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Le port d’attache des Lot et Garonnais du monde entier
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 Magazine de la mémoire des métissages du Sud Ouest

VOS RÉACTIONS COMMENTAIRES  par courriel : joel.combres@wanadoo.fr

 

Par courrier : ANCRAGE 47290 MONBAHUS - CANCON

Un débat dans les barbelés

 

Le débat sur l’accueil des Harkis en France, (1) promettait d’être passionné.  Fallait-il pour autant le réduire à des échanges cadenassés au prétexte qu’il pouvait enflammer la salle ? Les participants qui avaient commentaires et questions à suggérer sont restés sur leur faim. L’assistance a  sagement écouté ce qu’elle savait déjà de l’expérience douloureuse de la famille de Dalila Kerchouche puis les éclairages pertinents de Guy Pervillé. Le débat s’est estompé à l’instant même où il aurait du débuter après un témoignage  chargé d’émotion de Larbi Bouzaboun, issu du camp de Bias et une « prière » de Denise Bourgois ancienne assistante sociale et un tour de passe passe du directeur artistique conduisant la discussion espérée sur l’impasse de contraintes horaires.   

Appel à  « l’honneur, » nécessité de « crever l’abcès », invitation à la « libération de la parole », les grandes résolutions se sont pris les pieds dans les barbelés dressés devant les bonnes intentions.

Ce final avorté n’enlève rien à l’excellent travail intitulé « autour de la thématique des Harkis » réalisé dans les semaines précédentes par les enseignants des lycées et collèges du villeneuvois, leurs élèves, les comédiens de la compagnie Acteurs du Monde, leurs partenaires de la municipalité de Villeneuve-sur-Lot, de  l’OARA, et des animatrices issues de la communauté harkie.

Tous témoignent dans les pages suivantes de leur expérience dans cette opération sans précédent dans la région. Longtemps confinée dans le camp biassais « des oubliés de l’histoire, » la tragédie des Harkis a franchi pour la première fois les portes du théâtre municipal.

Avec la publication de ces annales, Ancrage contribue à ce travail qui se poursuit en premier chef avec les Harkis eux-mêmes, les enseignants en poste dans les années 1960-70 dont plusieurs veulent apporter leur contribution à la mémoire collective. Et tous ceux qui souhaitent témoigner.

 

Joël Combres

 

(1) Dans le cadre du salon du livre 17-18 novembre 2007 à Villeneuve-sur-Lot. Avec Guy Pervillé (historien) Dalila Kerchouche (fille de Harkis, Journaliste, écrivaine)

 

« ce n’est pas la peine d’intervenir beaucoup »

 

 

Ce qui suit n’est pas le compte-rendu du débat « autour de la thématique des Harkis ». C’est la

transcription complète des échanges entre Pierre Defendini, directeur artistique du salon du livre, Dalila Kerchouche, journaliste, Guy Pervillé, historien, Larbi Bouzaboun fils de Harki, Denise Bourgois, assistante sociale.

 

   Pierre Defendini, directeur artistique

 

- « Vous connaissez bien sur Dalila Kerchouche, vous savez ce qu’elle a écrit, vous savez son attachement à cette ville et vous connaissez pour la plupart d’entre vous l’itinéraire qu’elle a relaté, d’abord, dans « Mon père ce Harki » donc l’itinéraire depuis le départ d’Algérie, les engagements par son père, par  sa famille et par cette bande d’hommes. Je voudrais dire pardon en préambule pour définir les positions que je voudrais que l’on garde tout au long de ce débat. Elle écrit Harki avec un H majuscule comme Honneur et je crois que là est l’essentiel de sa démarche. Donc je demanderais dans tous les cas, à toutes les personnes qui voudraient intervenir, de garder à ce débat l’honneur qu’il (ndlr mérite).

Dalila Kerchouche est actuellement journaliste au Figaro Madame et elle revient ici à l’occasion du salon du livre de Villeneuve pour honorer de sa présence une mise en scène qui a été donnée au théâtre il y a deux jours pour défendre ce qui est l’essentiel ce qui fait avantage chez elle c’est à dire l’itinéraire et les choix qui ont été faits par sa famille.

Guy Pervillé est universitaire et c’est notamment un spécialiste des affaires des anciennes colonies françaises et plus spécialement de la guerre d’Algérie.

Donc, je crois que ce n’est pas la peine d’intervenir beaucoup au moment où on a la chance d’avoir Dalila Kerchouche qui peut vous donner directement sa vision des choses et surtout la prise de conscience qu’elle a eu à un certain moment des choix qui ont été faits. Je vais lui laisser la parole. C’est quelqu’un, c’est l’itinéraire subjectif, extrêmement subjectif c’est ce qu’elle pense de ce qu’a été la vie de sa famille.

Nous aurons un observateur beaucoup plus objectif de ce que furent les engagements de la France et probablement d’autres pays vis à vis de l’ Algérie et des territoires dits colonisés.

Donc on va laisser quelques instants Dalila parler elle-même du fond de son cœur, du fond de ses engagements, du fond de sa réflexion des itinéraires de sa famille.

 

Dalila Kerchouche, écrivaine, journaliste.

 

-               Merci. Je vais d’abord vous remercier d’être venus aussi nombreux aujourd’hui.  C’est extrêmement important pour moi. Je pense aussi pour la communauté Harkie de la région. Je voudrais commencer tout simplement par rendre hommage à ces hommes à ces femmes qui ont vécu tant d’années au camp de Bias et qui ont tant donné à notre beau pays. J’ai commencé ce travail il y a maintenant cinq ans. Ce travail est un travail de mémoire. Je l’ai commencé parce que je me suis rendu compte à l’époque qu’il y avait très peu de traces écrites du vécu des familles de Harkis. Que c’était un sujet dont on ne parlait pas.  C’était un sujet tabou, dérangeant. Moi je suis journaliste à la base. C’est grâce à mon métier de journaliste que j’ai pu réaliser ce travail-là et recueillir la parole des Harkis et je pense qu’il est extrêmement important aujourd’hui d’écouter ces hommes et ces femmes qui ont traversé ces épreuves terribles, qui ont traversé la guerre, qui ont vécu l’exil, l’arrachement à sa terre natale, à son pays, sa maison, qui ont été trimballé ballotté de camp en camp pour la majorité des familles en France pour échouer au camp ou pour finir par échouer au camp de Bias qui était le camp où l’on envoyait les familles dont les pères ne pouvaient plus travailler parce qu’ils étaient invalides de guerre parce qu’ils étaient handicapés, parce qu’ils étaient trop âgés. C’est ce que je voudrais dire aussi à travers l’histoire de ma famille. Quand j’ai commencé ce travail sur mon histoire familiale, j’étais loin de me douter que mon histoire était aussi celle de tous les Harkis. Ce n’est pas une histoire extraordinaire. C’est une histoire banale, malheureusement, d’une famille de Harkis. Ce travail-là que j’ai fait sur ma famille pourrait l’être sur toutes les familles de Harkis.

 

-Pierre  Defendini -  Un instant simplement. Ce que je sais, c’est que, au moment, enfin près de la fin des évènements d’Algérie, en fait il y avait eu un document qui avait été très important en France, publié par le Bachaga Boualem. C’ était un livre qui s’appelait « Mon Pays la France » je pense que vous vous en souviendrez, j’imagine que vous avez épluché ça très attentivement. En fait, ce qui c’est passé, c’est qu’il y a eu une très longue période, en fait, qui a été une période d’oubli en réalité, d’oubli de reconnaissance et en même temps de cet oubli de reconnaissance, ce qui c’est passé, c’est qu’on a, non pas mal traité les gens, le problème c’est qu’on ne les a pas traité … donc. C’est pour ça que je dis ça. La vision subjective dont nous parlions tout à l’heure, votre vision, c’est une vision de maltraitance. En fait les défenseurs de ces problèmes-là parlent de désinvolture. Désinvolture dans le mauvais sens des choses. C’est donc dans cet espace qu’il faut vraiment que vous nous expliquiez votre jugement.

 

Dalila Kerchouche.  C’est vrai qu’au début je pensais comme vous. Je pensais qu’on avait oublié les Harkis, qu’on les avait rejetés, parqués dans des camps pour se débarrasser d’eux et de ces familles dont on ne savait finalement pas quoi faire. Dont on n’ avait pas prévu qu’on les rapatrierait en France à la fin de la guerre, parce qu’on ne les considérait pas comme des Français mais comme des Algériens, malgré le fait qu’ils se soient battus aux cotés de la France, malgré le fait que la plus part d’entre eux étaient d’anciens Indigènes qui avaient fait Monte Cassino la seconde guerre mondiale, la première guerre mondiale. Donc on les considérait comme des réfugiés. Au début je pensais qu’on les avait tout simplement oubliés dans ces camps. Et  en me penchant sur les archives des départements où sont passés mes parents, ce que j’ai découvert dans les archives administratives officielles m’ a totalement effaré et m’a fait comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un oubli. Qu’il aurait mieux valu pour les Harkis finalement qu’on les oublie. Qu’on les laisse se fondre dans la population française tout comme les familles immigrées algériennes marocaines ou tunisiennes.  Et qu’il s’est mis en place une administration particulière pour gérer cette communauté. Cette administration-là utilisait des termes terribles, des termes qui évoquent l’Algérie coloniale avec tout son aspect dévalorisant, considérant les Harkis comme des indigènes. Et ce qui m’a frappé, c’est que ces camps en France étaient pour moi, me semblait-il, le prolongement de l’Algérie coloniale en France. Dans ces archives administratives, c’est frappant les termes qui sont employés pour désigner les Harkis. On les considère  dans des termes utilisés par les Préfets, les élus locaux qui avaient en charge les Harkis, on utilisait entre guillemets «ce sont de grands enfants qu’il faut éduquer». On ne peut pas les laisser se mélanger à la population française parce qu’ils sont «inadaptables». Voilà.

 

Pierre Defendini -Avant de partir dans ce chemin qui est votre vision des choses peut-être est-ce le moment de demander à Guy Pervillé de nous donner son regard objectif à l’instant où nous en sommes de notre débat

 

Guy Pervillé. Je vais essayer de vous donner ma réaction à ce que vient de dire Dalila Kerchouche. Simplement avant je voudrais présenter rapidement mon itinéraire. Je suis historien, universitaire, spécialiste de la guerre d’Algérie, principalement, depuis que j’ai fait mon mémoire de maîtrise sur les étudiants algériens de l’université française en 1970-71 Le sujet des Harkis a fait partie de mes centres d’intérêt sans que j’ai jamais fait de recherches approfondies sur leur cas. Mais je me suis efforcé de lire tout ce que je pouvais trouver à ce sujet et d’essayer de chercher une interprétation historique donc distincte de celle qu’on pouvait trouver dans les livres du Bachaga Boualem et tous les partisans de l’Algérie française qui ont été pendant longtemps les seuls à en parler avant qu’un certain nombre d’universitaires, juristes, politologues parfois médecins s’en occupent et bien avant que les historiens s’y intéressent.

J’ai fait un certain nombre d’articles sur le sujet, notamment sur la revue histoire et à l’occasion de colloque notamment à Marseille sur le « choc des colonisations », colloque animé par Jean-Jacques Jordi. Dans ce colloque j’avais fait une communication sur les conditions du départ d’Algérie des différentes populations et notamment les Harkis.

Il y a beaucoup de vrai dans ce que Dalila Kerchouche vient de vous dire ici. Il est vrai que les textes officiels qui réglementent l’accueil de ces Harkis et autres supplétifs en France donnent souvent une impression de malaise. Ce n’est pas uniquement le cas des textes concernant les Harkis. Déjà auparavant, je me souviens avoir lu dans un mémoire réalisé sur l’accueil des réfugiés indochinois au camp de Sainte-Livrade, un règlement du même genre qui m’avait profondément étonné.

Donc il y a sans doute un regard colonial qui s’est porté sur les uns comme sur les autres. Néanmoins, je pense qu’il y a deux types de remarques à faire pour bien situer cela. D’abord il faut rappeler que les camps destinés à accueillir ou à interner toutes sortes de population civile sont très importants en France depuis 1939 dont beaucoup ont servi à des usages multiples à très peu d’années d’intervalles. Les premiers pour accueillir les réfugiés républicains espagnols en1939 qui ont été très vite suspectés d’être des « Rouges ». Puis avec l’entrée en guerre contre l’Allemagne un certain nombre d’anti-fascistes jugés suspects parce qu’ils étaient Allemands par exemple, puis le régime de Vichy déjà très réticent envers les étrangers anti-fascistes a transformé cet accueil en véritable camps de concentration en particulier en Algérie où il y a eu des camps de concentration dont les gardiens ont été jugés à la libération. Il y a eu toutes sortes de camps pendant la deuxième guerre mondiale, après la deuxième guerre mondiale, et donc la guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie ont entraîné des usages multiples avec par exemple des camps qui ont accueilli - si l’on peut dire - des internés, membres du FLN ou suspectés de l’être puis on est passé quelques fois à des membres de l’OAS et ensuite à des Harkis. Ceci pour dire qu’il faudrait savoir dans quelle mesure le personnel de ces camps est resté en place et dans quelle mesure il n’a pas il a eu du mal à suivre les variations des attitudes envers telle ou telle catégorie. Ceci est de remarque d’ordre général.

La deuxième remarque que m’inspire ce que vient de dire Dalila Kerchouche, c’est qu’il faut bien se rendre compte que ce qu’elle interprète comme la persistance d’une mentalité coloniale envers la communauté des Harkis, ce que je ne conteste pas, c’est aussi et d’abord le fait du gouvernement français de l’époque et de son chef le général de Gaulle. C’est un point important qu’il faut bien éclairer. Ce n’est pas parce que le général de Gaulle a remplacé  la politique de la défense de l’Algérie française par une politique de décolonisation qu’on doit le ranger pour autant dans la catégorie des anti-colonialistes.  En particulier un des ressorts profonds  de son attitude a été sans aucun doute la crainte et donc le refus de l’intégration de l’Algérie dans la France qui d’après lui aurait entraîné un afflux massif et incontrôlable d’algériens musulmans en France ce qu’il a délibérément refusé. Quand on entend les propos qu’il a tenus, notamment en 1962, contre l’accueil des Harkis on voit qu’ il n’a pas voulu prévoir cet accueil parce qu’il espérait que les accords d’Évian seraient respectés. Et quand l’évidence a imposé la nécessité d’accueillir ces Harkis il a été plus que réticent. Il considérait que ces Harkis étaient des  Algériens. Il refusait  le repli massif de ces Harkis comme étant une forme d’immigration massive des Algériens en France.

Je pense qu’il faut insister là-dessus. Il ne faut pas s’imaginer qu’il y avait d’un côté ceux qui étaient pour l’indépendance de l’Algérie donc animé des motivations les plus pures, les plus désintéressées et ceux qui étaient contre animés des motivations les plus infâmes. C’est plus compliqué que cela et il y avait des types de motivation des deux cotés.

 

Pierre Defendini -Vous allez maintenant nous donner votre vision du fond du cœur. Votre histoire.

 

Dalila Kerchouche – Moi le travail que j’ai fait, je l’ai fait sur le vécu des familles. Donc cela a une dimension de témoignage. Je n’ai pas fait un travail d’historien. Je ne suis pas historienne. J’ai fait un travail de recueil de cette parole qu’on n’a pas  voulu entendre. Le travail que j’ai fait sur l’histoire de ma famille, encore une fois, pourrait être n’importe quelle histoire d’une famille de Harkis.

Mon père s’est engagé comme Harki en 1956. Il a intégré un groupe mobile de police rurale en Algérie. Il est devenu policier. Et dans l’Ouest algérien la guerre d’Algérie dans la région de mes parents n’était pas réellement déclarée. Mon père est devenu policier. Et en fait, sans le savoir il est devenu harki. Ca n’a pas été pour lui un choix politique. Il ne s’est pas engagé pour défendre l’Algérie française. Beaucoup d’autres Harkis que j’ai pu interroger sont devenus Harkis parce qu’ils ont été victimes d’exactions du FLN, victimes de règlement de compte entre voisins. Il est important de comprendre les motivations de ces hommes et de ces femmes. Beaucoup sont devenus aussi Harkis parce qu’il y avait une tradition militaire dans la famille, parce qu’ils s’étaient battus pendant la seconde guerre mondiale, ils avaient été mobilisés, ils s’étaient battus sur le sol français pour libérer la France. Pour eux il était naturel de devenir Harki, de s’engager comme Harki tout simplement par attachement à la France.

Ma famille a été rapatriée en 1962. Ils ont eu la vie sauve grâce à un officier français qui a désobéi aux ordres qui étaient de ne pas rapatrier les Harkis. Donc cet officier à qui je rends hommage aujourd’hui a sauvé la vie de ma famille. Tout ça pour vous dire que dans toute cette tragédie que les Harkis ont vécue, il y a eu des mains tendues, il y a eu des officiers, des fonctionnaires aussi dans les camps qui ont essayé d’aider ces familles  de leur tendre la main de leur apporter un peu d’humanité. Mes parents sont arrivés à Marseille en 1962, ils ont été envoyés au camp de Bourg Lastic en Auvergne où ils sont restés  trois mois. Ensuite ils sont passés au camp de Rivesaltes, qui avait accueilli des Espagnols en 1939, des Juifs, en 1942 et des Harkis en 1962. Ce camp de Rivesaltes était important parce que c’était là qu’on « triait » entre guillemets les familles. Les familles dont le père était capable de travailler étaient envoyées dans des hameaux forestiers. Il y en avait 75 un peu partout en France. C’était des camps où les Harkis effectuaient des travaux de « déforestage ». Les familles dont le père était trop âgé, les Veuves seules avec leurs enfants, les blessés de guerre, les invalides étaient envoyés au camp de Bias où il y avait à peu près mille familles. Après Rivesaltes, mes parents ont fait tout un périple. Ils sont allés de camp en camp, d’hameaux forestiers en hameaux forestiers. Ces camps avaient une durée de vie d’un an bien souvent. Ils étaient liés à un chantier. En fait l’administration considérait ces familles comme des nomades. C’était un préjugé. Comme c’était des familles arabes, elles étaient forcément nomades. On considérait donc qu’il était normal pour ces familles de ne pas s’installer dans un endroit mais au contraire de changer de régions régulièrement. Cela a été  quelque chose d’extrêmement difficile et douloureux pour ma famille et pour beaucoup de familles de Harkis parce que c’était chaque fois un nouveau déracinement.  Ils ne pouvaient pas s’installer. Ils ne pouvaient pas s’intégrer. L’administration faisait clairement obstacle à ce processus naturel d’intégration. Les Harkis voulaient s’intégrer en France et on les en a empèchés. Je pense que cela est très important.

 

Pierre Defendini (à Guy Pervillé). A cet instant du débat, quel est votre opinion. Partagez-vous cette analyse ?

 

Guy Pervillé – Pas exactement. Je pense qu’il faut signaler qu’il y avait au départ en Automne 1962 de nombreux camps d’accueil d’ailleurs très improvisés, pour les Harkis, justement parce que le général de Gaulle n’avait pas voulu voir cette nécessité. Ce sont en fait ses ministres Georges Pompidou et d’autres qui ont insisté pour que ces réfugiés soient accueillis. Il faut bien dire qu’au départ il y avait des initiatives privées et notamment de l’association des Anciens des Affaires Algériennes qui ont organisé des transferts en France d’anciens Harkis ou d’autres catégories qui étaient menacées et vous-même avez dit que c’est grâce à l’ un d’eux que votre famille a pu venir alors que cela n’était pas prévu. Il y a eu au départ un mouvement qui a été lancé par cette association privée d’anciens officiers de SAS (sections administratives spécialisés) sans que le gouvernement le veuille. Puis ensuite le gouvernement a été obligé de se rallier à cette nécessité quelles que soient ses réticences, et notamment celles du général de Gaulle.

Donc il y a eu cet accueil en catastrophe de plusieurs milliers de personnes en quelques mois dans de nombreux camps dont la plupart, je l’ai dit, avaient servi à toute autre chose et à un autre public. Mais ce qu’il faut bien se rendre compte, c’est que globalement la plupart de ses camps n’ont pas duré très longtemps. L’accueil des Harkis n’a pas duré très longtemps et seuls deux de ces camps ont duré pendant une douzaine d’années, le camp de Bias et celui de Saint Maurice l’Ardoise. Ces deux camps ont duré parce que c’est là que l’administration a envoyé les familles dont elle considérait que le chef n’était pas en état de travailler. D’ailleurs vous l’avez écrit dans votre livre. Et il faut y insister, cette circonstance explique la durée de ces camps. Mais la grande majorité de ceux qui sont passés par ces camps en 1962 ou en 1963 n’y sont restés que quelques mois. Ils ont donc retrouvé une vie plus ou moins normale beaucoup plus tôt que vos parents. À ce propos une thèse a été publiée ensuite le mémoire de maîtrise du même auteur qui est un petit-fils de Harki nommé Nordine Boulais. Le premier qu’il a publié s’appelait des « Harkis Berbères, de l’Aurès au Nord de la France ». Il s’agit là d’une population de réfugiés dans de mêmes conditions que votre famille mais qui a été accueillie très vite dans des HLM des villes industrielles du nord et qui ont largement échappé au sort que vous avez décrit. Il faut quand même y insister. C’est une situation extrême dû au maintien pendant une douzaine d’années de ces institutions crées en 1962 dans cet état d’esprit très particulier que vous avez mentionné.

 

Dalila Kerchouche – Excusez-moi. Juste une remarque. Il me semble que  les derniers camps de forestage ont été fermés dans les années 1981, 1985 et 1987 notamment par André Santini en 1987 qui a dit qu’il fallait absolument en finir avec ces derniers camps. 1987, c’était hier.

 

Guy Pervillé – Je pense que si vous le dites, ce doit être vrai. Mais malgré tout ça représente un nombre très limité de personnes par rapport au nombre bien plus important de ces réfugiés qui ont rejoint des conditions de vie normale plus tôt.

 

Dalila Kerchouche. – Même s’ils étaient moins nombreux c’était déjà inadmissible. Injuste de les laisser. Notamment par rapport aux autres populations, réfugiés espagnols, dont vous parliez toute à l’heure, les Harkis sont restés pour ceux qui étaient dans les camps, beaucoup plus longtemps. C’est ça qui a posé problème. C’est la durée. Pourquoi si longtemps ?

 

Guy Pervillé – Je ne suis pas dans le secret des dieux…

 

-               intervention dans la salle d’une personne issue du camp qui exprime sa douleur  -  « j’ai deux souffrances en moi. La souffrance de mes parents et ma propre souffrance… »

 

Guy Pervillé. Je ne peux que vous donner raison pour ce que vous venez de dire. Il est certain que si tous ces anciens Harkis et leur famille avaient été remis dans le circuit normal, beaucoup plus tôt, il n’en  aurait pas gardé le même souvenir.

Pour en revenir à la famille de Dalila Kerchouche, en lisant son livre « Mon Père ce Harki », on se rend compte en effet que l’idée selon laquelle ces gens n’étaient pas capables de s’intégrer, de se débrouiller tout seul, qui d’ailleurs a inspiré la décision de l’administration de s’approprier les indemnités auxquelles les Harkis avaient droit en tant que rapatriés, en tout cas de réfugiés et de s’en servir pour faire fonctionner les camps, il apparaît évident qu’il aurait été beaucoup plus sage de ne pas les enfermer, de les libérer plus tôt ce qui aurait permis d’arriver beaucoup plus vite à la situation que vous avez décrite .

 

Dalila Kerchouche – Nous les enfants de Harkis qui sommes les héritiers de cette tragédie, de cette trahison, parce que moi, fille de Harki,  je considère que mon père qui s’est battu aux cotés de la France a été abandonné, trahi, parqué dans des camps et qu’on est obligé de vivre nous enfants de Harkis nés sur le sol français avec une double souffrance. Celle de nos parents et la notre. Cette souffrance est encore plus grande chez les enfants des camps. Parce que dans ces camps, camp de Bias, il y avait près de 800 enfants qui ont grandi derrière des grillages, derrière des barbelés, qui ont subi cette organisation militaro-coloniale, cet ordre militaire. On a fait vivre des familles sous un régime militaire, avec un couvre-feu, avec un chef de camp pendant des années et des années. C’est une véritable honte pour notre pays. Je vais donner la parole à Larbi (Bouzaboun) dont le témoignage est extrêmement important.

 

Larbi Bouzaboun – Je voudrais intervenir par rapport à ce que vous avez dit Monsieur. (Guy Pervillé).
Vous avez dit que des familles de Harkis sont restées peu de temps dans les camps. Qu’ils ont été logés dans des HLM. Je veux bien vous croire. Par contre, explique-moi, en prenant l’exemple de ma mère.  Quand je dis ma mère, c’est mille familles du camp de Bias où j’ai grandi de l’âge d’ un an jusqu’à l’âge de 14 ans. Donc comment voulez-vous, avec le système qui était installé à l’intérieur, avec une administration composée de  - entre guillemets - français qui parlent arabe, une oppression dès le matin, parce qu’on se levait à quatre heures du matin pour aller saluer le drapeau, bleu blanc rouge, au garde à vous, femmes, enfants  - et soldats je dirais - parce que mon père était soldat de la France. Il n’est pas venu pour autre chose. Vous dites que des familles sont restées deux, trois ans. Moi ma mère, elle est restée 14 ans. Elle aurait bien aimé quitter le camp de Bias la première année, parce que, franchement, mon père, on dirait vous savez quoi, qu’on a été parachuté là, que c’était le club med, que ça nous a plu et qu’on ne sortait plus tellement c’était beau.

Il y avait des barbelés. Moi je me rappelle les branlées qu’on prenait par le directeur du camp, M. Bouchet quand on s’approchait près des barbelés. Des fois on les arrachait les barbelés. On allait voir les fermiers à coté pour qu’ils nous donnent du lait, des concombres, des tomates. Quand on revenait on prenait une deuxième branlée parce qu’on n’avait pas le droit de sortir.

Ca c’est du vécu. La deuxième chose, avec nos parents qui travaillaient à l’extérieur chez les paysans. Ils touchaient une misère. Ils travaillaient quatorze heures dans les champs. Ils étaient peut-être payés deux heures. Avec quelle argent voulez-vous que nos parents sortent ? Avec quelle argent voulez-vous que ma mère puisse louer une maison à côté. Comment voulez-vous que mes parents puissent sortir du camp puisque même pour avoir de la visite il fallait montrer patte blanche, la carte d’identité. Le directeur du camp arrivait, il nous faisait penser à César. S’il faisait ça (pouce en l’air) les gens pouvaient rentrer. S’ils faisait ça (pouce en bas) ils ne rentraient pas. A la rentrée il y avait une grande échelle. Il avait droit de vie et de mort, je pèse mes mots, sur les personnes qui vivaient à l’intérieur du camp. Il y avait un système très bien installé par l’administration française et le gouvernement. Pourquoi quatorze ans alors que ça aurait pu durer encore plus longtemps ? Parce que mes deux frères aînés avec les autres générations à un moment donné ont dit : « il y en a marre. » Une famille de Harkis est repartie en Algérie. On a kidnappé le gamin là-bas. On a dit aux parents : « vous rentrez le gamin reste. » Qu’ont fait nos frères aînés ? Ils se sont organisés, ils sont allés à l’ambassade à Bordeaux, ils ont pris une personnalité en otage, ils l’ont amené au camp de Bias sont montés au château d’eau et ont prévenu qu’ils allaient se jeter avec la personnalité algérienne si l’on n’ arrachait pas les barbelés. Voilà pourquoi ça a duré quatorze ans. Ca aurait pu durer encore plus longtemps. Moi je pense que c’est une histoire honteuse de l’histoire de France.

Vous avez parlé du général de Gaulle. Mais la circulaire de Louis Joxe qui voulait réembarquer les Harkis dès leur arrivée sur les quais. N’était-ce pas les renvoyer à la mort ? Que ce soit la droite ou la gauche. Face au problème des Harkis, tout le monde est mouillé là-dedans. Il n’y en a pas un qui peut dire : moi je suis neutre là-dedans. » 

Expliquez-moi. Il y avait à peu près quatorze personnes qui décidaient du destin de jeunes. Moi, à l’âge de 8, 9  ans, le directeur avait autorité sur mes parents pour décider dans quelle école j’allais étudier. J’imagine aujourd’hui, le maire de Villeneuve allant voir une famille pour arracher leur enfant de huit ans pour l’envoyer à Chantenay dans la Nièvre. Que ferait la maman ? Laisserait elle son gosse partir comme cela. Ne se battrait elle pas ?

La différence , c’est qu ma mère était dans un camp entouré de barbelés, avec une administration horrible, il n’y a pas d’autres mots. Elle ne pouvait pas se battre. Elle s’est jetée au pied du directeur en lui disant : tu m’en as déjà pris un que tu as envoyé  à Moumour dans le 64 (Pyrénées-Atlantique), celui-là tu ne vas pas me l’envoyer à Chantenay dans la Nièvre ». Pour toutes réponses, c’était un coup  de pied : « tu la fermes sinon c’est l’asile psychiatrique. » Voilà comment on tenait nos parents. C’était la piqûre ou se taire. Je défie quiconque ici de contredire ce que je dis. Moi, hier j’ai discuté avec une dame, je ne sais pas si elle est dans la salle. C’est une personne âgée de 83 ans que je respecte aujourd’hui…

 

-               Denise Bourgois : je suis là

 

-               Larbi Bouzaboun – Parfait. Vous prendrez la parole tout à l’heure. Je respecte cette dame parce qu’aujourd’hui elle a des cheveux gris. Cette dame était assistante sociale au camp. Assistante sociale ça veut bien dire ce que ça veut dire. Comment se fait-il que cette dame quand elle voyait toutes ses atrocités, n’a pas démissionné. Pourquoi n’a-t-elle pas crié à l’extérieur toutes ces horreurs qu’elle voyait continuellement ? comment se fait-il, pourquoi a-t-on laissé faire cela pendant quatorze ans ?

 

 

-               - Pierre Defendini : Juste une petite question : (à Guy Pervillé) : vous étiez au courant de ce genre  - je n’ose pas dire détail  - ce mot terrible

 

-               Guy Pervillé : J’étais plus ou moins au courant de tout cela et je ne le conteste pas. Je ne nie pas ce que vous avez rapporté. Simplement, je pense qu’on ne peut pas dire que tous les partis politiques sont également impliqués dans la mesure où c’est le gouvernement du général de Gaulle qui a institué ce système. Louis Joxe que vous avez cité était justement le ministre des affaires algériennes du général de Gaulle. Donc, il n’y a pas de contradiction. Ce qu’on peut dire, non pas pour justifier, ni pour excuser mais pour essayer de comprendre cette situation plus qu’étonnante qui a duré si longtemps, c’est qu’en 1962, le général de Gaulle et ses ministres étaient obsédés par la crainte de l’OAS et d’ une perpétuation de l’action subversive de l’OAS contre les accords d’Évian utilisant le repli des Harkis vers la France. C’est un argument qui a été utilisé justement pour interdire ce repli et ces officiers de SAS qui l’ont organisé ont été interprétés comme étant des complices de l’OAS. Après coup on voit bien que cette théorie ne tient pas debout et qu’il n’y a aucun rapport entre ce repli d’anciens Harkis par les officiers de SAS et l’OAS. Il faut dire aussi que cette paranoïa n’était pas le fait du seul gouvernement. Vous avez cité aussi le journal communiste de Perpignan « le Travailleur Catalan » . Vous condamnez à juste titre un article où apparaît la même crainte dans la gauche. Sur ce plan on peut aussi incriminer la gauche et pas seulement le gouvernement. Et puis une des facteurs qui peut expliquer cette tentative de confiner les Harkis dans des camps, est non seulement le souci de cacher à l’opinion publique cette population dont la présence même en France était la preuve d’un certain échec de la politique menée en Algérie, mais aussi la crainte de les exposer aux vengeances des Algériens du FLN. Car vous mentionnez également dans votre livre, des Harkis qui ont été tués par des Algériens membres du FLN ou conditionnés par  le point de vue du FLN. Il y avait donc aussi cette crainte-là qui a conduit à essayer de confiner les Harkis le plus à l’écart possible  et justement de ne pas les mélanger aux autres populations originaires d’Algérie. Ce qui fait qu’ils n’ont pas été traités ni comme les rapatriés d’Algérie qu’on appelle aujourd’hui les pieds-noirs, ni comme les Algériens qui sont également venus en nombre de plus en plus important à la suite des difficultés économiques dans lequel leur pays a été plongé par la fuite massive des Français d’Algérie.

 

-               Pierre Defendini : Donc une succession de mauvais gestes, j’ai dit tout à l’heure la désinvolture en essayant d’être le plus délicat possible, de réactions épidermiques comme celles que vous avez analysées à posteriori. Si vous le voulez bien, je crois qu’il faut donner la parole à l’instant à cette dame (Denise Bourgois) qui avait quelque chose à dire, qui voulait le dire, qui l’a déjà dit et qui va probablement le répéter afin que, justement, au moment où nous sortirons de cette rencontre nous soyons au moins sûr d’une chose c’est qu’au moins l’objectivité a été respectée. On peut ne pas être d’accord, ne pas avoir les mêmes points de vue, nous savons bien que quelques uns n’ont pas les mêmes points de vue que les autres, mais en tout cas nous serons tranquillisés d’avoir donné, d’avoir offert, au moment où on réalise qu’on ne vous a pas assez donné on vous a malmené  vous pourrez avoir la fierté d’avoir écouté quelqu’un d’autre.

 

-               - Denise Bourgois : J’adresse une prière à Mme Dalila Kerchouche. Qu’elle aille dans ces centres de jeunesse des Pyrénées-Atlantique qui existent encore. Elle y rencontrerait ceux qui ont aidé de nombreux jeunes à mieux s’insérer. J’ai de la peine pour ceux qui n’ont pas pu trouver un meilleur sort là-bas. Mais beaucoup ce sont insérés grâce à ces personnes qui se sont occupés d’eux. Il y a aussi là-bas des fils de Harkis qui vivent à Pau, heureux, qui ont fait venir leurs parents, et qui ont invité Dalila Kerchouche à aller les rencontrer. Elle ne l’a pas fait, je le regrette. Je voudrais aussi qu’elle puisse rencontrer le prêtre-ouvrier dont elle parle dans ces deux livres et dont j’ai l’adresse et moi-même, venez me rencontrer j’ai beaucoup de choses à vous dire.

 

Pierre Defendini : Madame, merci d’être venue vous-même rencontrer Dalila Kerchouche. Ce n’est pas tout à fait l’affaire du camp de Bias où je crois que vous étiez très partie prenante. C’est pour cela que nous sommes ici pour que vous essayez à un moment donné de vous comprendre. Vos positions sont antagonistes. Vous avez un avis. Elle en a un autre. Elle a surtout d’autres souffrances par lesquelles vous avez la chance de ne pas avoir été touchée. Elle va probablement vous répondre. Vous dire si elle a été ou pas voir le prêtre.

 

Denise Bourgois : je peux ajouter un mot …

 

Pierre Defendini : Pardonnez moi, je ne vous enlève pas la parole je ne vous enlève pas le micro. Nous avons simplement un impératif avec les grèves des transports, de retrait de la fête du livre de Dalila, qui nous l’a fait impérativement partir à midi. Il nous reste cinq minutes. Elle va vous dire un mot on vous repasse la parole…

 

Larbi Bouzaboun  - Juste un mot, pour que les gens puissent comprendre je voudrais répondre à Mme Bourgois. Bonjour Mme Bourgois.

 

Pierre Defendini : un instant simplement sinon …

 

Larbi Bouzaboun : Cette dame m’a vu bébé. Je voudrais juste vous poser une ou deux questions s’il vous plait. Vous parlez de camp de jeunesse. Déjà je vous dis franchement, le terme il est honteux. Vous n’avez pas vécu dans ces camps de jeunesse. Moi oui.

 

Denise Bourgois : je les connais.

 

Larbi Bouzaboun . C’est un peu tendu c’est normal. Puisque vous connaissez ces camps de jeunesse donnez-moi juste un exemple comment on vivait à Chantenay dans la Nièvre. Vous venez de dire que vous y êtes allés.  Puis non. Ce n’est pas grave. Attendez. Je vais vous dire comment on vivait à Gelos à Moumour et à Montaut . Moi je vais vous dire comment on vivait à Chantenay et parmi les gens qui sont ici, que ce soit un grand-père ou un père est-ce qu’il accepterait que l’on fasse ça à son fils alors qu’il s’est battu pour la France.Moi mon père il s’est battu pour la France. Je n’avais pas à  subir ce que j’ai subi de l’état français, des personnes du camp de Bias, vous n’aviez aucun droit de nous séparer de nos parents, aucun droit de décider à la place de ma mère, vous n’aviez pas le droit …

 

Pierre Defendini : Mais je crois que cette dame n’avait pas la décision.

 

Larbi Bouzaboun : Attendez Monsieur. Dans une chaîne il y a plusieurs maillons. Cette dame était un maillon de la chaîne qui a permis que tout ce système-là a pu fonctionner. Bref, vous êtes courageuse. Vous êtes là aujourd’hui et je vous en remercie. A Chantenay,Je vais vous le dire ce qui se passait. Quand je suis arrivé, à la limite je me suis dit, c’est génial. Tu quittes les barbelés tu quittes les baffes, tu quittes le salut au drapeau, enfin tu quittes tout ça. Je me suis retrouvé à 800 kilomètres de mes parents, uniquement avec des enfants de Harkis. Moi j’aurais bien aimé me retrouver avec Manuel, Paul, Mohamed, vous comprenez. Connaître d’autres cultures, m’enrichir. Quel est l’intérêt pour moi, quand je dis moi, ce sont des milliers d’enfants de Harkis, ce n’est pas que moi, je parle en leur nom aussi. Quel intérêt de me priver de ma mère quand on sait à quel point c’est important la présence d’une mère à cet âge-là pour m’amener à Chantenay dans la Nièvre, uniquement avec des enfants de Harkis ? Quel intérêt ? Maintenant je vais vous expliquer …

 

Pierre Defendini : je vous promets ami. Je vous promets. On est vraiment tenu par le temps. Elle va vous répondre dans un instant et on va proposer la conclusion ici…

 

Larbi Bouzaboun : A Chantenay, on nous réveillait le matin. Il fallait qu’on montre nos orteils, pour vérifier s’ils étaient propres ou pas. Vérifier notre culotte, voir si elle  était propre ou pas propre, on nous donnait un piquet, il fallait ramasser toutes les feuilles mortes. Le métier : j’ai pas choisi d’être tourneur-ajusteur-fraiseur. Pourquoi ? Avec 16 de moyenne générale, 16 de moyenne générale.

 

Pierre Defendini : Il ne veut pas rendre le micro …

 

Larbi Bouzaboun : Avec 16 de moyenne générale de quel droit, pourquoi  je vais faire tourneur- ajusteur. Pourquoi ? Expliquez-moi. Pourquoi ne m’a-t-on pas laissé évoluer. J’ai un frère qui n’a pas connu les camps. Il est directeur de trois Assedic et il parle quatre langues. Voyez la différence. Maintenant je vous rend le micro.

 

Pierre Defendini : merci, merci

 

Compagnie Acteurs du Monde (lire par ailleurs) : Nous voudrions juste dire un petit mot. Nous avons travaillé sur le texte « enfants de Harkis » Nous voudrions dire qu’il y a des personnes qui ont tenté d’aider les familles dans les camps et d’autres qui ont abusé de leur pouvoir

 

Pierre Defendini : Et bien merci de ce complément  et surtout bravo de cette démarche intelligente et courageuse. Voilà. Dalila un mot puis un dernier mot du spectateur objectif ensuite. Puis nous nous séparerons en vous remerciant mille fois d’être venus porter ce témoignage.

 

Dalila Kerchouche. Je pense que cette parole qui se libère aujourd’hui, ce qui est dit est extrêmement important parce que nous sommes en train de crever des abcès qui sont purulents, purulents depuis tant d’années. Trop de souffrances contenues, trop de souffrances non entendues finit par détruire ceux qui la portent. Et moi c’est pour cela que j’ai commencé ce travail-là,  pour essayer de libérer cette parole, que tout le monde puisse s’exprimer. Aussi bien les enfants de Harkis, les enfants des camps, les gens qui ont travaillé dans ces camps. Il est important aussi que les Villeneuvois sachent ce qui s’est passé près de chez eux. Je ne condamne pas les personnes. Je condamne un système. Et ce système dont j’ai mis à la fin de mon livre le règlement officiel du camp de Bias que m’a transmis le docteur Jammes qui était le médecin du camp.

Quelques exemples :

En cas de bagarres ou de rixes, il est prescrit d’agir immédiatement, de disperser tous les rassemblements, particulièrement des femmes et des enfants, qui sont générateurs de désordre. ( utiliser gardes).

L’exclusion ou la mutation dans un autre centre sera prononcé pour sanctionner les actes suivants : l’inobservance des instructions prescrites par le directeur en particulier en matière de placement d’enfants ou d’adolescents.

« C’est-à-dire qu’il y a eu un système discriminatoire qui a été mis en place. Pour moi ce système était véritablement un crime d’état. Et c’est ça aujourd’hui qui est important de dénoncer parce que comme le disait une comédienne dans la pièce « enfants de Harkis »  « tout peuple qui ne connaît pas son histoire est condamnée à la revivre ». 

 

Pierre Defendini – Bien, pour que les historiens nous aident à ne pas commettre à nouveaux les erreurs c’est à l’historien que je laisse le mot de la conclusion.

 

Guy Pervillé - Après ce débat, je pense qu’en effet, il est bon que Madame Bourgois ait eu le courage de s’exprimer. Je pense que tout le monde doit pouvoir dire ce qu’il a à dire, éventuellement pour se défendre, mais en tout cas je pense qu’il est bon que chacun puisse prendre la parole et que personne ne puisse se plaindre d’avoir été réduit au silence. Même ceux qui, aujourd’hui, éventuellement, ne sont pas là. La discussion  ne peut qu’être bénéfique.

 

Pierre Defendini : Bien merci à tous, merci de nous avoir aider à passer la parole, faire débat pour que les abcès soient crevés. Et pour qu’au fur et à mesure, les choses s’arrangent, s’apaisent, se comprennent et surtout ne recommencent pas. Merci à tous. Merci à Dalila Kerchouche. Pardon Madame, elle est obligée de partir à l’instant même, j’en suis absolument désolé.

 

« Le destin des harkis appartient à notre mémoire collective »

 

par Elvire Lario, professeur de lettres

 

 

Elvire Lario est  professeur de lettres au lycée Georges Leygues de Villeneuve-sur-Lot ( ancienne élève aussi ), coordonnatrice du projet autour du spectacle de la Compagnie Acteurs du monde : « Enfant de harki ».

 

 Cette mise en scène s’appuie sur un texte-témoignage de Dalila Kerchouche ( fille de harki, née au camp de Bias en 1973, journaliste et écrivain ): « Des orchidées dans une poubelle » et sur son œuvre autobiographique : Mon père ce harki :

 

« Dans notre lycée, plusieurs classes ( 1e L1, L2, T.L., Bac Pro, T.BEP, 1e C2, Atelier-théâtre) ont travaillé sur ce projet avec leurs professeurs. Chacun, dans le cadre des objectifs pédagogiques, a privilégié soit l’aspect engagé du texte et de la pièce, soit le lien entre écriture et représentation, soit l’intérêt historique du témoignage personnel ,…

 

Une représentation scolaire a eu lieu au Théâtre Georges Leygues, le jeudi 15 novembre à 15 heures, regroupant divers établissements du Villeneuvois ( Collège Anatole France, LEP Couffignal,…) et surtout 500 élèves de tous niveaux ( dont 155 de notre lycée ).

Pour ma part, j’avais prévu ce projet dès le mois de juin, lors de la présentation de la saison théâtrale, mais celui-ci s’est précisé grâce à la rencontre au lycée le jeudi 6 septembre avec l’équipe culturelle de la mairie de Villeneuve-sur-Lot ( théâtre, bibliothèque, musée, …) que nous remercions pour leur aide dans l’organisation.

 

Ainsi mes élèves de 1e L2 ( et ceux de 1e L1 ) ont pu rencontrer la Cie Acteurs du Monde, en particulier Christine Faure ( metteur en scène ) et Marie-Christine Aury ( actrice ), avant le spectacle, le mardi 13 novembre. Le texte-témoignage avait été étudié en cours auparavant, ce qui a suscité le questionnement des élèves et d’abord leur émotion face à un vécu aussi douloureux. Après la représentation, ils ont été heureux de débattre sur la mise en scène originale et surtout sur ses éléments étranges ou symboliques, ce qui les a initiés au code scénique.

 

Enfin, Dalila Kerchouche n’ayant pu se déplacer le vendredi 16 novembre, la rencontre semble remise à une date ultérieure, mais certains élèves sont venus à la conférence sur les harkis le dimanche 18 novembre dans le cadre du Salon du livre. A cette occasion, ils ont pu, comme moi, échanger avec l’auteur et les membres de la troupe de théâtre dans le cadre d’un dialogue chaleureux. Ceux qui n’ont pu venir au Salon attendent impatiemment une possible rencontre, en particulier les classes professionnelles ayant lu Mon père ce harki.

 

En résumé, ce projet, avec ses rencontres fructueuses, a favorisé le questionnement sur l’accueil des harkis en France après la guerre d’Algérie, en pointant la difficulté de mettre en scène un point de vue considéré comme polémique par certaines personnes. De nombreuses interrogations persistent mais la fonction du théâtre est aussi d’ouvrir un espace de parole pour briser le silence, tout près de ce lieu de mémoire qu’est le camp de Bias, auprès duquel j’ai vécu, comme d’autres, sans connaître réellement la vie parallèle de l’autre côté des barbelés. Le destin des harkis appartient à notre mémoire collective : il est temps de l’envisager dans la dignité, en évitant tout sentiment partisan. C’est ce que j’ai essayé de faire, tout comme mes collègues, même si le débat du dimanche est souvent resté dans le domaine du souvenir douloureux, ce qui me semble humain au regard des expériences endurées…La parole libérée permettra peut-être une analyse plus sereine. Souhaitons-le pour tous, quels que soient leurs points de vue. » 

 

« Planter le décor » de cette tragédie inhumaine

 

par Stéphanie Romero

 

 

Stéphanie Romero est âgée de 37 ans. Elle est Directrice du Théâtre Georges-Leygues et de la Programmation En parallèle à ses études de lettres, elle a fondé le Théâtre de La Salamandre à la fin des années 80. Elle a poursuivi son travail d’écriture et de mise en scène pendant 10 ans. Puis elle a été formée à la gestion d’équipements culturels et dirige des théâtres depuis maintenant une décennie.

 

« Pour ma troisième année à la tête du théâtre Georges-Leygues, j’ai eu l’opportunité, sur l’initiative de Joël Brouch, de l’OARA et avec l’aide du Conseil Régional, de prendre part à la création d’Enfant de harki, d’après les textes de Dalila Kerchouche, par la compagnie Acteurs du monde.

Il m’a tout de suite semblé évident de m’associer à ce projet en proposant à la compagnie de créer cette pièce à Villeneuve-sur-lot. En effet, l’Histoire a laissé, son empreinte prégnante et palpable, ici, au travers du camp de harkis de Bias et rompre le silence qui entoure cette communauté, faire en sorte que la parole advienne, témoigne, s’échange, m’a paru un fantastique enjeu artistique en même temps qu’un manifeste devoir de mémoire. 

J’ai réalisé une coproduction avec la compagnie. D’une part, l’accueil en résidence de trois semaines afin de lui permettre d’œuvrer à cette création dans les meilleures conditions possibles (mise à disposition du plateau et de l’équipe technique) et d’autre part, l’apport d’un soutien financier et logistique selon un budget préétabli. Enfin, programmation de deux représentations, dont une scolaire, afin de poursuivre l’une des missions culturelles à laquelle je suis très attachée, à savoir, la sensibilisation des jeunes au spectacle vivant.

Plus de 1000 personnes ont assisté aux représentations. Le travail conjoint des enseignants de français et d’histoire-géographie, la venue de la compagnie dans les classes, a permis aux collégiens et aux lycéens d’approcher sous une forme artistique « témoignante » l’histoire des harkis du camp de Bias. Un bon nombre de harkis, enfants ou petits-enfants, plusieurs générations étaient là ; pour la plupart, c’était la première fois qu’ils franchissaient les portes du théâtre que je veux être avant tout, non pas une tour d’ivoire, mais bel et bien une maison du savoir. Je loue le travail d’Acteurs du monde, qui a su, sur un mode très symbolique, « planter le décor » de cette tragédie inhumaine et porter haut la voix, les voix des harkis. La richesse, le métissage du public, la fécondité des échanges, la confrontation des points de vue, la rencontre avec l’auteure présente, ont fini de montrer, si besoin était, que le défi est relevé de poursuivre avec chaleur et espoir, cette histoire, notre Histoire…

 

 

« Ne pas se permettre de tomber dans le pathos »

 

Par Cyril Passadori,

 

Cyril Passadori, jeune comédien au sein de la compagnie Acteurs du Monde et du spectacle « Enfants de Harkis ».

 

La première fois que j’ai entendu parler des Harkis, c’est lorsque Christine Faure et Marie Christine Aury de la Compagnie Acteurs du Monde, m’ont demandé de lire le livre de Dalila Kerchouche « Mon père ce Harki ». Je n’en avais jamais entendu parlé avant. A la lecture de ce livre j’ai été tout simplement bouleversé, non seulement de par mon ignorance face à toute cette souffrance, mais aussi par ce que l’Etat français à pu faire.

Il m’a donc semblé très juste d’effectuer un travail artistique sur ce devoir de mémoire et bien plus qu’un devoir de mémoire, mais de permettre que cette parole si longtemps ignorée ou cachée soit rendu public. Le théâtre ayant cette fonction sociale de permettre la prise de parole. J’avais une entière confiance en Christine Faure, metteur en scène de « Enfants de Harkis, » et dans sa façon de traiter du sujet sur scène. Tout ce que nous avons souhaité, est de permettre une parole public et de prolonger cette parole en dehors du théâtre et que le plus grand nombre prenne conscience de ce qui s’est passé, et que chacun soit acteur de cette parole là.

Ce fut une très belle expérience humaine, non seulement au sein de l’équipe qui a travaillé au projet, mais au travers des différentes rencontres que nous avons pu faire. Je pense tout particulièrement à Larbi, dont on parle dans le spectacle et qui m’a profondément touché par sa gentillesse et son absence de haine malgré les atrocités qu’il a vécues.

D’avoir travaillé sur ce projet m’a permis également de faire un rapprochement avec mon histoire personnel. Je pensais n’avoir aucun lien avec tout ce qui a pu se passer, à part bien sûr que tout cela fait parti de l’histoire de mon pays, mais j’ai découvert par hasard en parlant avec  mon oncle, qu’il avait aider des Harkis dans sa jeunesse et qu’il est même allé en prison pour cela, certes 48h de garde à vue, ce qui n’est rien avec l’enfermement qu’on vécu toutes ses familles.

En ce qui concerne le travail en tant que tel, notre difficulté était d’être le plus discret dans la prise de parole, en ce sens qu’on ne pouvait pas se permettre de tombé dans le pathos, nous n’avons pas vécu tout cela, et ce n’est pas une fiction, il est donc primordial de faire attention à ne pas laissé notre propre émotion prendre le pas sur la parole. Personnellement j’ai vécu cela dans la douceur et mon objectif premier était de transmettre les mots de Dalila et de toutes les familles Harkis.

Ce fut une très belle émotion lors de la représentation, j’ai senti une vraie écoute de la part du public. Et lorsqu’on entend ce silence, on sait que c’est réussi.

Maintenant il faut que cette parole continue, que ce soit au travers du spectacle, mais aussi de toute forme possible d’expression, orale, écrite, artistique…

Et surtout que l’Etat français reconnaisse ses erreurs.

 

 

« Nous sommes les héritiers d'une même histoire »

 

Par christine Faure

 

Metteur en scène de la compagnie "Acteurs du Monde"

 

Grâce à Joël Brouch et au Réseau Mélanges, lors de notre première  rencontre avec Dalila Kerchouche, nous avons longuement parlé d’Histoire, non seulement de l’histoire de sa famille mais aussi de celle de son pays.

Nous en avons conclu toutes les deux qu’il était temps que nous puissions hériter d’une même Histoire si nous voulions tous créer des liens. Nous étions très émues. Et là nous nous sommes dit que le théâtre pourrait intervenir en tant que théâtre citoyen sans jamais oublier sa dimension artistique.

Dalila nous propose un texte fort, violent, dénonçant les conditions de vie d’un camp de harkis à Bias.

Nous, nous devions chercher le je de la représentation et son écart scénographique pour passer du témoignage au rapport du plateau. Là, nous avons trouvé de la part de l’OARA, de la Région, de la DRAC, et de Stéphanie Romero au Théâtre Georges Leygues un accompagnement et un soutien réels sur la durée.

Nous avions besoin aussi d’aller à l’ancien camp de Bias pour rencontrer des familles, des enfants, des petits-enfants de harkis, des personnes habitant aux alentours de Bias, qui nous ont raconté que l’enfermement d’hier se transmet aujourd’hui encore dans la mémoire des nouvelles générations : non dits, peurs, honte comme un secret de famille qui ronge toutes les générations. Sans passé, pas d’avenir. Le théâtre a pris là sa véritable dimension, celle que les Grecs lui avaient aussi attribué, un théâtre citoyen, un théâtre qui s’ouvre au débat.

 

 

« L’histoire n’est pas ce qu’on subit mais ce qu’on agit »

 

Par Joël Brouch , directeur de l’OARA Office Artistique Région Aquitaine 

 

Pour ne pas subir mon service militaire et transformer une année passive en année utile, j’ai choisi d’intégrer un dispositif permettant d’agir auprès de la communauté harkie. Nommé Educateur du Contingent à Casseneuil, j’ai œuvré ainsi pendant 11 mois pour donner aux enfants une chance de mieux réussir leur scolarité. Marqué par cette expérience qui clôt ma jeunesse insouciante et m’ouvre les portes d’une vie d’adulte aux convictions politiques assumées, j’entretiens dès lors une relation d’amitié avec celles et ceux que la France a bafoués après les avoir utilisés.

Cette expérience sensible et la lecture du livre de Dalila Kerchouche, « Mon Père ce harki », trouvé par hasard dans les rayons de la librairie Mollat à Bordeaux, sont à l’origine de la création théâtrale de la compagnie Acteurs du Monde. En effet, sollicité par les porteurs bordelais du projet « Nationale 10 » qui souhaitaient développer une action au long cours évoquant artistiquement cette route symbole de la migration, j’ai imposé l’évidence d’une histoire tragique, d’un ouvrage émouvant. Confrontée aux écrits de Dalila Kerchouche et bouleversée par cette réalité encore trop méconnue, la compagnie Acteurs du Monde a décidé de relever le défi d’une adaptation théâtrale.

S’il ne devait y avoir qu’une seule représentation, c’était au Théâtre Georges Leygues qu’elle devait être proposée ; image saisissante d’une histoire en scène à quelques kilomètres seulement de l’infâme Camp de Bias. Et si, comme le dit Pierre Boulez, « L’histoire n’est pas ce qu’on subit mais ce qu’on agit », le vendredi 16 novembre 2007 restera pour toujours gravé sur les murs de l’illustre maison. La soirée n’était pas prestigieuse, elle était ambitieuse, effaçant les repères traditionnels qui séparent l’acteur du spectateur. Une histoire en mouvement regardée par celles et ceux qui l’ont vécue, de près, de loin, dedans, dehors, ou tout simplement ignorée.

Les vedettes ce soir-là étaient « les gens de peu » chers à Pierre Sansot, les humbles victimes d’un système.

Mais au-delà de l’émotion et des bons sentiments, le travail de la compagnie Acteurs du Monde doit s’apprécier à l’aune de ses arguments artistiques. Et ils sont nombreux. Le spectacle échappe à la démagogie et à la proposition revancharde. Il ne dénonce pas, il énonce les faits  avec dignité, sans haine. Il force le respect et mérite, par sa portée universelle, d’investir les scènes françaises. C’est le défi désormais de l’OARA qui, après avoir initié le projet, accueilli les premiers temps de travail et co- financé la création, s’emploiera à trouver des partenaires qui pensent que le théâtre permet de comprendre le monde et donc de mieux vivre ensemble.

 

 

« Cette parole doit être entendue »

 

Par Marie-Christine Aury, comédienne

 

La première fois que j’ai entendu le texte de Dalila c’était en août 2004 aux Chantiers de Blaye. Nous étions avec Christine Faure et toutes deux je crois pouvoir dire que nous avons été saisies. En effet le camp de Bias avait existé jusque dans les années 80  et nous n’en avions rien su. Nous avons décidé avec Criss de travailler ce texte et nous avons rejoint le projet Nationale 10 initié par Guy Lenoir et le réseau Mélanges qui avaient fait la commande du texte « Des orchidées dans une poubelle » à Dalila Kerchouche. Une première lecture à Cestas nous a fait rencontré Arnaud Rouanet musicien et nous avons commencé à travailler sur une petite forme pour Eysines, Blaye et l’OARA en 2005. Nous avons rencontré Joël Brouch qui nous a soutenu et accompagné pour qu’une création d’une heure puisse exister et Cyril nous a rejoint ainsi que les autres membres de l’équipe. Nous avons donc expérimenté un travail de nouveau à l’OARA en avril 2007 grâce à une résidence de trois semaines et nous avons rencontré Stéphanie Romero directrice du Théâtre Georges Leygues qui nous a demandé de venir créer Enfant de Harki à Villeneuve sur Lot en novembre 2007 après une nouvelle résidence en septembre et novembre au Théâtre.

Au cours de ce travail, nous avons rencontré beaucoup de personnes et nous avons tissé des liens. Nous avons souhaité Criss et moi aller au-delà de la représentation et Villeneuve sur Lot, Bias sont devenus des territoires familiers.

C’est très important pour moi de dire ce texte avec le plus de justesse possible, au plus près de la parole de Dalila. Je suis aussi très heureuse que la Compagnie Acteurs du Monde pour laquelle je travaille puisse être engagée sur un tel travail de mémoire. J’espère que nous pourrons donner à voir et à entendre ce travail dans plusieurs villes au niveau national. Il me semble que cette parole doit être entendue afin que nous puissions transmettre à ceux qui viennent le sens d’une histoire collective commune et apaisée.

 

 

« Ma quête « harkéologique »

 

par Soraya Benouahab

 

Etudiante originaire du Lot-et-Garonne, Soraya Benouahab poursuit des études de sociologie  à la faculté de Montpellier. Elle réalise une enquête sur la communauté des harkis dont elle est issue

 

Tout a commencé grâce à des partenaires du projet qui ont su créer du lien entre Acteurs du Monde et moi-même. Un coup de téléphone, un café aux Chartrons à Bordeaux, une rencontre fusionnelle a marqué le début d’une histoire avec la compagnie. Nous nous sommes rencontrées autour d’un sujet commun avec des entrées différentes.

Concrètement, je cherchais des personnes travaillant sur le thème des harkis et elles recherchaient une jeune femme issue de cette lignée et capable de s’investir.

Sur ce projet « harki » j’ai participé dans un premier temps à titre informel à la réflexion du projet. Dans un second temps, j’ai été responsable publique. Ma mission était de créer du lien sur le territoire et ainsi permettre aux personnes désireuses, d’adhérer au projet.

Plusieurs groupes marquent ce travail

- Tous les animateurs de quartier de Villeneuve-sur-Lot,  les familles de harkis,d' autres associations.

Pour finir, j’ai eu l’honneur de clôturer la représentation théâtrale par la diffusion de l’enregistrement de mon témoignage.

Notre première volonté était justement de ne pas tomber dans du « politique ». Lorsque j’écris cela, je sais pertinemment que nous sommes tous investis, teintés de valeurs marquées par un bord ou l’autre. Pas de politique dans le sens où certains mouvement auraient pu instrumentaliser notre action. La compagnie Acteurs du Monde fait du théâtre engagé et participe à la cohésion de la société. De ce fait nous tenons à garder notre liberté de penser et d’agir sans altérer celle de qui que ce soit. Sommes nous utopiste ? Ceci dit nous y croyons avec force et à tous ceux qui veulent participer au « vivre ensemble », qu'ils sachent que l’union fait la force.

Afin de légitimer notre action il fallait en parler. Avec tous les mouvements et toutes les actions qui ont pu se passer auparavant, beaucoup de personnes avaient des idées toutes faites  du sujet.

 En premier lieu, les familles harkies sont désillusionnées et le citoyen lambda se fait une définition de ce groupe d’individus par croisement de pensées diverses. Le but était de « déconstruire » pour que chacun « construise » son propre mode de pensée.

 

 

Difficile ensuite de les fédérer au sujet, en leur expliquant qu’ils « ne perdront rien », sans oublier que nous ne leur offrirons rien hormis une conscientisation. La question à se poser dans un premier temps tout de même, était de savoir s' ils en avaient l’envie.

Je vous confirme qu’elle est bien présente, l’envie d’exister, mais sans stigmatisation. C’est donc pour cela que l’approche définie par la compagnie et les partenaires a été bien claire dès le début.

La rencontre de quelques familles s'est faite au  camp de Bias. Moment difficile, moment fort dirais-je. J’avais l’impression d’être hors du temps, au camp du « bout du bout » (cf P. Jammes. Ancrage- Avril 2004)

Ce jour-là, tout semblait surréaliste. À notre arrivée, un homme qui semblait nous attendre a commencé son monologue revendicateur sous notre écoute respectueuse.

 

 

Pourquoi avoir mené cette action, qu’en ai-je retiré ?

Tout a réellement commencé lorsque une enseignante m’a offert un numéro d’Ancrage consacré à la question « harkie ». Un petit post-it collé sur la couverture mentionnait « pour connaître d’où tu viens et savoir vers où tu dois aller ». N’était ce pas le début de ma quête « harkéologique » ? J’ai vécu jusqu’à ce jour sans vraiment me poser la question du « qui suis-je ». Bien sûr que j’avais déjà entendu à la maison le mot harki, mais on n’en parlait pas, un silence inondait ce passé douloureux. J’associais cet adjectif à grève, subventions attendues, traîtres.

Jusqu’au jour où j’ai pu constater que les familles harkies se battaient corps et âme afin d’acheter un lopin de terre au cimetière de Bias. A ce moment précis je me suis vraiment posé des questions. Qu’est ce que cela voulait dire ? Pourquoi une fois mort fallait-il être enterré à Bias et pas ailleurs ? Après réflexion, j’ai compris que Bias est leur seul vrai repère sur le sol français et l’endroit où ils ont foulé la terre durant plusieurs années. Et j’ai trouvé ça dramatique. De ce fait, je me suis mise à analyser les moindres faits et gestes des personnes issues des camps. Des éléments que j’ai constatés personnellement et qui ne sont pas forcément identifiés par les personnes elles mêmes. (Par exemple l’identification d’un certain repli, de la peur de mettre en avant ses propres envies).

 

 

Certaines personnes se revendiquent harkis et se battent encore aujourd’hui pour cette cause. D’autres ne veulent plus entendre parler de ce bout de l’histoire qu’ils ont enfoui au plus profond d’eux-mêmes. Ceci dit, plusieurs paradoxes apparaissent car même ceux qui veulent oublier ce passé continuent à s’identifier en tant que tel, par exemple pour les funérailles ou encore sur la définition de leurs origines. (Français d’origine algérienne, enfants de harkis, on entendra rarement un harki dire qu’il est algérien, il dira tout simplement qu’il est harki.)

 

 

 

Donc si je devais vous dire aujourd’hui ce que m’a apporté ce travail…

Ce projet m'a offert la possibilité d’ouvrir une brèche et d’y travailler. « Enfants de Harki » apparaît comme le départ d’un nouveau travail. Le 16 novembre, date de la représentation à Villeneuve sur Lot m’est apparu comme un moment de partage de savoir et d’émotion avec toutes les personnes présentes dans la salle.

Cet effet apaise véritablement les cœurs et j’espère fort que le public a ressenti la même chose.

Quoiqu’il en soit je commence une nouvelle quête sans nom pour le moment, mais une quête beaucoup plus profonde.

J’aimerais que des moyens soient vraiment mis en place par les politiques publiques sur le territoire de Bias. Il me semble important d’y investir des actions douées de sens. Quelques jeunes y habitent encore et la jeunesse c’est avant tout l’espoir. Il me semble très important de réfléchir à un projet qui permettrait à la population locale de se fédérer et d’agir ensemble. Re- créer le lien social : C’est-à-dire penser l’action pour ne pas avoir à la panser.

Un dernier mot…

Ce n’est pas un fatalisme d’être issue de cette lignée. La dite « troisième génération » a bien été protégée de toutes les souffrances vécues par les parents. Protégée au point d’avoir omis cette partie de l’histoire. Chacun à notre échelle nous pouvons effectuer des va et vient entre le passé et le présent, et enfin comprendre l’Histoire.

J’ajouterai simplement qu’avant d'être qualifiés de fils de… ou encore petit-fils de… nous sommes des individus à part entière. Utiliser ces dénominatifs ne font que participer à une certaine stigmatisation.

« Aux "armes" la jeunesse, fédérons-nous, agissons dans un but commun et retrouvons-nous autour de moment ludique et divertissant ! ».

 

 

« Et aujourd’hui sur quoi je ferme les yeux ? »

 

 

Par Sylvie Granet

 

Compagnie Acteurs du Monde, assistante à la mise en scène.

 

 

J’ai pour la première fois entendu parler de façon « concrète » des harkis lors de la lecture du livre de Dalila Kerchouche un an environ avant de rejoindre le projet « Enfant de harki ». Auparavant je n’en connaissais que des choses très vagues : leur rôle dans la guerre d’Algérie, le fait qu’ils avaient été « lâchés » par la France au moment de l’indépendance, leur statut très difficile vis-à-vis de la France et vis-à-vis de l’Algérie après la guerre … Des choses que tout le monde connaît mais sans savoir de quoi il retourne vraiment. Je connaissais peut-être d’ailleurs sans le savoir des petits-enfants de harki mais si tel et le cas ils n’en ont jamais parlé. Des camps, et des conditions de vie à l’intérieur j’ignorais tout …Originaire de Toulouse à  peine plus d’une heure de Villeneuve sur Lot, ayant passé toutes mes vacances à quelques kilomètres de Rivesaltes, fille de professeurs d’histoire discutant volontiers de la France contemporaine et de la question de la mémoire, j’ai grandi dans un environnement où j’aurai dû ne serait ce qu’entendre parler de ces camps. Et pourtant non … Comme si à deux pas de là un pan d’histoire avait été gommé dans l’indifférence générale.

 

Le récit de Dalila Kerchouche ainsi que les témoignages de harki qui ont pu suivre m’ont bien sur bouleversée … Comment dans mon pays, à deux pas de chez moi, il y a à peine quelques décennies, des hommes et des femmes ont pu subir pareil traitement et de manière totalement officielle ? Cela relève bien sur de l’inacceptable.  Tout ce qui touche à la guerre d’Algérie a été tellement occulté pendant des années, si peu enseigné, occasionnant tant de silence … Il semble que enfin aujourd’hui la parole commence à se libérer, que les intellectuels, les journalistes, les artistes se réapproprient cette période … Ce n’est qu’un début et il est bien tardif mais il est grand temps si on ne veut pas continuer à détruire des générations. La parole est sûrement ce qui a manqué le plus pendant toutes ces années …

 

Si j’ai d’abord été profondément choquée par le drame humain décrit par Dalila Kerchouche, j’ai ensuite été stupéfaite par la capacité à enfouir ce qu’on ne veut pas/plus voir ou savoir et comment tout cela s’entremêle. J’avais été frappée il y a quelques années par la vision d’un documentaire sur le camps d’Argelès à deux pas de Rivesaltes qui en 1936 « accueillait » des réfugiés espagnols. Parmi les personnes âgées de la région, visiblement peu s’en souvenait … Le Roussillon et ses « belles plages » furent truffés de camps destinés aux Espagnols puis en partie aux Harkis. On a recyclé les bâtiments et les méthodes d’une manière pragmatique et productiviste sans regarder un instant en arrière … Là encore ce sont des pans entiers et peu glorieux de notre histoire qui sont gommés. Pour en revenir aux Harkis, les préjudices subis sont bien sur irréparables mais j’imagine que c’est à force de dialogue, de reconnaissance, de compréhension du passé que les choses petit à petit s’apaiseront à travers les générations.

 

En réalisant ce travail autour du livre de Dalila Kerchouche, en lisant ou recueillant ces divers témoignages la question qui me taraude le plus est vraiment celle de ce qui se passe aujourd’hui. Tellement de gens nous disent maintenant  « à l’époque je ne savais pas », que forcément on se pose soit même la question : « et aujourd’hui sur quoi je ferme les yeux ? ».

Que se passe-t-il aujourd’hui en France ? Qu’a-t-on retenu du passé ? Quel accueil réservons- nous aux étrangers, aux exilés qu’ils soient ou non légaux ? Dans quelles conditions de vie vivent certains ? S’il n’y apparemment plus de camps, qu’est ce qui les remplace ?

Tâcher de répondre à ces questions me semble aussi le but de ce travail.