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Un courriel de New york ... photo : Kurt Rosendahl |
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The Road that led to Casseneuil and Beyond. by Kurt Rosendahl October 2004
Par Kurt Rosendahl Il y a environ trois semaines, surfant sur internet comme je le fais souvent, je suis tombé sur quelques détails concernant Casseneuil. Soudain, j'ai été confronté à une liste de personnes, qui, comme moi-même, furent les victimes d'un événement qui s'est déroulé en 1942. Mon nom faisait partie de la liste. J'ai souvent pensé à Casseneuil au cours de ces dernières années, et je me suis demandé ce qu'étaient devenus certains des protagonistes qui ont laissé les événements se dérouler ainsi. Je revois encore certaines scènes comme si c'était hier. En ce qui concerne les victimes, je pense qu'aujourd'hui je suis l'unique survivant de ceux pour qui Casseneuil fût l'antichambre de la mort. Quoiqu'il en soit, je souhaite être le porte-parole de ceux qui ne peuvent plus s'exprimer. Dieu m'a gratifié d'une excellente mémoire. Je suis très reconnaissant d'avoir la possibilité d'exposer certaines des injustices auxquelles nous fûmes soumis durant les sinistres jours d'août 1942. Mon histoire a débuté dans la ville de Aachen, aussi appelée Aix-la-Chapelle où je suis né en 1920. je pense qu'aujourd'hui je suis l'unique survivant de ceux pour qui Casseneuil fût l'antichambre de la mort. Même si géographiquement et politiquement Aix se trouvait en Allemagne, ce n'était pas une ville typiquement allemande. Durant de nombreuses décennies, au cours des 18 ème et 19 ème siècles, elle se trouvait sous administration de la république française. Au cours de cette période, les habitants avaient adopté de nombreuses caractéristiques françaises ainsi que des expressions propres à la langue française. De plus, en raison de sa situation, dans un cul de sac, entre la Hollande et la Belgique il existait une empreinte de diversités culturelle et nationale. Lors de ma naissance, la ville natale était sous occupation belge, comme en avait décidé le Traité de Versailles qui mettait fin à la première guerre mondiale. Elle resta occupée jusqu'en 1928, environ. J'avais huit ans. Le retrait des Belges changea brutalement mon univers. Le soir de leur départ des hommes portant chemises brunes et arborant des croix gammées noires, blanches et rouges autour du bras firent leur apparition dans les rues. Ces couleurs qui appartenaient autrefois à l'empire germanique, avaient été interdites par le Traité de Versailles. Pour la première fois on entendit des slogans antisémites : "Deuschland erwache Juda verecke, die Juden sind unser Ungluek" ("Allemagne réveille-toi, mort aux Juifs, les Juifs sont notre perte.") J'étais au lycée, j'avais des amis. J'étais bon élève, je jouais avec un certain talent dans une équipe de football A peine quelques années plus tard - j'avais 13 ans- les choses commencèrent à se gâter. Le parti nazi d'Hitler, prit le pouvoir. Les camarades d'école m'évitaient, mes professeurs me négligeaient. Mes compagnons juifs et moi étions les victimes de harcèlements quotidiens. Une année plus tard à peine, nous fûmes tout simplement exclus du système scolaire. A 14 ans, mon instruction prit fin. Mes parents m'inscrivirent dans une école de l'autre côté de la frontière, en Hollande. Pourtant, rapidement, cela fût interdit. Dans ce monde privé d'instruction les choses changèrent rapidement. Mes parents appartenaient à une classe sociale aisée. Mon père était pharmacien. Notre famille avait vécu à Aix pendant plusieurs siècles. Encore aujourd'hui, dans le cimetière Juifs on peut voir les tombes de mes arrière-grands- parents qui avaient vécu et étaient morts durant le règne de Napoléon. Ils venaient de Hollande. J'ai des document qui attestent de leurs origines et qui remontent aux années 1770. Il est possible que mes ancêtres se soient installés en Hollande suite à l'inquisition espagnole, quand les Juifs étaient contraints soit de se convertir, soit de fuir. Beaucoup de ces Juifs Séfarades trouvèrent refuge en Hollande. Nous étions Juifs non pratiquants. Nous observions le rituel des grandes fêtes mais restions étrangers à la rigueur des pratiques religieuses. Je n'ai jamais éprouvé un devoir d'obéissance envers l'Allemagne. Même si j'étais jeune, je comprenais que ce ne pouvait être là mon pays et, en fait, je devins apatride. J'étais heureux de ne pas être allemand. Au cours de mon adolescence, j'ai rejoint un groupe de jeunes sionistes. Ces jeunes gens croyaient à la création d'une patrie juive en Palestine. C'était une façon de nous débarrasser du fléau de l'antisémitisme à tout jamais. Mes parents n'étaient pas encore prêts à accepter cette idéologie parce qu'ils ne pouvaient se résoudre à admettre qu'ils n'étaient pas allemands. Le déroulement de notre existence changeait jour à après jour, de nouvelles restrictions nous étaient imposées. La plupart des Juifs allemands qui avaient bénéficié de positions sociales et économiques privilégiées étaient exclus de la société. Ils perdirent leurs emplois et leurs entreprises. Ceux qui ne pouvaient trouver des moyens d'émigrer perdirent la vie dans les fours d'Auschwitz et Treblinka. Le 9 novembre 1938 marqua le début de la fin des Juifs en Allemagne. Durant ce que l'on appelle la nuit de cristal des synagogues furent brûlées. Des commerces furent détruits, la populations juive fût battue et humiliée et tous les hommes furent envoyés dans les camps de concentration. Avec mon père, je réussis à fuir. Nous traversâmes les forêts frontalières avec la Belgique. Nous atteignîmes Bruxelles. Tout cela était extrêmement dangereux et effrayant. Malgré tout, étant donné les circonstances nous étions libres..
Ma mère qui était restée à l'arrière réussit à son tour, illégalement, à nous envoyer de l'argent ainsi que quelques objets de valeurs. Elle parvint quelques semaines plus tard à nous rejoindre à Bruxelles toujours clandestinement. La vie en Belgique était convenable. Nous ne pouvions pas travailler et gagner de l'argent mais nous n'étions pas importunés et nous pouvions bénéficier du statut de réfugiés politiques. Je me suis inscrit pour une formation en agriculture. Ce qui m'a beaucoup aidé ultérieurement. L'invasion de la Belgique par l'armée allemande, le 10 mai 1940, nous frappa de plein fouet. Tout cela était totalement inattendu et nous n'étions pas préparés à cette éventualité. Mes parents étaient convaincus que nous survivrions à la guerre dans une "Belgique neutre" et qu'après la défaite d'Hitler, nous aurions la possibilité de rentrer chez nous. Cela ne se déroula pas ainsi. La suite des événements se révéla différente. Les Belges qui par nature, étaient méfiants des étrangers, virent soudain en chacun d'entre eux un ennemi. Ceux parmi nous qui venaient d'Allemagne, ou qui avaient vécu un certain temps en Allemagne, ou dont la langue était l'allemand, (ou le yiddish) étaient soupçonnés d'être membres de la cinquième colonne, groupes d'espions implantés en Belgique afin de préparer l'invasion et aider les envahisseurs. Les Belges avaient à l'esprit la première guerre mondiale et l'attitude de l'armée du Kaiser. Ils détestaient et redoutaient les Allemands. Ainsi nous fûmes arrêtés et déportés vers la France dans des wagons à bestiaux comme de dangereux criminels. Je me trouvais là avec mon père. Une fois encore ma mère était restée à l'arrière. L'attitude des Français ne fut pas meilleure. Pour eux aussi nous étions des espions allemands qu'il était indispensable d'interner. On nous dirigea vers Saint Cyprien dans les Pyrénées. C'était un camp initialement prévu pour les réfugiés de la révolution espagnole. La situation dans ce camp était horrible. Des baraques bâties en toutes hâtes sur le sable humide de la plage en bordure de la Méditerranée nous étaient destinées. Des milliers de personnes étaient entassées dans ces quartiers dépourvus de sanitaires et très sommairement équipés. Très rapidement la vermine et la maladie firent leur apparition et la plupart des prisonniers furent contaminés. Mon père contracta la fièvre typhoïde et mourût quelques semaines plus tard, il avait 51 ans. Ainsi je me retrouvais seul à peine âgé de 20 ans. J'étais un jeune homme qui, la veille encore, avait bénéficié d'une enfance choyée et insouciante. Est ce que la capitulation de la France et la fin des hostilités nous rendit la liberté ? Forcément pas. Ironiquement, les prisonniers de guerre qui étaient effectivement allemands et probablement nazis, furent libérés quelques heures après la capitulation de l'armée française. Les Juifs demeurèrent internés par ordre de la Gestapo allemande et du gouvernement de Vichy. On ne tenait pas compte du fait que l'on se trouvait en "zone non occupée". La situation dans les camps ne s'améliora pas non plus. Chaque jour plus difficile et insupportable. Comme l'automne s'annonçait, nous dûmes affronter la pluie, les tempêtes de sable, les températures basses, l'absence de chauffage. Le camp n' était plus adapté à la détention des prisonniers. Même nos gardiens en étaient arrivés à cette conclusion. Saint Cyprien fut fermé en octobre 1940 et nous fûmes transférés au camp de Gurs. Saint Cyprien aurait pu sembler à un camp de vacances luxueux comparé à ce qui nous attendait à Gurs. C'était un camp initialement destiné aux réfugiés espagnols, désormais affecté à la détention des Juifs des régions de Sarre, Pfalz, et Baden en Allemagne ainsi que d'autres réfugiés fuyant l'invasion nazie. Nombre des internés étaient âgés, infirmes, depuis longtemps détenus ce qui avait largement aggravé leur santé. La mort était quotidienne. L'infirmerie de fortune trouva rapidement ses limites devant le nombre croissant de malades et de mourants abandonnés à leur misérable sort.
A notre tour nous arrivions dans ce camp de Gurs où il fallait nous faire une place. C'est ainsi que l'on construisit rapidement des baraques supplémentaires. Nous y passâmes la totalité de l'hiver 1940-1941. Un livre entier serait nécessaire à la description des conditions de vie. Laissez-moi simplement évoquer les efforts requis pur quitter une baraque afin de rendre visite à un ami ou un parents d'une baraque voisine. Invariablement on s'enfonçait dans la boue jusqu'aux genoux, de l'aide était nécessaire car seul on n'y arrivait pas. De nombreuses personnes âgées se sont ainsi littéralement noyées. Comme le printemps 1941 s'annonçait après un hiver terrible, un bureau de recrutement fut ouvert destiné à enrôler des jeunes dans des compagnies de travail. Avec quelques amis je sautais sur l'occasion et nous engageâmes dans la 308 ème compagnie des travailleurs étrangers à Agen dans le Lot-et-Garonne. C'était le paradis. Nous étions hébergés dans des casernes appropriées nous étions bien nourris et on nous attribua des uniformes français. L'unité était commandée par le capitaine Lacroix, ancien officier de l'armée française. Lacroix était un homme bon, attentionné et apprécié de ses hommes. Je me souviens d'un épisode au cours duquel mes camarades avaient composé un poème qui répétait " le capitaine Lacroix est le père et ma mère de la 308 ème compagnie."Je pense qu'il faisait référence à la bonté et la considération qu'il nous témoignait. C'est de là que nous partions pour effectuer des travaux pour lesquels nous étions rémunérés par l'employeur. La moitié de notre salaire était versée à la compagnie. Nous avons d'abord travaillé pour la ville. A l'entretien des espaces verts. Très vite nous fumes transférés au château de Buzet- sur- Baïse et pour certains d'entre nous à Tombebouc. Pour ma part j'occupais un emploi d'ouvrier agricole chez une merveilleuse famille à Buzet- sur- Baïse. Ils s'appelaient Fresquet. J'étais considéré par les Fresquet comme un des leurs. J'avais à ma disposition une chambre confortable. Je partageais leur repas. Je participais aux travaux du chai. Je prenais soins du jardin, j'expédiais les fruits, je sulfatais les vignes, je conditionnais les livraisons de pêche et de cerises destinées aux autorités allemandes d'occupation. La nourriture était abondante. Je pouvais ainsi secourir quelques réfugiés juifs qui vivaient à Buzet en résidence obligatoire.
Un fils, André Fresquet, était notaire à Buzet. Un autre servait dans l'armée française en Indochine. Bien des années plus tard, Mme Fresquet me fit part de son décès au combat. Leur fils André et une des filles, Henriette, moururent tragiquement aussi. Quand à la fin de la saison il n'y eut plus de travail pour moi, je me rendis à Thouars- sur- Garonne, distant d'environ trois kilomètres chez une famille de métayers qui m'embaucha. Ils s'appelaient Poloni. Les Poloni étaient d'origine italienne. Eux aussi me considérèrent comme un membre de la famille. Les propriétaires de leur ferme vivaient tout près et étaient également très sympathiques. Je passais souvent les soirées chez eux à bavarder. Malheureusement j'ai oublié leur nom. Je crois que le prénom était Aristide. Et il me semble qu'il fût un temps, maire de Thouars. Je fis la connaissance de différentes familles à Buzet. Un certain M. Fillastre. Un vieux monsieur qui lui aussi avait été maire. Il est intéressant de noter qu' à Drancy, j'ai rencontré une personne qui prétendait appartenir à la famille Fillastre et qui me confia que sa famille était d'origine juive. Je fréquentais aussi une autre famille, Les Schneiters ( ? ) qui possédaient une scierie à Buzet. Ma vie était relativement agréable. J'avais des amis parmi les jeunes de Buzet. En particulier le fils du maire, le jeune Adams. Contrairement à son père, mon ami ne s'intéressait pas au régime de Vichy. Tous les samedis soir il y avait une projection de cinéma à laquelle nous nous rendions. Je liais connaissance également avec certaines personnes juives qui habitaient à Buzet. Plus particulièrement ceux qui avaient des jeunes de mon âge. Parmi eux les Schulhofs, les Gewurz, les Loedel. Il y avait aussi le docteur Otto Ronard, un journaliste qui avait quitté Vienne. Il y avait encore Helmuth Falk qui travaillait dans une ferme comme moi. Nous étions des amis proches. Je vous en dirais plus les concernant, ultérieurement. Après la guerre j'ai entretenu une correspondance pendant de nombreuses années avec certaines personnes de Buzet. Elles sont toutes décédées maintenant. A la libération je me suis retrouvé à l'infirmerie de Buchenwald avec un monsieur de Lavardac ou de Nérac. Son prénom était Hervé. Il possédait un garage. Son père était mon "passeur" de courrier à Buzet. Hervé, qui était un résistant fut arrêté. Après notre libération de Buchenwald, nous avons échangé une correspondance qui a duré jusqu'à sa mort. Pendant ce temps, la compagnie, sous le commandant du capitaine Chassagnac, avait été déplacée à Casseneuil. C'est là que je devais envoyer la moitié de mon salaire mensuel. Contrairement à Lacroix, Chassagnac n'était pas apprécié de mes camarades. Survint alors le terrible jour du 24 août 1942. Alors que j'étais occupé dans les champs, un gendarmes français et un employé de mairie dont j'ai oublié le nom, vinrent m'arrêter. Un camion nous attendait à Buzet et déjà les Schulhofs, les Gewurz, Otto Ronart, Helmuth Falk, Les Lobels et quelques autres étaient à l'intérieur. Encore aujourd'hui je revois le visage des personnes rassemblées devant le bistrot du village. C'était une rencontre des plus sinistres. M. Schulhof qui pressentait la séparation répartissait des pièces d'or entre son épouse son fils et lui-même. Les français se tenaient alentour, ils observaient la situation. La plupart d'entre eux, compatissant, auraient aidé s'ils avaient pu. Le maire, Adams était absent. Quant à son fils il fit une apparition puis repartit sans dire mot. . On nous amena à Casseneuil où déjà plusieurs centaines de personnes avaient été internées. Là se trouvaient de nombreux gendarmes et des représentants officiels de la préfecture. Je me souviens tout particulièrement de l'un d'entre eux qui faisaient des propositions aux jolis femmes de notre groupe. Par ailleurs il était détestable et arrogant et je pourrais facilement l'identifier au milieu d'un groupe. Le commandant Chassagnac nous "accueillit" par un discours et nous avertit que toute tentative d'évasion serait sévèrement réprimée. Les sentiments dominants étaient la rage, la haine et la crainte. La rage face à l'emprisonnement de personnes innocentes destinée à être livrées aux mains des bourreaux nazis. La crainte à l'idée que la route devait nous mener exclusivement à la mort. Quelques personnes réussirent à se faire libérer. Elles étaient d'origine hongroises ou roumaines. Leur gouvernement avait passé un accord avec les nazis. Ceux dont les épouses étaient françaises avaient les autorisations de quitter le camp. Mes amis, les Lobels furent libérés car, chose que j'ignorais, Mme Lobel n'était pas juive. Je les ai contactés lors d'un séjour à Vienne mais ils étaient déjà âgés et malades. Nous luttions tous afin d'obtenir une libération. En effet il y avait aussi certains arrangements entre la préfecture et quelques détenus. Néanmoins je dois dire que je ne peux pas prouver cela. Un rabbin français nous rendit visite un jour. Il prit quelques personnes avec lui. En échange, il livra plusieurs personnes mentalement attardées en particulier deux soeurs. J'eus l'occasion de le rencontrer et de lui demander pourquoi. Il me répondit que c'était "une question de nombres" et qu' un certain nombre de personnes devaient être livrées aux allemands. Cette situation est restée gravée en moi jusqu'à aujourd'hui. Je peux dire avec conviction que tout n'était pas blanc ou noir. Mais le monde corrompu dans lequel nous vivions était ainsi. La majorité des personnes, peut-être 95%, furent déportés à Drancy après une dizaine de jours. Le départ de Casseneuil fut traumatisant. Pour la plupart nous avions conscience que c'était la fin de la route. Le capitaine Chassagnac nous " assura " lors d'un discours que nos effets personnels suivraient. ("Ne vous inquiétez pas"). Personne n'a jamais revu un seul effet personnel. Entassées devant nous se trouvaient des centaines de valises que nous étions obligés de laisser derrière nous. Avant de quitter Casseneuil, nous fûmes nombreux à être fouillés par les gendarmes qui prétendaient chercher des "armes". Je fus moi-même dépouillé de mon argent, mes bijoux parmi lesquels l'anneau de mariage de mon père, sa montre, des pièces d' or et des objets que j'avais récupérés à son décès. Je possédais deux valises dont l'une contenait les objets ayant appartenus à mon père. Plutôt que de les vendre je les avais conservées pour des raisons sentimentales espérant naïvement les restituer un jour à ma mère. Ces ignominies se déroulaient alors que les administrateurs du camp regardaient ailleurs.
Drancy annonçait un nouveau chapitre. Ceux d'entre nous qui ne savaient pas encore quel était notre destination furent brutalement ramenés à la réalité. Pour la première fois nous vîmes des SS allemands prendre le contrôle des opérations. Le convoi quitta Drancy en septembre 1942. Nous étions environ 1500 hommes femmes et enfants. Seuls dix hommes environ ont survécu à la guerre. La majorité fût envoyée dans les fours. Notre première destination fût Kosel en Silésie du Nord. Dès notre arrivée ils sélectionnèrent cinquante personnes du groupe et nous conduisirent au camp de travail forcé d'Oderberg. Le reste du convoi fut mis à l'écart. Et plus jamais personne n'a entendu parler d'eux. Je pense être aujourd'hui l'unique survivant de tout le groupe.
A Oderberg, nous fûmes affectés à la pause de rails de chemins de fer. Nous travaillions pour l'entreprise Robert Kroll, Ratibor. Leur chef d'équipe s'appelait Adolfe Andraschke. C'était un nazi et un antisémite fanatique. Nous fûmes bientôt rejoint par plusieurs centaines de prisonniers essentiellement Hollandais. Beaucoup périrent de faim, de maladie et d'épuisement. Après quelques temps passés dans un autre camp de travail forcé, Seibersdorf, nous rejoignîmes Blechhammer qui avait été rattaché à Auschwitz. Contrairement à Auschwitz, Blechhammer était un camp de travail et non pas un camp d'extermination. Ma jeunesse, ma résistance au travail et toute une série de miracles m'aidèrent à survivre. En janvier 1945, comme l'armée russe approchait, nous avons entamé la marche de la mort qui s'acheva à Buchenwald. Sur les 3000 peut-être 300 d'entre nous survécurent. Tous les autres furent tués durant cette marche qui à elle seule mériterait un ouvrage spécifique. La libération du camp de Buchenwald intervint en Avril 1945. J'ai personnellement connu un certain nombre de personnes qui se trouvait avec moi à Casseneuil, à Drancy et plus tard dans le convoi. Nous formions un groupe jusqu'à la libération. Voici leur nom et ce qu'il advint de leur sort. Il y en avait peut-être quelques autres dont je ne me souviens pas. Siegfried Chratlewski survécut et mourut d'un cancer à Bruxelles peu de temps après la guerre. Kurt Daniels mourut dans un des camps Helmuth Falk survécut et mourut à Bruxelles il y a environ dix ans. Hermann Friesen mourut dans un des camps. Moris Grodsenski champion cycliste en Belgique, fut assassiné au camp de travail de Seibersdorf par un kapo furieux. J'étais témoin. Sa mère Luba (dr) fut exterminée à Kosel. Herbert Moses survécut avec moi et mourut et Wichita dans le kansas USA i l y a environ dix ans. Victor Simons et son frère Rudolf survécurent et moururent à Bruxelles il y a longtemps. Hermann Gewurz son épouse et sa fille furent exterminés à Kosel. Leur fils Hugo mourut à Blechhammer Auschwitz. Le docteur Otto Ronard mourut dans un des camps de travail. Sonnenschein son épouse et sa fille furent exterminés. Bertrand survécut quelques semaines et mourut au camp de travail. La famille Schulhof, Willy et Else furent exterminés. Leur fils Heinz mourut au camp de travail. Maurice Wolf mourut à Blenchammer Auschwitz. Ses parents survécurent en Belgique. Berthold Briefwechsler ainsi que son épouse furent exterminés. Jean et Emil Goldenberg (deux frères) moururent en camp de travail. Chaim Gottlieb qui survécut et vécut à Antwerp, aurait 105 s'il est toujours en vie. Kurt Rosendahl votre serviteur, survécut à 32 mois de camps de travail, Auschwitz et Buchenwald. A la libération, je regagnais Bruxelles où ma mère avait survécu grâce à l'aide de la résistance Belge. C'est à Bruxelles que j'ai rencontré l'amour de ma vie. Nous nous sommes mariés en 1948 et avons rapidement émigré aux Etats Unis. Helen, juive française, fut cachée avec ses parents dans les montagnes du Massif Central en Haute-Loire Ils survécurent grâce à l'aide de la résistance française. Après l'expérience de l'Holocauste je ne pouvais me résoudre à vivre en Europe. L'Amérique devint notre patrie chérie. Nous avons deux enfants et cinq petits-enfants. Le Préfet aux abonnés absents Ancrage - Avez-vous pu prévenir votre mère du décès de son mari. Votre père repose-t-il au cimetière de Saint Cyprien ? Kurt Rosendahl - Les questions que vous posées sont ce qu'en Américain familier nous appelons "une grande commande". C'est assez difficile mais je vais faire de mon mieux. Avant de répondre je souhaiterais clarifier un point. Les événements décrits se sont déroulés il y a plus de 62 ans. Comme je suis le seul survivant, il n' y a personne qui pourrait confirmer. Même si je considère avoir une bonne mémoire, d'autres pourraient trouver un peu prétentieux que je fasse certaines "accusations" ou "affirmation" que personne ne peut réfuter. Je prends grand soin de n'offenser personne. Je serai aussi prudent que possible. J'ai peut-être écrit quatre lettres à la préfecture du Lot-et-Garonne, tentant d'exposer le cas Chassagnac et également pour essayer de récupérer les objets dont j'avais été dépossédé. Jamais il n'y eût de réponse. Certains pourraient à juste titre me demander les raisons pour lesquelles nous nous sommes pas exprimés après la guerre. Mais cela est faux. Je l'ai fait mais personnes n'a répondu à mes lettres, personne n'y a prêté attention. J'ai peut-être écrit quatre lettres à la préfecture du Lot-et-Garonne, tentant d'exposer le cas Chassagnac et également pour essayer de récupérer les objets dont j'avais été dépossédé. Jamais il n'y eût de réponse. Il faut garder en mémoire le fait qu'à cette époque-là, même nous les victimes étions anéantis dans un monde tourmenté. Nos resentiments étaient communément partagés. Nos contemporains n'étaient pas très désireux de coopérer avec nous. Il fallait que je libère mon coeur de ce poids. Et je veux que vous compreniez mes hésitations à être parfois totalement direct. Ceci étant précisé voici la réponse à cette question. Je suis très heureux que vous me la posiez. Ainsi j'ai pu dire à ma mère : "Papa est malade." La semaine suivante : "Papa est très malade." Ensuite "Papa est gravement malade" et pour finir : "Papa est décédé." Le seul moyen de communiquer à ce moment-là reposait sur le principe des cartes postales comportant des réponses déjà imprimées à choix multiples. Celles-ci étaient fournies par la Croix-Rouge. Certaines arrivaient à destination. Beaucoup n'arrivaient jamais. Je crois me souvenir que nous bénéficions d'une carte par semaine. Ainsi j'ai pu dire à ma mère : "Papa est malade." La semaine suivante : "Papa est très malade." Ensuite "Papa est gravement malade" et pour finir : "Papa est décédé." En fait, ma mère ne reçut que la dernière carte. Je dois ajouter un point que j'avais oublié. Deux jeunes enfants étaient restés avec ma mère. Je redoutais de les perturber. Quant au cimetière de Saint Cyprien, c'est une autre histoire. Il existait un cimetière destiné aux prisonniers du camp. Il était situé à la périphérie de la ville. Quand les prisonniers juifs commençèrent à mourir, un secteur leur fut réservé. Il y en avait environ cinquante. Mon père était de ceux-là. Des repères en bois tenaient lieu de pierre tombale. nous avons trouvé à l'emplacement du cimetière des résidences luxueuses, un hôtel. Ironie du sort, il y avait une discothèque appelée "le Nirvana". Après la guerre, alors que je me trouvais déjà aux USA, je me suis rendu à Saint Cyprien lors de mon premier voyage en Europe pour faire ériger une pierre tombale. Puis cinq ans après lorsque je suis revenu avec mon épouse, j'ai constaté que toutes les tombes juives avaient une pierre tombale. J'ai appris alors que la ville allemande de Karlsruhe, je crois, avait fait une donation à cet effet. La démarche était honorable. Mais elle mettait en évidence la tombe de mon père qui était plus imposante. Nous y sommes retournés plusieurs fois. Un oncle , frère de ma mère, résidant à Paris y est également revenu. Plusieurs années plus tard, dans les années 80, à la faveur d'un nouveau voyage à Saint Cyprien, nous avons trouvé à l'emplacement du cimetière des résidences luxueuses, un hôtel. Ironie du sort, il y avait une discothèque appelée "le Nirvana". Il est facile d'imaginer les sentiments que ce nom, Nirvana", suscita en moi. J'étais très perturbé. Nous sommes allés nous renseigner à la mairie où on nous informa que le cimetière avait été transféré à Perpignan, au cimetière catholique. En effet, il y avait un petit coin, à l'écart, où étaient éparpillés quelques tombes à même le sol. J'ai repéré la tombe de mon père car elle était différente, mais la plaque portant le nom n'était plus la sienne. C'était un grand désordre extrêmement perturbant. Il y avait aussi une tombe très imposante, dotée d'une plaque portant les noms de différentes personnes. Cette plaque était cassée. Le nom de mon père était mal orthographié. C'est tout ce que je peux dire sur le cimetière de Saint Cyprien. Personne ne s'est préoccupé de la question. Personne n'avait l'intention de faire quoique ce soit. Je ne sais s'il existe encore. Je n'y suis jamais retourné. - Dans votre récit, vous faites allusion aux sollicitations dont faisaient l'objet les jeunes femmes détenues. Que se passait-il précisément ? - Il y avait un employé de la préfecture qui "pourchassait" les jeunes femmes. L'une d'entre elle me raconta qu'il lui avait proposé la liberté en échange de faveurs sexuelles. Cependant il refusait de libérer ses parents. Elle refusa donc sa proposition. Est-ce vrai ? Je le crois. Cependant, si je me faisais l'avocat du diable je rejetterai formellement cette accusation. C'est homme, âgé d'une trentaine d'années, je pourrais le reconnaître entre mille. S'il est encore vivant, il doit voir plus de 90 ans aujourd'hui. -Vous souvenez-vous du comportement de la population de Casseneuil à votre égard. Est-il exact que vous étiez tenu au secret? - Nous n'avons jamais rencontré qui que ce soit parmi la population de Casseneuil. Je me souviens que ma patronne, Mme Poloni me rendit visite. Elle était venue de Thouars à bicyclette et m'avait porté une couverture. Celle-ci avec tous mes effets personnels ont été perdus. -Quelles étaient les conditions de détention à Casseneuil ? -Nous n'avions pas le droit de quitter le camp. Nous étions prisonniers, gardés par les gendarmes. Nous n'étions pas mal traités. Notez bien que nous y sommes restés une dizaine de jours -Comment étiez-vous logé. Etiez-vous convenablement nourris? -Je crois que oui. On ne souffrait pas de la faim. Pas encore. Je crois que nous disposions de lits militaires. Mais à l'âge que j'avais à l'époque, c'était le cadet de mes soucis. - Que faisiez-vous de vos journées? - On discutait beaucoup. Parfois il y avait des polémiques entre nous sur notre avenir, notre destination, notre destin. - Saviez-vous que vous alliez être livrés aux SS? - L'être humain est de nature optimiste. Plus ou moins selon les personnes. L'âge jouait un rôle important. Les hommes détenus avec leur épouse et leurs enfants craignaient d'être séparés de manière définitive. Moi j'étais seul, confronté à mon propre sort. J'avais prévu que l'on allait être livrés aux Allemands. Je n'avais aucune allusion sur la signification de cette râfle. Je connaissais les nazis depuis mon enfance. La collaboration du gouvernement de Vichy fut une déception énorme. - Que répondaient les autorités lorsque vous les interrogiez sur votre avenir ? - Il y avait peu d'échanges entre les prisonniers et leurs geôliers. Les rares occasions qui nous étaient offertes de poser des questions se soldaient par un simple "je ne sais pas." - Pouvez-vous raconter votre départ ? Y-a-t-il eu des tentatives d' évasions ? - Lors de notre départ, je me souviens que nous avions été chargés sur des charrettes à bestiaux. Je ne sais plus le nom de la gare. Y avait-il des personnes qui ont tenté de fuir? Je ne sais plus. Nous étions étroitement surveillés. - Qu'est devenue votre mère ? - Ma mère est venue à plusieurs reprises nous rendre visite aux USA. Elle vivait en Belgique. A la fin de sa vie, elle a rejoint ma soeur et sa famille en Israël où elle y est enterrée. Ma mère est décédée il y a longtemps, mais ma soeur vit toujours en Israël. -Qu'est devenue votre maison d'Aix-la-Chapelle après la guerre ? Notre maison, au sud de la ville, était un magnifique bâtiment de quatre étages. Un magasin était situé au rez de chaussée. Il fut entièrement démoli lors d'un bombardement mené par les alliés. Dix ans plus tard assistée de trois avocats ma mère reçût deux fois rien en guise de compensation. Auparavant, vers le milieu de 1938, les nazis firent leur apparition accompagnés d'un acquéreur. Ils avaient des actes d'achat à signer. Le prix proposé était ridicule, mais bien sûr non négociable. Mon père n'a jamais eu l'occasion de signer en raison de notre départ précipité. Ensuite il a été convoqué au consulat allemand de Bruxelles et mis en demeure de signer faute de quoi ma mère retenue en Allemagne serait mise en état d'arrestation avec interdiction de quitter l'Allemagne." |
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