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Le port d’attache des Lot et Garonnais du monde entier
Le port d’attache des Lot et Garonnais du monde entier

 Magazine de la mémoire des communautés du Lot-et-Garonne, ANCRAGE

Ceuta et Melilla,  modèle de cohabitation ?

 

Par Yves Zurlo (*)

 

Comment peut-on s'intéresser à ces "confettis" de l'empire colonial espagnol ? Telle est, sans aucun doute, la première question qui vient à l'esprit du lecteur de cette tribune. Mais avant de tenter de répondre à cette question, il s'agit de "planter le décor" : Ceuta et Melilla sont deux villes espagnoles, d'environ 70 000 habitants, dont la principale originalité est de se situer sur le continent africain, plus précisément sur la côte méditerranéenne du Maroc. Ce sont donc deux petites enclaves –de 19 et 12.3 kilomètres carrés respectivement- qui sont officiellement revendiquées par le Maroc depuis 1956, date de l'Indépendance de ce pays et souvent qualifiées par les autorités marocaines de "derniers territoires coloniaux d'Afrique".  Ces petits territoires méconnus en Europe, longtemps oubliés des Espagnols eux-mêmes,  présentent pourtant des caractéristiques insolites et originales, susceptibles d'intéresser l'observateur des mutations qui agitent nos sociétés en ce début de XXIème siècle.

 

 

 

Deux villes espagnoles bien particulières

 

Même si l'on a coutume de les citer ensemble, les deux villes espagnoles de Ceuta et Melilla ne sont pourtant ni semblables ni proches l'une de l'autre car si Ceuta se situe face au port d'Algésiras, de l'autre côté du détroit de Gibraltar, à seulement 14 kilomètres des côtes andalouses, Melilla quant à elle, se trouve beaucoup plus éloignée  de l'Espagne, à 400 kilomètres à l'est de Ceuta, tout près de la frontière algérienne et à plus de 200 kilomètres de Malaga. Entre ces deux villes, trois autres "confettis" de l'empire espagnol s'échelonnent le long de la côte marocaine, trois rochers ou groupes d'îlots inhabités –Alhucemas, Vélez de la Gomera et les îles Chafarinas- vestiges d'une époque où l'Espagne

tentait de prendre pied sur le sol africain à la fin de la Reconquista sur les maures d'Espagne.

La présence espagnole sur ces côtes africaines remonte donc au XVème siècle : pendant quatre longs siècles celle-ci reste cependant limitée à une présence militaire et, à partir du XVIIIème siècle, on utilise aussi ces petits territoires comme bagnes. Puis, avec l'expansion coloniale du XIXème siècle, Ceuta et Melilla servent de "têtes de pont" d'une pénétration espagnole au Maroc qui se veut d'abord pacifique mais qui débouche bien vite sur une guerre coloniale meurtrière, laquelle ne s’achèvera qu'en 1927. L'armée coloniale espagnole de l'époque servira, une décennie plus tard, de vivier à la rébellion franquiste contre le gouvernement légal de la république en 1936, puisque c'est de Ceuta et de Melilla  que partiront les troupes rebelles du général Franco.

Ainsi guerres coloniales et dictature franquiste marquent-elles, dans l’esprit des Espagnols de la Péninsule, l'image des deux villes africaines au XXème siècle.

Cependant les particularités de Ceuta et de Melilla ne se limitent pas aux aspects géographiques et historiques : aujourd'hui la principale originalité des deux villes africaines réside dans la composition de leur population puisque, aussi bien à Ceuta qu'à Melilla, celle-ci se compose de quatre groupes culturels bien différents que l'on a coutume de caractériser par leur origine religieuse. Les premiers arrivés, les chrétiens, sont issus d'une première vague d'immigration espagnole au moment où les deux plazas  cessent d'être des garnisons militaires pour se transformer en véritables villes, bases arrière de la pénétration coloniale espagnole du début du XXème siècle. À cette époque également viennent s'installer à Ceuta et à  Melilla des juifs du nord du Maroc quand les deux villes sont déclarées ports francs et ouvertes aux populations civiles : ils constituent le deuxième groupe ethnico-culturel de la population des deux villes. Des hindous en provenance d'un Gibraltar tout proche s'installent également bientôt pour constituer un autre groupe ethnique original bien que plus réduit. Au cours des années de Protectorat [1912-1956], c'est le tour des musulmans, en provenance des régions limitrophes du Maroc, de s'installer dans les deux villes espagnoles. Le nombre de ces derniers ne cessera de croître, même après l'Indépendance du Maroc, car  le sous-développement du nord du Maroc les pousse à chercher de meilleures conditions de vie dans un territoire où le niveau de vie est dix fois supérieur à celui des régions marocaines de Tétouan ou de Nador. Aujourd'hui les musulmans constituent plus du tiers de la population des deux villes espagnoles.

Enfin au cours des dernières années, d'autres particularités sont venues compléter les originalités de Ceuta et de Melilla. Avec l'entrée de l'Espagne dans l'Union Européenne, Ceuta et Melilla ont voulu conserver leur statut économique particulier de ports francs : ainsi les deux villes, tout en faisant pleinement partie du territoire européen, sont-elles exclues de l'union douanière et l'on n'y applique pas la TVA ; par contre elles reçoivent les subventions –généreuses- de l'Union Européenne lesquelles constituent aujourd'hui une de leurs principales ressources et permettent de rattraper un retard énorme au niveau des équipements collectifs. Quelques années plus tard, l'entrée en vigueur des Accords de Schengen -signés par l'Espagne en 1991- font de Ceuta et Melilla des frontières extérieures de l'Union Européenne et accordent aux deux villes espagnoles un statut particulier puisque les contacts commerciaux traditionnels avec l'arrière-pays marocain sont reconnus grâce à la possibilité pour les Marocains des provinces limitrophes d'entrer à Ceuta et à Melilla sans visa. Cette particularité est à l'origine de l'activité commerciale intense entre le nord du Maroc et les deux villes espagnoles, activité qui prend parfois des allures de contrebande même si, en Espagne, on la désigne habituellement par l'euphémisme de commerce atypique. Cette situation particulière face à la réglementation européenne a également attiré, dès le début des années 90, un flux croissant d'immigrés clandestins, d'abord marocains puis en provenance de l'Afrique subsaharienne, qui se sont accumulés dans les deux enclaves dans l'espoir d'un hypothétique passage  vers une Europe riche et développée. Cette concentration d'une population immigrée sur un espace déjà réduit n'a pas été sans provoquer des problèmes que les médias se sont chargés de rapporter mais aussi parfois d'amplifier en présentant une image de deux villes crispées sur leurs privilèges et cherchant, avant tout, à se protéger de cette "marée humaine".

Pour achever enfin ce tableau, il convient également de rappeler le contentieux territorial entretenu par les revendications marocaines sur les deux villes depuis l'époque de la décolonisation, contentieux que nous a révélé la crise de juillet 2002 : elle a opposé les deux pays à propos d'un îlot inhabité [l'îlot de Perejil] situé à quelques encablures de Ceuta, îlot pourtant sans intérêt stratégique ni économique mais que les deux pays revendiquent également.

 

Tous ces éléments ont contribué, à des degrés divers, à créer une image négative de Ceuta et de Melilla : villes marquées par leur histoire coloniale et par la dictature franquiste, villes frontière, en proie à l'isolement loin de la Péninsule, aux trafics divers et à l'immigration clandestine, enfin, villes revendiquées par un pays voisin, tout cela nous pousserait presque à les considérer comme des villes "maudites" alors qu'elles ne sont que les avant-postes de l'Europe face à un Sud sous-développé.  En fait, ces "confettis" d'un empire espagnol depuis longtemps révolu, sont en prise directe avec de nombreux problèmes d'une actualité brûlante et, en ce sens, leur étude peut nous permettre d'enrichir notre réflexion sur la société dans laquelle nous vivons.

 

L'émergence d'une nouvelle société ?

 

Après l'obtention en 1995 par Ceuta et Melilla d'un Statut d'Autonomie qui leur donne enfin une vraie place dans l'Espagne contemporaine et les laisse libres dans la gestion de leurs propres affaires, des signes d'espoir sont pourtant perceptibles, en particulier autour de l'idée de la convivencia que nous traduirons, faute de mieux, par cohabitation. Ce mot évoque plus précisément la cohabitation harmonieuse des différents groupes culturels et religieux dont nous avons parlé précédemment et qui forment la population actuelle de Ceuta et de Melilla ; il est devenu, ces dernières années, le slogan utilisé par les deux Villes Autonomes pour définir [et redorer ?] leur nouvelle identité. Le véritable acte de naissance d'une convivencia consciente et démocratique peut être situé en 1985, lors des manifestations de protestation contre l'adoption de la Loi sur les Etrangers. C'est, en effet, à cette date que la population musulmane de Ceuta et Melilla prend conscience de ses droits et que la population "chrétienne" découvre cette population musulmane qu'elle côtoyait sans vraiment la connaître ni la prendre en compte ; le respect des règles du jeu démocratique forcera les dernières réticences des éléments les plus hostiles à l'émergence de la population musulmane à la vie politique et citoyenne. À partir de cette double découverte, les mentalités évoluent lentement mais régulièrement dans les sociétés de Ceuta et de Melilla de telle sorte qu'aujourd'hui l'intégration de la population musulmane dans la pratique politique des deux cités est acceptée par tous. L'accession en 1999 d'un musulman à la responsabilité de "maire président" de la Ville Autonome de Melilla est, à cet égard, un événement profondément symbolique. L'intégration pourtant est loin d'être complète en ce qui concerne les questions liées au travail, au logement et à l'éducation, mais, peu à peu, la cohabitation harmonieuse des quatre cultures est en train de devenir une réalité qui transforme les deux villes. C'est ce qui est perceptible, à Ceuta comme à Melilla, dans les relations entre groupes de culture différente. Pour autant il est évident qu'il faut forcer un peu les événements par des actions volontaristes pour amorcer, de façon durable, une intégration dont les bases sont la démocratie et la justice : les initiatives prises en ce sens montrent, à l'évidence, qu'une nouvelle société y est en germe ; à Ceuta, par exemple, c'est la création d'un prix annuel de la convivencia qui est décerné pour valoriser des actions dont le but est de rapprocher les communautés, tandis qu'à Melilla, la Ville Autonome s'est orientée vers l'organisation d'une "table ronde de dialogue interconfessionnel" mensuelle pour désamorcer, de façon collégiale, tous les problèmes de cohabitation entre les quatre communautés.

Nous voilà bien loin des enjeux de souveraineté qui continuent d'opposer le Maroc et l'Espagne à propos de Ceuta et de Melilla : ce qui se passe à Ceuta et à Melilla,  c'est l'émergence de réponses originales et concrètes aux fractures de nos sociétés.

En ce sens, il me semble tout à fait justifié de présenter Ceuta et Melilla comme "un laboratoire de convivencia", selon un article paru dans le quotidien madrilène El País, laboratoire dont les expériences pourront peut-être servir de modèle, demain, dans d'autres pays.

 

 

(*) Agrégé d'espagnol, docteur ès lettres, Yves Zurlo est enseignant à Marmande. Il a publié dans les actes du colloque "vingt cinq ans de démocratie en Espagne" un article intitulé "Entre Europe et Afrique : quelle place pour Ceuta et Melilla dans l' Espagne contemporaine