des pansements pour des zones indemnes, demande et tien au thérapeute, et, le contrait abandonner sa fonction médicale pour une étude métaculturelle." On a vu supra comment le docteur Tosquelles utilise le métalangage (méta : après) à savoir celui qui est après celui "du pouvoir" et qui est fait de décalages, d'à peu près, de jeux de mots lacanoïdes... Il est vrai qu'en public ses interventions sont aussi incisives que caricaturales. On l'invite aussi pour ça et tel Sisyphe : Nous cherchons à soigner la folie et le poids lourd de la pierre sociale retombe inlassablement sur nous... Sans jeu pas, de réel, a dit quelque part Winnicott. Dans le flou tout un chacun peut avoir l'espoir de se retrouver, un jour. Il y a des diagnostics qui se transforment en permis de chasse. Au début j'étais allé le voir à la Candélie et comme je commençais à le baratiner sur la schizophrénie d'un ami, il m balança, malicieux : "parlez-moi de votre schizophrénie." J'ai compris. De l'usage pondéré du silence et évidemment des paroles. C'est en quoi je m'aide beaucoup en fumant de nombreuses cigarettes. Le blabla actuel contre les cigarettes, on le voit; précipite quiconque à s'engouffrer dans de nombreuses guerres à l'issue incertaine. La raison cartésienne est déjouée par les arabesques picaresques de la Méditerranée. De toute façon on se prescrit toujours soi-même d'une manière ou d'une autre, que l'on appelle ça "fonction médicale", "étude métaculturelle" ou "café-bavardage". Le troisième lieu (asile) est l'hôpital de Saint Alban en Lozère, avec pour toile de fond, la débâcle, la famine,la lutte clandestine. D'où tu parles, toi? On parle de camps issus de guerres civiles particulièrement atroces, où des gens "égarent leur esprit" selon la formule de la mère de Fatima Besnaci-Lancou (2) où rejet et culpabilité rendent inopérant tout travail de deuil (son se renvoie cercueils et insultes par-dessus la Méditerranée) où apparaît et se matérialise ce qu'il y a de pire et de meilleurs en nous : la perte totale de repère, la lâcheté collective, le dessèchement moral, mais où,la seulement et c'est étonnant, on peut créer, imaginer, autre chose. Quand je vois ce que je vois, que l'entends ce que j'entends, je pense ce que je pense : quand on se frotte à l'essentiel on perçoit de plus en plus le côté artificiel, dérisoire de ce fatras de choses inutiles dont on nous a gavé et qui nous cerne. C'est aussi du domaine de l'être et de la grâce. Après le pire, je vous devais bien le meilleur. "La nature, plus bizarre que les moralistes nous la peignent, s'échappe à tout instant des digues que la politique de ceux-ci voudraient lui prescrire ; uniforme dans ses plans, irrégulière dans ses effets, son sein, toujours agité ressemble au foyer d'un volcan, d'où s'élancent tout à tour, ou des pierres précieuses servant au luxe des hommes, ou des globes de feu qui les anéantissent." Sade, idée sur les romans. Une enfance en pays franquiste La Pobla de Montornès - années1940-1954. Des souvenirs vivaces comme des griffes de velours ou d'acier Par Catherine Berenguer-Joly |
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