ANCRAGE N° 10 – Octobre 2004




ALGÉRIE


Mokhtar Kachour , tel qu'il devait être.


Mokhtar Kachour est un  enfant de l' immigration algérienne  et de l'école laïque de la république française.  Fils d'une famille modeste, il affirme une exigence morale forte qu'il  tient de sa mère Khadîdja et de son père Amar.
Son histoire coule, limpide. Un peu comme dans un conte de fée. Avec des parents solidaires, un fils modèle et élève brillant, un étudiant  au bagage prometteur et pour parachever le tout, un parcours universitaire de qualité et un professorat de philosophie. Le début de carrière professionnelle, frappé du sceau du talent, le propulse au rang d'Inspecteur d'Académie. L' unique inspecteur français, issu de l'immigration algérienne.

ALGÉRIE



Zined Bouzaboume, mère courage

Mohammed est un homme respecté. Depuis sa demeure de  Tehniet El Hed, au sud d'Alger, il règne en maître sur la communauté autochtone. Une société rurale, qui ne connaît d'autres civilisations que celle transmise de génération en génération. Mohammed et les siens vivent  à l'écart des bouleversements de ce début du XX° siècle.
Un monde à part.
Zined, la fille de Mohammed et Dahmana voit le jour en 1913 dans cet oasis en autarcie de l' Algérois profond  C'est à peine croyable. Et pourtant. Il lui faudra attendre la quarantaine pour découvrir d'autres visages différents du sien. Comme celui d'un  garde forestier européen. Ou prétendu tel.  Le premier étranger à croiser son chemin. Quatre décennies avant de découvrir  que son pays dont elle ne connaît pas les contours est peuplé d'Européens, d'Espagnols, de colons et de militaires qui se font la guerre. Certains pour conquérir la terre de leurs ancêtres. D'autres pour préserver la colonie française où leurs compatriotes sont nés .

IRLANDE

Une intégration harmonieuse
Oliver Moran, prêtre irlandais

Il est des immigrations heureuses où l’intégration s’effectue en douceur, sans heurt, sans violence, sans souffrance. Oliver Moran est Irlandais mais il est aussi prêtre. L’Eglise a servi de sas, de cocon où sont venues s’émousser toutes les banderilles généralement plantées dans un corps étranger.

PORTUGAL

De Mondroes à Sauveterre-la-Lémance

 Un taxi pour le Portugal

Le 3 juillet 1965, dans le district de Vila Real, (ancienne) province de Tras-os-Montes, naissance d’ Orlando, fils aîné d’ Albino et Maria Gonçalvès. Automne 2004, Sauveterre - la - Lémance (Lot - et - Garonne), Orlando Gonçalvès, artisan-taxi marié à Marie - France, trois enfants, assure depuis quinze ans la navette entre le Sud -Ouest de la France, sa terre d’ adoption, et le Portugal dont il a gardé la nationalité.
Comme ses parents avant lui, et la plupart de leurs compatriotes, il a émigré en 1984 pour des raisons économiques.

ITALIE

" Notre pays, c'est l'Europe"

Auteur d'une thèse sur l'immigration italienne en Lot-et-Garonne, Anselmo Bertossi, maire de Bagnara Arsa et Européen convaincu, signe une charte de jumelage avec Gérard Zuttion, le maire de Sainte Livrade

Anselmo Bertossi est maire de Bagnara Arsa depuis 2001. Agé de 50 ans depuis le mois de juillet, Il a été aussi administrateur et adjoint depuis 1975. Il a également  siégé au conseil général d'Udine de 1990 à 1995.
Le maire de Bagnara Arsa est directeur du parc d'exposition d'Udine. Auteur d'une thèse sur l'immigration italienne, il est attaché au Lot-et-Garonne par des liens familiaux. Plusieurs de ses proches vivent dans la vallée du Lot où il a déjà eu l'occasion de séjourner pour améliorer la langue française qu'il maîtrise parfaitement. Des liens qu'il vient de consolider à la faveur d'une charte qui unit depuis cet été sa commune à celle de Sainte Livrade dont le premier magistrat, Gérard Zuttion, est un fils de l'immigration italienne.

ANCRAGE : Dans quelles conditions avez-vous découvert le Lot-et-Garonne?

Anselmo Bertossi  : "Des cousins de mon père résident en Lot-et-Garonne. Une branche de ma famille est venue dans le département en 1925 lors de la première vague migratoire. C'était une soeur de mon grand-père. Elle avait déjà cinq enfants. Deux autres filles sont nées ici. Une deuxième vague migratoire familiale, un frère de mon grand-père, est venue en 1952.
Les cousins qui sont venus en 1952 ont vécu en famille avec mon père. Ils venaient du Frioul du Nord Est de l'Italie.

- Pour quelles raisons vos parents se sont-ils installés ici? Pour des motifs économique ? Politiques ?

- Non pas politique. Dans 95% des cas sinon plus, l'essentiel des causes de l'immigration italienne est économique. Il y a aussi quelques cas d'immigration pour raison politique à cause de la marche sur Rome de Mussolini en 1922. Tous les partis ont été abolis. Les gens qui étaient socialistes ou du parti populaire qui étaient engagés politiquement, ont préféré partir à l'étranger. Nombreux étaient du milieu rural. Ils avaient des difficultés à faire vivre avec leur famille. Ils risquaient d'être persécutés. En Italie il y avait un boum démographique. Les familles qui arrivaient ici venaient en moyenne avec cinq enfants. C'était plus du double que le nombre d'enfants d'une famille moyenne française. En outre il y avait peu de terre dans nos régions qui vivaient encore sous le système féodal. Dans un village, il y avait en général un patron. La plupart de ceux qui travaillaient la terre étaient métayers ou fermiers. Il y avait une coutume selon laquelle ceux qui étaient nés dans les familles devaient travailler la terre du patron. Ceux qui choisissaient de quitter la famille devaient partir au séminaire pour devenir prêtres. Il n'avaient pas d'autre choix. Les aristocrates exigeaient que les enfants nés sur leurs propriétés y demeurent parce qu'ils voulaient une main-d'oeuvre suffisante. Le dimanche, par exemple,  les ouvriers devaient entretenir gratuitement  les jardins et la demeure du patron.

- Dans quelles conditions êtes-vous venu en Lot-et-Garonne pour la première fois ?

- La première fois que je suis venu, c'était en 1974. J'étais étudiant et j'avais choisi d'apprendre la langue française. J'ai profité de la présence de mes cousins ici pour apprendre le français. Je suis resté presque deux mois. Mes parents, surtout ceux de la deuxième vague venus en 1952, n'avaient pas fréquenté les écoles françaises. Alors je parlais beaucoup avec les enfants qui pratiquaient un français parfait. Je lisais les journaux, j'écoutais la télévision.

- Pour quelles raisons souhaitiez-vous apprendre le français ?

-  Parce que j'ai fait un doctorat en français. Mes études devaient me permettre de devenir professeur de français. Après la vie m'a donné d'autres opportunités. Très jeune je suis devenu chargé de communication et de la presse à Udine puis directeur du parc d'exposition. C'est un travail très intéressant du point de vue économique.

- Y avait-il des liens entre les différents branches italienne et française de votre famille avant votre venue en 1974 ?

- Oui nous avions des contacts par courrier. Mais la branche de la deuxième vague, celle de 1952 revenait régulièrement en Italie. Tous les cinq ans à peu près. Ceux de la première vague, partis beaucoup plus tôt sont revenus bien plus tard. Nous les avons revus au début des années 60, c'est à dire trente cinq ans après !  D'autres cousins sont revenus en 1972. C'est à dire qu'ils sont restés quarante ans sans voir leur pays d'origine. Néanmoins nous avions des contacts fréquents par lettres.

- Quelles sont les raisons de cette deuxième vague des années 50, moins connue que celle des années 20 ?

- La deuxième vague débute en 1946. Entre 1946 et 1950, on recense en moyenne six cents Italiens arrivant par an en Lot-et-Garonne. A partir de 1952, la vague est allée en diminuant. Mais la cause est très simple. L'Italie a perdu la guerre. L'industrie est en partie détruite. Le pays traverse une grande crise économique et l'offre de main-d'oeuvre est importante.  Puis la mécanisation se développe de façon assez forte à la campagne. De plus en plus de travaux se font à la machine. Il y a donc une fois encore une forte migration vers les régions agricoles comme le Lot-et-Garonne et vers les régions industrielles du Nord de la France.
Les gens partent pour manger et vivre.  Manger est la préoccupation essentielle. Après la guerre, on mange de la viande une fois par semaine dans les campagnes. L'Italie est à la limite de la suffisance alimentaire.

- Outre la consolidation démographique, comment appréciez-vous l'apport des Italiens dans notre région ?

- C'est encore le cas aujourd'hui mais déjà à l'époque il y avait un bon niveau technique dans l'agriculture. Si l'on fait abstraction de l'élevage du vers à soie qui n'a bien fonctionné, les Italiens ont introduit la culture du maïs,  qui était très importante pour l'alimentation chez nous. On retrouve encore aux archives des publications sur les apports techniques importants comme l'irrigation par exemple.  Et puis surtout il y avait beaucoup de garçons qui assuraient de nombreux services gratuits comme la garde des troupeaux. Il y avait aussi un excellent niveau d'esprit d'initiative. D'envie d'entreprendre. Ici, les Italiens sont libres de travailler, de produire. Ils sont libérés des liens qui les entravaient avant. Plus ils travaillaient, plus ils produisaient plus ils avaient de bons revenus. Les Italiens sont arrivés ici métayers ou fermiers. Au début, ils travaillent dans les coteaux. Puis progressivement ils descendent dans la plaine.

- Comment expliquez-vous que ces italiens d'origine paysanne soient également devenus des bâtisseurs ?

- Les familles il est vrai sont essentiellement agricoles. Mais parmi elles il pouvait y avoir aussi des jeunes qui travaillaient dans le bâtiment. En Italie, ils ne pouvaient pas parce qu'ils étaient liés  pour les raisons que j'ai déjà expliquées. Mais ici, en France ils pouvaient travailler dans le bâtiment et dégager un salaire supplémentaire qui intégrait le revenu familial.  Quand il y avait moins de travail à la campagne, ils faisaient souvent des travaux de maçonnerie. Puis petit à petit des entreprises artisanales d'origine italienne se sont développées. En Italie, il y a une très forte tradition dans le bâtiment. Mais la plupart des Italiens qui travaillaient dans ce domaine sont partis en Suisse ou dans la région parisienne.

- On a coutume de dire qu'avec le temps on enjolive l'histoire. Or il fait bien admettre que les Italiens n'ont pas toujours eu la vie facile ici. Notamment lorsque l'Italie a déclaré la guerre à la France. Qu'en pensez-vous ?

- La grande vague de l'immigration est intervenue lorsque le régime fasciste s'est développée en Italie.  Sans doute, il y a eu des difficultés politiques entre la France et l'Italie au moment de la déclaration de guerre. Mais je dirai qu'il était difficile à l'époque de manifester une entière confiance à une communauté qui arrive ici en si grand nombre. Il n'existe pas à cette époque-là les moyens de communications opérationnels d'aujourd'hui. En quatre ans la population du Lot-et-Garonne a augmenté sensiblement. Et ce n'était pas un échantillon de population. Il y avait beaucoup de jeunes. Il y a toujours une incidence quand on voit arriver des étrangers. On les considère avec un peu de suspicion. On le voit encore de nos jours. Chez nous en Italie, aujourd'hui, le gouvernement cherche à contingenter l'immigration.
Quand les italiens arrivent en France, ils n'ont pas la même langue, la même monnaie, ils ont des coutumes des habitudes différentes.
Pour ce qui est de la période de la guerre, sur les dix mille et quelque immigrés italiens du Lot-et-Garonne il est normal qu'il se trouve quelques fascistes. Mais la grande partie de la communauté veut rester avant tout italienne. Ils rêvent de revoir le pays d'origine, le clocher, les amis, les maisons de leur enfance. Ils ont tous la fierté d'être italiens. Mais tous ont été corrects à l'égard de l'état français.  Par exemple, dans ma famille, les trois fils de la première vague ont fait la guerre sous le drapeau français. Et pas seulement la guerre. Ils se sont engagés aussi dans la résistance.
Après la deuxième guerre mondiale, quand les deux communautés ont été unies par les mariages, il y a eu fusion.  A partir des années 60 on ne peut plus parler d'une communauté italienne en Lot-et-Garonne. Mais d'une communauté française d'origine italienne.

- La quasi-totalité des Italiens de la première vague a fait souche en Lot-et-Garonne. Avez-vous eu à connaître le phénomène inverse conduisant des Italiens à revenir chez eux ?

- Ca existe. Il y en a quelques uns qui sont rentrés avant la guerre.  Moins de 5% pour des raisons de faillites économiques. On retrouve le même pourcentage chez ceux qui ont réintégré le pays natal pour des motifs politiques.

- Quel crédit faut-il accorder à la thèse selon laquelle Mussolini aurait profité de la première vague  pour envoyer en France des fascistes destinés à endoctriner la population.

- Il est possible que Mussolini ait conduit quelques initiatives de ce type avec les services secrets. Mais pour la grande majorité, les gens sont venus ici pour nourrir leurs enfants. La politique à ce moment-là était la dernière de leur préoccupation.

- Quel sentiment général vous inspire ce vaste brassage de population ?

- Je crois que les immigrés italiens peuvent remercier leur pays d'accueil. Il est normal qu'il y ait eu quelquefois des difficultés. Mais des perspectives ont été données  pour le travail, l'avenir des générations. Ces perspectives ont été bénéfiques pour la région aussi. Les Italiens ont donné de la main-d'oeuvre, des compétences et des élites aussi.

- Comment expliquez-vous qu'aujourd'hui après un demi-siècle de "fusion", comme vous disiez à l'instant,  la quête des racines s'exprime avec plus de vigueur?

- Aujourd'hui nous assistons, je crois, à une troisième génération. La première cherchait une solution au problème alimentaire. La deuxième visait à s'imposer du point de vue économique et social. La troisième qui n'a pas connu les problèmes de survie est en quête de ses racines.  Le nord-est de l'Italie est maintenant une région très développée où de nombreux investissements ont été réalisés. On importe des usines en Roumanie, en Serbie, en Croatie. On a connu un extraordinaire boum économique dans les années 90. C'est une des régions les plus développées d'Europe. Et je crois que pour cette troisième génération, c'est un grand plaisir de voir que la région des grands-parents et arrières-grands-parents est à ce point développée.

- Faut-il voir dans cette explication, les raisons de la charte que vous avez signée cet été avec le maire de Sainte Livrade et qui unit vos deux cités ?

- C'est  une des raisons. Une autre ,  plus personnelle est la thèse que j'ai faite en 1979 à la fin de mes études. J'avais proposé de faire une thèse sur l'immigration italienne en Lot-et-Garonne. Je m' étais rendu compte qu'il y avait très peu de publications à ce sujet.  Les immigrés du Sud-Ouest de la France étaient des immigrés oubliés. Il y avait beaucoup de publications sur l'immigration dans le Nord, et l'Est pour des raisons évidentes. Parce que les Italiens qui travaillaient dans l'industrie, dans les mines, le bâtiment, rentraient plus souvent au pays. Ils n'avaient pas comme les paysans l'obligation de rester au travail à cause du bétail des récoltes etc. J'ai donc fait beaucoup de recherches.
Puis en 2001, une fois élu maire, j'avais comme programme de dynamiser les relations entre les habitants issus de la commune. Le jumelage est une façon de contribuer de façon modeste à construire notre pays d'aujourd'hui qui est l'Europe. Je savais que de nombreuses villes du département étaient jumelées à l'image du Temple sur Lot et Fumicelli qui se trouve à une quinzaine de kilomètres. Et c'est mon collègue de Fumicelli qui m'a suggéré d'entrer en contact avec Sainte Livrade. Je connaissais cette ville depuis ma venue en 1974. Et je conservais le souvenir de son beau marché cosmopolite. Et puis j'ai appris en même temps que le famille Zuttion était originaire du pays, à cinq kilomètres de chez nous, et que son frère était président du comité de jumelage du Temple sur Lot.
Je savais aussi qu'il y avait à Sainte Livrade une grande communauté d'origine italienne. Plus de 30% des habitants ont du sang italien dans les veines. Peut-être plus maintenant avec les mélanges qu'il y a. Nous avons eu un premier contact le 2 juin 2003. Puis nous avons reçu une délégation en novembre 2003 pour poursuivre le processus."