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Le port d’attache des Lot et Garonnais du monde entier
Magazine de la mémoire des communautés du Lot-et-Garonne, ANCRAGE |
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| "Du képi au calot de Dachau" | ||||||
"Du képi au calot de Dachau.". Sous ce titre, André Raust, Lieutenant honoraire, gendarme, déserteur, résistant et déporté raconte dans ses mémoires (*) son engagement durant la deuxième guerre mondiale. Outre le respect qu'inspire l'engagement d'André Raust, un intérêt particulier est fourni aux lecteurs d'Ancrage à travers l'expérience lot-et-garonnaise de l'ancien militaire. André Raust, en effet, a été détenu à la centrale d'Eysses. Il a été le témoin des événements qui ont conduit à la déportation de tous les résistants détenus en 1944 et au sacrifice des douze fusillés. André Raust a accepté de nous confier les feuillets de son témoignage inédit qui apporte un éclairage supplémentaire sur cette période des plus noires de notre histoire A la prison centrale d'Eysses. Le vent mauvais dont s'est plaint Pétain s'intensifie. Les camps d'internement et les cachots ont beau être remplis et multipliés, la résistance à l'oppression se renforce, les évasions s'accroissent. Vichy inquiet, décide le regroupement dans une prison forteresse de tous les condamnés pour action, dite antinationale. Ils y seront mieux gardés et pourront constituer un ensemble d'otages. Le choix se porte sur la Maison Centrale des Forces d'Eysses, une ancienne abbaye bénédictine, située près de la localité de Villeneuve-sur-Lot, au nord du département du Lot-et-Garonne. C'est une maison d'éducation surveillée pour adolescents dits colons, environ 300 voisinant avec 150 à 200 détenus de droit commun. Ce bagne comporte des bâtiments d'un étage, enfermant quatre cours ou préaux, avec en son milieu, une chapelle sans clocher. Deux ailes adossées au quadrilatère central et le pavillon d'entrée bordent la cour d'honneur. Sur tout le bâtiment et le mur d'enceinte court un chemin de ronde sous des miradors à meurtrières, accessible seulement de l'extérieur. Un peloton de la nouvelle police en uniforme, dite groupe mobile de réserve ou G.M.R , ou encore police de Pétain, l'occupe en armes jour et nuit. A la mi-octobre commence l'application du plan de regroupement des détenus résistants. Un long train spécial, avec garde renforcée est mis en route. Il s'arrête dans les gares des grandes villes dotées de prison et embarque les détenus dits "antinationaux" amenés par camions bâchés. J'appartiens au lot lyonnais. Pour plus de sûreté nous avons été enchaînés deux à deux aux mains et aux pieds. Mon camarade de chaîne est Guillemot, l'ancien gendarme. Je reconnais avec nous les condamnés lors de mon jugement. Pour rester plus discret, le départ du voyage doit avoir lieu la nuit. Mais à cette mi-automne, celle-ci tombe vite. Le transfert des camions aux wagons oblige les détenus d'effectuer un court trajet piétonnier. Les chaînes aux pieds grincent sur le sol et il n'est pas commode aux enchaînés à deux de gravir ensemble les marches du wagon. Les voyageurs en attente de l'arrivée de leur train, regardent avec curiosité l'embarquement de ces forçats donnés comme gibier de potence, assassins et voleurs. Nous allons bientôt modifier leur opinion à notre égard. En effet, nos camarades déjà installés occupent des wagons à fenêtres. Celles-ci ouvrent sur des barreaux. Même ouvertes on ne peut passer. Mais les barreaux ne peuvent retenir la voix. Aussi au moment où nous allons occuper notre wagon, une vibrante marseillaise nous accueille des wagons voisins. Elle est apprise par cœur par l'ensemble des détenus. De suite, nous joignons nos voix à cette chorale patriotique. Miliciens, G.M.R, gendarmes ont beau se précipiter à qui mieux mieux vers nous pour nous ordonner le silence, l'occasion est trop belle pour que nous ne la saisissions pas ! Lorsqu'un wagon reprend son souffle, un autre lui succède. Les voyageurs sur les quais, renseignés par les cheminots connaissent maintenant qui nous sommes. Ils joignent leur chant au notre, nous applaudissent. Des cris "A bas Laval, à bas Pétain" arrivent même à nos oreilles ravies. Fébriles, les policiers activent le départ de notre train. A leur grand soulagement celui-ci finit par démarrer. Maison Centrale d'Eysses. Le 17-10-1943 Chère maman, Condamné le 12, après mémorable procès à 2 ans de prison. Arrivé ce matin après voyage en chemin de fer. Je suis en bonne santé au grand air vif du midi. Vous récrirai prochainement." Cette courte lettre adressée à ma mère et à ma sœur à Cosne-sur-Loire, sous-préfecture de la Nièvre, en zone occupée, je la possède toujours. Avec dix autres, elle m'aide à retrouver des souvenirs sur la vie menée à la Centrale. Dès l'arrivée, cette vie apparaît meilleure que celle de la prison Saint Paul. Ici, nous ne restons pas constamment incarcérés entre quatre murs, dans la compagnie forcée de futurs condamnés de droit commun. Nous ne sommes entre résistants. Les droits communs ont été évacués dans d'autres prisons. Le peu restant à Eysses a été placé en dehors de nous. Les détenus résistants, ici, peuvent être divisés en trois groupes. Le 1er est constitué à majorité écrasante par les membres déclarés du Front National, tous inscrits au parti communiste. Le deuxième, dit Gaulliste, auquel j'appartiens, représente les membres des différents mouvements de Résistance : Combat, Libération, Franc Tireur, dits Mouvement Unifiés de la Résistance (M.U.R) avec également, un très petit nombre , quelques isolés, non adhérents de mouvements, mais condamnés pour acte de résistance. Le 3 ème groupe, le moins nombreux, comprend des membres de l'Intelligence Service ou de différents réseaux travaillant pour les Anglais, et en plus quelques aviateurs. Ce groupe n'a pas voulu être mélangé avec nous est resté isolé au quartier cellulaire. Si l'on tente de chiffrer approximativement les appartenants de ces trois groupes, l'on obtient pour chacun les nombres suivants : Front National de 1000 à 1050. Gaullistes entre 80 et 100. Réseaux, 50. Nous avons l'immense avantage de rester très peu enfermés de jour. L'on nous place à 6 ou 7 autour d'une table, assis, avec obligation d'y rester. Nous y sommes au grand air vif et au soleil. Nous pouvons enfin admirer le ciel bleu. Nous subissons cependant un inconvénient spécial à la Centrale. Nous n'avons plus de chaussures. Elles nous ont été échangées pour une paire de lourds et grossiers sabots. Ce sont des boulets à traîner qui demandent une adaptation de plusieurs semaines. La marche obligatoire quotidienne de trois quart d'heure avec eux , bras croisés, en deux cercles tournant chacun sens inverse de l'autre, devait être particulièrement pénible. Heureusement, là encore, une amélioration a pu être obtenue. Cette pénible marche a été supprimée. La population pénitentiaire de la Centrale, passant des détenus de droit commun à des détenus résistants change totalement de nature. Le prétoire, sorte de tribunal intérieur, où comparaissent les détenus pour la moindre peccadille devient le lieu d'affrontement direction-nouveaux détenus. Ces derniers, organisés dans chaque préau, ont élu un délégation générale pour les représenter. La reconnaissance du régime politique n'a jamais été admise par Vichy. Aussi, le directeur, Monsieur Lassagne, ne peut accorder que des améliorations dont Vichy n'aura pas connaissance. Les délégués des mouvements détenus à grande majorité Front National ont l'habitude des discussions serrées. Il y a parmi eux d'anciens délégués syndicaux nationaux, redoutables avocats. Ces délégués généraux finissent par faire reconnaître leurs hommes de confiance qui deviendront responsables du service d'ordre intérieur, des tablées et dortoirs, des délégués de préaux, des services d'entretien, d'infirmerie, de cuisine. Ces nouveaux responsables obtiennent des détenus résistants d'extraordinaires résultats et assument la relève de tous les services. De bons rapports, inattendus, s'établissent avec les gardiens, soulagés des principales besognes. Il ne leur reste plus que l'ouverture et la fermeture des portes. Chaque jour apporte une amélioration. Les cages grillagées individuelles constamment verrouillées où dormaient les détenus furent remplacées par de vastes pièces, claires et aérées, à rangées de lits, constituées en dortoirs. Le droit d'enseigner entre détenus, l'autorisation d'envois de plusieurs lettres par semaine, de réception de colis, lettres, journaux, la visite des familles pour les délégués, la libre circulation à toute heure du jour dans les préaux, les séances théâtrales montées par les détenus, le contrôle de nouvelles arrivées de condamnés par les délégués, leur triage - les résistants étant seuls admis à rejoindre le collectif. Et les droits communs intégrés au quartier cellulaire - de tous ces multiples et nouveaux droits, nous sommes redevables à M. Lassagne. La facilité avec laquelle il nous les octroie, malgré son horreur de toute compromission m'a fait, lui supposer, je voudrais à tort, les pensées et applications suivantes : "Actuellement en Russie comme en Italie, les armées hitlériennes continuent leur recul, leur défaite devient envisageable. Le pseudo gouvernement vichyste cautionne nos occupants. Il subsiste grâce à eux. S'ils étaient repoussés, il serait vite balayé. Montrer envers lui un zèle excessif pourrait se révéler dangereux pour l'avenir d'un proche retraité. Le mieux semble être de jouer sur les deux tableaux : collaboration et Résistance, afin de pouvoir terminer "sans histoire" pour le présent et pour l'avenir, le peu de jours restant encore à accomplir.". Avant la passation de ses pouvoirs, à son successeur, les délégués généraux des détenus lui proposèrent de partir avec eux, après qu'il leur eût ouvert les portes. C'était trop demander à un fonctionnaire des prisons, en fin de carrière, ne voulant pas d'histoires. Les délégués essuyèrent un refus. M. Lassagne quitta l'administration pénitentiaire, en livrant les clefs et les portes fermées de la centrale à son successeur. Tenants du Front national et gaullistes ont été répartis ensemble dans les quatre divisions de la prison, comportant chacune une grande cour plantée de marronniers appelée préau. Je suis versé au préau N° 4. Des tables y ont été installées. A celle qui m'a été retenue, je me trouve en compagnie de deux gaullistes, Dunoir Georges et Namiand Robert et de trois Front National dont j'ai oublié les noms. Je me souviens seulement que l'un, Espagnol, ancien guerillero, parle un français impeccable et m'offre de m'apprendre sa langue. Dumoir est âgé de 40 ans, ingénieur lyonnais arrêté pour appartenir à la fois au mouvement de résistance "Le coq enchaîné" et à une loge maçonnique. Il fera rentrer de l'extérieur , incognito, et pièce à pièce, les différentes parties d'un poste de radio qu'il remontera et camouflera à l'infirmerie. Nous pourrons ainsi, grâce à lui, obtenir chaque jour les dernières informations transmises par la BBC, la Suisse ou Moscou. Namiand Robert, arrêté par la police spéciale lyonnaise est à peu près de mon âge. Récemment marié à la fille d'un grossiste en épicerie, d'après ses dires, il est spécialiste en conduite automobile, ancien chauffeur de l'Amiral Decoux en Indochine. Passé deux mois avant moi à la prison Saint Paul, il y a connu l'écrivain résistant Jean Nocher. Il est aussi mon voisin de lit dans la grande salle où nous dormons. Il témoigne d'une grande déférence envers l'ancien journaliste du Progrès de Lyon, Marcel Rivière, versé présentement au préau N° 1. Il me conduira à lui et me présentera. Je peux en effet apprécier la vaste culture et l'ascendant naturel que possède Rivière sur son entourage. Il acceptera de devenir un de nos représentants gaullistes à la Centrale. J'apprendrai plus tard qu'il dirigeait les groupes francs du mouvement Combat et que Namiand était sous ses ordres. Au préau 1, je retrouve mon premier compagnon de cellule de Lyon, Amigas. Il ne m'avait donc pas menti en affirmant son appartenance à la Résistance. Je revois aussi mon camarade de jugement, Roger Morandat, dont l'épouse a été arrêtée devant nous en fin de séance. Il porte la tenue de chef de préau. Pantalon de velours et veste de treillis. A mon dortoir du préau 4, est affecté Jean Curtil, responsable involontaire de beaucoup d'arrestations. Il en garde le remords et m'est reconnaissant de mon bon accueil. Il profitera de son talent de menuisier pour me confectionner au pied de mon lit un écritoire. Assis à l'extrémité du lit, sens de la longueur, les jambes pendantes passent sous l'écritoire composée de trois planches, deux clouées sur le châssis du lit, l'une à droite, l'autre à gauche et réunies par la planchette écritoire qui forme avec elles un V renversé. Des années plus tard, Morandat Roger m'a confié lui avoir sauvé la vie. Son embaucheur Kriguel-Wabrimont, bien plus responsable pour l'avoir admis sans contrôler ses capacités réduits, voulait le faire descendre. Morandat habitant un village voisin de Curtil, le connaissant donc de longue date, a répondu de son honnêteté et plaidant sa cause, a fait annuler son exécution. Notre tablée de six, moitié gaullistes, moitié Front National, s'entend parfaitement. Tous nous avons adhéré au collectif partageant à parts également entre tous, tous les colis reçus. Cela met notre tablée, appelée aussi gourbi aux mêmes portions alimentaires des uns avec les autres. Les démunis deviennent égalitaires avec les biens-pourvus. Le communisme sur ce point, ici, semble enfin réalisé. L'est-il aussi en URSS ? Il est délicat d'en discuter avec nos partenaires de table. J'admire la façon dont le Front National a réglé tous nos problèmes de détenus apparemment sans favoritisme. Je m'aperçois aussi , qu'une discipline de fer, librement consentie, fonctionne parmi nos camarades Front National. J'assimile le communisme à une religion. Ici tous ses tenants sont idéalistes, persuader de travailler à l'avènement d'un futur radieux, tenant lieu de paradis. Courageux et charitables, payant de leur personne, ils essaient de recruter de nouveaux adeptes. Ils m'en apportent la preuve en tentant de me convertir. Un premier missionnaire m'est envoyé. Il s'appelle Auboiroux, le camarade Auboiroux comme le désigne ironiquement Namiand ! Proche de la cinquantaine, c'est un ancien cheminot, arrêté à Brive-la-Gaillarde. Il loge dans notre dortoir. Ce matin, m'y voyant isolé, il vient à moi et commence son prêche. Il évoque les débuts de l'ère industrielle et les premières batailles du prolétariat. Les ouvriers étaient tous sous la tutelle de leurs employeurs, dans leur totale dépendance. Le patron fixait le montant du salaire et la durée du travail à sa convenance. Aucun réclamation n'était admise. Les lois de protection ouvrières n'existaient pas. Ceux qui tentaient d'unir les salariés pour faire ensemble pression sur leurs patrons, sitôt repérés, étaient congédiés et signalés aux autres employeurs. Lorsque le licencié essayait de retrouver du travail, il se heurtait à des portes closes. Comment alors pouvoir subsister lui et sa famille. Il était obligé de partir incognito dans une autre région. "Tu peux imaginer la somme d'efforts et de luttes qu'il a fallu au prolétariat pour parvenir à s'unir, à s'organiser en syndicats, pour pouvoir enfin desserrer l'exploitation patronale. Pourrons-nous jamais reconnaître assez le mérite de ces premiers ouvriers, nos frères, lancés volontairement dans la bataille, mettant en jeu leur subsistance et celle de leur famille, parfois leur liberté et leur vie, pour la libération prolétarienne. N'ont-ils pas été à leur époque eux aussi des résistants ?" Je lui réponds : "je ne peux que les admirer et leur être reconnaissant d'avoir apporté, en prenant tant de risques, en surmontant tant de misères, un peu de justice dans une société qui, sous des apparences religieuses, en montrait si peu." Ma réponse a l'air de lui plaire. Il me quitte en me serrant la main. Le lendemain, il revient m'apporter à nouveau la bonne parole mais n'obtient cette fois aucune approbation. En effet, à ma question : la tolérance d'un seul parti à l'exclusion de tout autre dans les dictatures comme l'Allemagne nazie, de l'Italie mussolinienne et de l'URSS n'admettant ainsi aucune contradiction, n'est-elle pas contraire aux principes républicains. N'est-elle pas une preuve de la Liberté tenue en tutelle ? Auboiroux a beau tenter de masquer cette preuve d'absolutisme, en reconnaissant que s'il existe bien une dictature, c'est celle du prolétariat. Je lui rétorque que notre conception parlementaire de la démocratie est fondée sur le système électif et la négociation entre des points de vue divergents. Il ne peut répondre. Sa figure devient triste. Des années plus tard, lisant le beau livre d'Edmond Michelet, intitulé "rue de la Liberté", arrivée au chapitre : un samaritain, j'apprendrai quel auteur a réussi à garder , avec lui à Dachau, Auboiroux son compatriote, briviste comme lui, mais communiste. Voici ce qu'il écrit : "Quand le bruit commença à circuler dans le camp que des cas de typhus avaient été relevés, l'état-major des vieux détenus prit des mesures draconiennes. Le typhus était leur terreur. Jakob Koch notre kapo, obtint d'abord du lagerfureher, par des arguments mystérieux mais dont il se montrait très fier, que la chambre à gaz installée dans le bâtiment du crématoire fut mise à la disposition du kommando pour une utilisation moins brutale que celle primitivement prévue. Au lieu d'enfourner dans la salle en question l'excédent de Juifs que les chambres débordées d'Auschwitz ne pouvaient plus absorber, on utiliserait le stock de gaz zyklon à désinfecter là, à une cadence plus rapide, les hardes, haillons, et autres guenilles porteuses de poux qui s'accumulaient devant la cour de notre chalet. Cette première mesure prise, Jakob, s'avisant que la vermine se multipliait à une cadence inimaginable, eût l'idée de confier à deux haflingus du kommando une besogne méticuleuse et délicate : passer bi-quotidiennement au badigeon de crésyl la poignée de toutes les portes du camp pour tenter de rendre moins dangereux ces véhicules inattendus de poux meurtriers. Cette burlesque mission de confiance fut confiée à Auboiroux et à moi. C'est ainsi que , pourvus tous deux d'un Ausweiss rouge et d'un brassard de même couleur, nous pûmes aller et venir à loisir dans tout le territoire du royaume typhique, notre seau de crésyl d'une main, notre pinceau de l'autre. Revêtu d'un de ce paletots courts qu'on appelle rase-pets, il circulait sans cesse, allant des uns aux autres, transmettant à celui-ci le message de celui-là, attirant l'attention d'un ami sur tel autre qui se mourait ailleurs. Quand l'épidémie atteignit son maximum, il se mit à distribuer aux nombreux diarrhéiques, un charbon de bois qu'il avait eu l'idée de fabriquer en faisant calciner à point nommé des pieds de tabourets subtilisés dans quelque coin de block à l'insu du stubendiest. Il en bourrait les poches de son paletot, ce qui donnait à son allure un aspect plus cocasse encore. Il obligeait les malades à absorber son médicament, le leur introduisait dans la bouche, desserrant les dents quand c'était nécessaire et qu'ils n'avaient plus le courage de le faire eux-mêmes. Grâce à ce remède primitif beaucoup d'entre eux purent s'en tirer. Tel fut mon cas... La période critique terminée, quand je commençais à reprendre mes esprits, l'immobilité restant obligatoire à cause de maudites escarres qui rendaient intolérable le moindre déplacement, Auboiroux me demanda ce qui pourrait m'être agréable. Je ne devais sans doute pas avoir envie de grand chose. Alors il eut une inspiration : -Ca doit t'ennuyer, hein, de ne plus pouvoir aller tous les matins à la chapelle ? En tout cas, voilà, jusqu'à ce que tu puisses y revenir, j'ai décidé de m'y rendre à ta place. J'y ferai une demi-heure de planton. J'assumerai l'intérim, si tu veux ..." C'est ainsi que pendant les jours qui suivirent, les curés du block 26 eurent la surprise de voir Auboiroux , le communiste français bien connu de la désinfection monter la garde de l'amitié devant le tabernacle, revêtu de son inséparable paletot court, nuance moutarde, les poches bourrées du charbon de bois sauveur, le seau de crésyl à ses pieds. De tels faits, relatés par Edmond Michelet montrent Auboiroux, quel que soit sa croyance politique, comme un honnête homme, animé de l'esprit de charité. Comme tel, je ne puis que l'admirer. Mais à l'époque d'Eysses, son comportement de convertisseur m'obligeait à me tenir sur mes gardes. Il a du relater de suite notre discussion à l'instance supérieure et secrète du parti qui l'a envoyé. Celle-ci ne lâche pas encore sa cible puisque le lendemain, un autre missionnaire remplace Auboiroux. Paraissant la trentaine, portant lunettes, parlant bien et sans doute rompu aux discussions politique, il tente de reprendre les affirmations d'Auboiroux. Mais je commence à être agacé de l'insistance de ces missionnaires. J'interroge mon nouveau convertisseur. -Te rappelles-tu la poésie de Voltaire sur le monde ? -Ma foi non, mais je respecte Voltaire et l'esprit voltairien. Peux-tu me la rappeler? -Eh bien la voici : -Le monde m'embarrasse - Et je ne puis songer - Que cette grande horloge - N'aye point d'horloger Comme Voltaire, je crois aussi au Grand Horloger. Je ne peux donc adhérer à votre parti athée. Présentement cela n'a d'ailleurs bien peu d'importance, puisque notre but est identique : combattre nos occupants et ceux qui les servent. Après nous verrons." Il s'incline et prend congé. Sans doute est-il allé annoncer son échec et son envoyeur secret. Plus jamais je ne reçus de missionnaire. Sympathie des gardiens envers la Résistance. La grande majorité des gardiens voit avec sympathie la Résistance. Certains même ont adhéré aux mouvements du Front National ou de Combat. L'un d'eux, M. Gaumy me propose la tenue chez lui, d'un compte à mon nom. Il recevait nos mandats à son domicile , 11, rue Parmentier, à Villeneuve-sur-Lot. Le montant maximum des comptes pour les détenus à la prison est fixé à 300 francs. Chez lui la somme ne serait pas limitée. J'écris à ma mère d'adresser 300 francs au compte de la prison et 400 francs chez M. Gaumy, en remarquant : cela fera 700 francs pour pouvoir bien continuer jusqu'à la classe. J'ignore pourquoi mon nom figure sur la liste des candidats apprentis sabotiers. Un peu d'exercice physique devrait améliorer mes muscles amollis dans la prison Saint Paul. Un matin, me voici à la saboterie embauché comme apprenti avec trois autres camarades. Notre travail consistera à débiter des fractions de tronc d'arbre, à les réduire à un bloc où sera creusé le sabot. A quatre, cela représente une heure de travail journalier. Le gardien dirigeant la saboterie est assisté de deux détenus professionnels. Sauf cas de pluie nous restons au grand air. Nous obtenons comme nous voulons des permissions pour assister aux séances récréatives montées par le collectif. Je me rappelle particulièrement l'une d'elles, réalisée grâce à l'emploi d'un professionnel de l'hypnotisme, provisoirement mis avec nous à la Centrale. Dans la salle, il hypnotise au hasard, trois camarades détenus, leur dit qu'ils sont à Nice sur le boulevard de la promenade des Anglais, où défilent des chars de fleurs ou de fruits. Attablés à l'extérieur d'un café, ils mangent de bons gâteaux. Il leur a donné des feuilles de papier pour les figurer. L'on voit nos camarades mastiquer avec satisfaction , se lever et faire des signes de la main aux chars imaginaires qui passent. Nous connaissons ces camarades. Ils ne peuvent être des complices. Lorsque l'hypnotiseur les réveille, ils crachent avec dégoût, les papiers réduits en pâte dans leur bouche. Nous nous posons bien des questions, particulièrement celle-ci. Un bon hypnotiseur ne pourrait-il pas nous faire ouvrir les portes ? Ce dimanche, j'ai la visite du responsable militaire de la Centrale, responsable également de la direction de l'éducation physique, des sports et de la justice. C'est le colonel, François Bernard, ancien officier des Brigades Internationales, ex-général de la 45 ème division de l'armée républicaine espagnole. D'une trentaine d'années, petit, fluet, il me propose la responsabilité militaire de mon préau, le 4. Je ne refuse pas, mais lui demande ne quoi elle va consister, dans les circonstances particulières d'ici. -Tu devrais effectuer des causeries sur ce que tu jugeras le mieux. Au minimum une par mois. - Des causeries ! Dans la situation où nous sommes. Et sur quoi ? Nous n'avons aucun armement pour enseigner . Reste quoi ? L'école du soldat sans arme. Elle ne serait guère prisée ici. L'école du combattant irait mieux. Mais comment pouvoir l'enseigner en vase clos ? Une idée me traverse l'esprit. Tu sais sans doute que je suis un ancien prisonnier de guerre, évadé d'Allemagne. Pour cela, la nuit, la détermination de l'étoile polaire dans le ciel m'a aidé à me diriger en m'indiquant le Nord. Dépourvus de boussole, la constellation de la petite ourse nous montrera l'étoile polaire, le nord magnétique. Cette causerie devrait intéresser. Qu'en penses-tu ? - C'est à toi de déterminer sur quoi tes causeries doivent porter. J'admets que dans notre situation présente, ce n'est pas commode. Fais pour le mieux et sois assuré de mon soutien." Ma première causerie d'astronome s'est bien déroulée. J'espère qu'elle a été appréciée. Je trouve trop voyant le rassemblement des élèves. Pour la seconde sur le même sujet, je réduis mes auditeurs aux quatre chefs de section. A chacun d'eux ensuite le devoir de la répéter aux détenus placés en élèves sous leurs ordres. Emprise des délégués du collectif sur la direction Début novembre le collectif expérimente son emprise sur la direction. Le directeur retraitable à la mi-décembre ne demande qu'à laisser un bon souvenir aux détenus résistants, à la condition de n'avoir aucune histoires avec les hautes autorités vichyssoises. Sans avertir ces dernières, il essaie de satisfaire les demandes des délégués des nouveaux internés. Ceux-ci, début novembre, lui imposeront le transfert du jeune Bourdeau, enfant de moins de 14 ans. Son père a été condamné à mort par le tribunal de la section spéciale de Clermont-Ferrand. Il a été arrêté pour distribution de tracts de la Résistance. Lui, a été placé dans le quartier corrupteur des adolescents dits colons. Le Front National décide de l'en arracher et de le faire admettre, malgré son jeune âge, dans le collectif de la Centrale. Pour imposer cette solution et faire pression sur le directeur, la consigne a été donnée dans chaque préau. Après avoir terminé le repas de midi du lendemain, chacun doit rester à son banc de réfectoire, dans le calme et le silence. Cette consigne est suivie. Après le repas, malgré les commandements réitérés des gardiens, aucun détenu ne bouge. M. le directeur informé se dérange et demande la raison de cette subite manifestation collective. Les délégués Auzias et Fuchs la lui donnent : -Tant que le jeune Bourdeau ne sera pas autorisé à rejoindre un préau où il sera affecté avec nous, personne ne bougera des réfectoires." Le directeur reste perplexe. Après tout cela n'est qu'une petite chose. Il appelle un gardien et lui parle à l'oreille. Le gardien gagne la sortie et revient peu après avec le jeune Bourdeau. Quelle joie pour tous les détenus qui acclament sa venue. Le directeur s'est retiré avant son arrivée. Bourdeau sera proposé comme aide-infirmier à l'infirmerie. Il y dormira. L'infamie n'aura pas lieu Cent cinquante neuf internés administratifs viennent d'arriver à la Centrale. Soupçonnés d'avoir des opinions politiques contraires à celles du régime, ils ont été mis en état d'arrestation et emprisonnés. L'absolutisme des lettres de cachet est réinstitué. Qu'importe s'il y a parmi eux de grands invalides de guerre ou d'ouvriers combattants de 14-18. Il a suffi que leur passé démontrer en eux de possibles opposants au régime vichyssois, d'avoir par exemple servi des les Brigades Internationales contre Franco ou d'avoir professé des idées décrétées subversives, pour être déclarés irréductibles et arrêtés sans jugement dans le royaume du Maréchal. Après leur arrestation, ils se sont groupés en association sous l'autorité d'un ancien compagnon de Jean Jaurès, Daniel Renoult, et ont protesté avec véhémence pour leur incarcération. Pierre Laval leur a envoyé trois policiers pour interrogatoires et sélection. Cent neuf ont été retenus pour un transfert fixé au lendemain 8 décembre. A l'aube de ce jour, Daniel Renoult réussit à s'entretenir avec les dirigeants Front National de la Centrale. Ce transfert précipité ne lui dit rien que vaille. L'après-midi les 109 sélectionnés sont conduits enchaînés à la gare de Villeneuve. C'est jour de marché Ils traversent en chantant la Marseillaise, les rues encombrées de Villeneuve. Arrivés à la gare ils attendent le train qui doit les emmener en direction de Chartres en zone occupée, près du camp de Vove. Mais leur train ne peut être formé, des cheminots résistants ont fait partir ailleurs les wagons destiner à le constituer. Vers 23 heures, l'officier chargé du transfert reçoit l'ordre d'annulation. Il ne peut que ramener à la Centrale, dans leur dortoir, les 109 internés administratifs. Le comité directeur d'Eysses décide d'empêcher leur envoi en zone occupée, correspondant à une livraison aux nazis. Pour cela il décide d'utiliser à nouveau la tactique de l'occupation des réfectoires, déjà employée avec succès pour le transfert de l'enfant Bourdeau. Mais cette fois, il y aura à vaincre non seulement un directeur de prison, mais de hautes autorités vichystes disposant d'importantes force de police armées. L'occupation des réfectoires dure dix heures. Des pourparlers s'engagent avec le sous directeur et le capitaine des G.M.R. Promesse est donnée, rien ne sera fait pour expédier les administratifs en zone nord. Sur cette promesse nous évacuons les réfectoires et regagnons nos dortoirs. Les policiers tiendront-ils leur parole . Mieux vaut être prudent. Consigne est donnée aux administratifs de barricader leur dortoir. Le lendemain 10 décembre à 6 heures du matin, les G.M.R investissent la Centrale et tentent de forcer les portes du dortoir des internés administratifs. Ils y lancent deux bombes lacrymogènes. L'intendant de police, Hornus arrivé de Toulouse mène les opérations. A travers les cloisons les internés administratifs appellent à l'aide. Le gros des internés de la Centrale , déjà sur le qui-vive, s'écoule à travers la prison pour les soutenir. Des groupes gagnent la cour de l'infirmerie. Près de mille patriotes arrivent dans l'allée en direction de la porte est de la Centrale. Les surveillants ont refusé de prendre les armes contre eux. Tassée dans le fond de la porte est se dessine la masse sombre des pelotons de G.M.R. Daniel Renoult leur clame : -"Vous vous déshonorez en exécutant les ordres d'un gouvernement de traîtres voulant nous livrer aux hitlériens !" Chaque rang d'internés se donne le bras. Je suis placé au deuxième, bras dessus, bras dessous, avec deux Espagnols de mon préau. Nous chantons tous la Marseillaise et progressant face aux policiers prêts à tirer. Une quarantaine de mètres nous séparent. Nous sommes sans armes mais en nombre et avançons toujours face aux fusils pointés sur nous. Si l'ordre de tirer n'est pas donné maintenant, dans quelques secondes il sera trop tard. Un camarade du premier rang s'en détache et va à la rencontre du capitaine des G.M.R. Il appelle par son nom son ancien capitaine du début de la rôle de guerre de 1940 qui le reconnaît. -Mon capitaine, nous étions ensemble sur le même front, contre les boches. Vous ne pouvez faire tirer sur nous." Le capitaine ne dit mot. Ses G.M.R sont sidérés. Nous avançons toujours et arrivons à deux mètres des mousquetons pointés. Notre délégué, Auzias interpelle le capitaine : -Maintenant faites sortir vos hommes de la prison. Allez chercher votre chef. Nous ne partirons pas sans l'avoir vu. Allez chercher votre chef." Hornus accompagné du chef de cabinet de la sous-préfecture de Villeneuve arrive. Il tente sans succès d'amener le capitaine à ordonner le feu. Il est maintenant trop tard. Auzias se tourne vers lui et lui déclare : -Sachez que nous ne permettrons pas la livraison de nos amis aux Allemands de zone nord, nous vous en rendrions responsable." Le docteur Fuchs ajoute : -que les gardes se retirent vite. Il y a des internés administratifs aux yeux brûlés par les gaz qui doivent être soignés d'urgence. Nous resterons là jusqu'à ce que vous ayez fait évacuer toutes les forces de police." Hornus se tourne vers le capitaine et, à contre-cœur, lui ordonne de quitter la cour. Les G.M.R. font demi-tour et sortent. Hornus annonce aux détenus : -Je vous affirme que les internés administratifs resteront dans un camp zone sud. Je vous le certifie." Le collectif prend bonne note. Néanmoins les internés administratifs sont mêlés à nous, placés sous nôtres sauvegarde. Le lendemain à 16 heures, ils quittent la Centrale, Hornus leur ayant rappelé ses engagements et affirmé avoir fait aménager le camp de Carrère à proximité de la Centrale, les irréductibles devant être acheminés dans un autre camp plus au sud, toujours en zone libre. Ce qui a lieu. Sans nôtres manifestation, ils partaient bel et bien pour la zone occupée, livrés aux autorités allemandes. Pourquoi Vichy a-t-il fait volte-face ? Premièrement, probablement par la mise en lumière de l'infamie projeté, prévue secrète. Deuxièmement , les menaces de la Résistance aux autorités chargées de son accomplissement ont du aussi porter leurs fruits. Le préfet régional de Toulouse, le préfet d'Agen et le sous-préfet de Villeneuve reçurent chacun une lettre du Front National les avisant qu'ils seraient personnellement tenus responsables de la livraison des internés administratifs aux allemands. Ce qui aurait eu lieu sans nos manifestations de soutien. Ces trois journées risquées face aux autorités vichyssoises et leurs forces de police, ces 9, 10 et 11 décembre, nous les appelleront , entre nous détenus de la Centrale, les trois glorieuses. Nouvelle direction Comme attendu, notre directeur, M. Lassalle, arrivé en fin de carrière nous quitte. Celui qui le remplace, M. Chartroul est son opposé physiquement. Le premier était grand et sec, lui est petit et rondouillard. Différera-t-il aussi dans son comportement ? Continuera-t-il à nous accorder des petites choses des concessions ? Il a la réputation d'un directeur à poigne. Nous serons bientôt fixés. Fêtes de Noël et du jour de l'an Le 25 décembre est proche. Je le passerai encore, pour la quatrième fois, loin de ma mère et de ma sœur. La voiture cellulaire, dite panier à salade, est utilisée par notre économe, M. Fougeroux pour rechercher et collecter dans l'environnement un ravitaillement exceptionnel. Les paysans et vignerons du Lot-et-Garonne - département agricole - n'oublient pas les emprisonnés de la Résistance. Ils offrent avec leurs vœux, gratuitement, à notre économe, beaucoup de denrées soustraites aux réquisitions de l'Etat dit français, destinées à nos occupants. L'on parle d'un veau entier, d'un demi-porc, de beaucoup de dindes et de volailles. Villeneuve et ses environs comportent de nombreuses entreprises de maraîchers, qui ne nous laisse pas manquer de légumes. Bien pourvus, nos cuisiniers, le 24 décembre , se sont surpassés. Nous avons dégusté un menu abondant, de qualité. Connaissant les restrictions de toutes sortes, subies par ma mère et ma sœur, dès mon entrée à la Centrale, je leur avais renouvelé l'interdiction de m'adresser des colis. J'ai reçu une bonne lettre d'elles qui a croisé la mienne, envoyée à la mairie de Cosne-sur-Loire où ma sœur est secrétaire générale. L'après-midi se passe à écouter de la musique et des chansons interprétées par nos camarades. Le même programme se renouvelle le 1er janvier. Malgré la séparation d'avec les êtres chers, que l'on espère bientôt retrouver, cette fête de l'an nouveau est aussi réussie. Les nouvelles des fronts allemands et italiens encouragent, leurs armées continuent leurs replis élastiques. Evasions Le groupe des membres de l'Intelligence Service, des aviateurs et des réseaux a voulu rester isolé au quartier cellulaire. Nous en comprenons le pourquoi ce soir, 3 janvier, au moment où nous regagnons nos dortoirs. Tout ce groupe, avec en plus quatre détenus de droit commun, vient de franchir la porte est et de disparaître avec deux gardiens complices. Soit un total de cinquante quatre détenus. Tous retrouverons leur place dans la Résistance et reprendront la lutte pour libérer leur pays. Sous la contrainte milicienne. Vichy, selon la formule de Laval, s'obstine à vouloir "faire le bonheur des Français malgré eux." Il essaie ainsi de justifier son engagement dans les voies sans issues de la collaboration totale et de la répression, approuvées par Philippe Pétain. Darnand, chef de la milice est nommé secrétaire d'état au maintien de l'ordre. Il place aux postes-clés ses amis. Ainsi c'est le colonel milicien Schivo qui remplace notre récent directeur Chartroul, jugé trop mou et tenu responsable de l'évasion des 54 détenus des réseaux et de l'intelligence service. Ce nouveau directeur peut être appelé directeur führer. Il est assisté de son épouse née Schneiderhorn, ancienne membre des jeunesses hitlériennes et de deux nervis, tueurs du milieu, condamnés de droit commun mais libérer de prison pour seconder la milice. Ils portent les noms de Robert dit Alexandre et de Latapie. Schivo parlant de nous aux gardiens leur déclare : -"Vous allez voir maintenant si nous n'allons pas les dresser." Il s'emploie de suite et à fond pour cela. Des droits communs sont réintroduits parmi nous, pour nous moucharder. Les portes sont bloquées. Les miradors renforcés et percés de meurtrières supplémentaires. Nous ne mangeons plus aux réfectoires que par petits paquets sous les yeux de gardiens doublés en novembre. Des fouilles inopinées et minutieuses nous sont imposées à n'importe quelle heure et en n'importe quel lieu. La marche obligatoire en sabots, bras croisés, en deux cercles tournant sens inverse l'un de l'autre, avec deux prévôts de droit commun imposant et scandant la cadence est rétablie. Heureusement pour moi, mon soi-disant travail à la saboterie me permet d'y échapper. Toutes ces brimades renforcent nos désirs d'évasion. Secrètement nos dirigeants du collectif la préparent et attendent le moment favorable pour la déclencher. Prélude à la révolte L'obligation de présence à la saboterie, durant six jours de la semaine, ne facilite pas la reprise des cours militaires dont m'a chargé le colonel Bernard. J'aimerais le revoir pour lui expliquer la situation. J'ignore alors les responsabilités écrasantes dont il vient d'être investi. Rompu aux combats de rues par ses années de guerre en Espagne, les dirigeants du collectif ont sollicité sont avis sur la meilleure manière de s'évader en totalité de la Centrale. Il leur a proposé un plan pour cela, qu'ils ont discuté et adopté en lui offrant les plein pouvoirs pour sa réalisation. Le colonel Bernard ne s'est pas dérobé et les a acceptés. Placées dans le double fond de boites de biscuits une quarantaine de grenades et quinze mitraillettes en pièces détachées ont pu être introduits dans la Centrale. Dissimulées en partie au dortoir du préau 2, sous des lattes de parquet, quelques unes sortent, le temps d'en expliquer le démontage, remontage et tir, par l'ex-parachutiste Simon. Une dizaine d'élèves de choc soigneusement choisis constituent l'auditoire et son renouvelés à chaque nouvelle séance. Résumé du plan d'évasion I°-Il consistera à saisir l'occasion propice pour son déclenchement de l'intérieur de la prison Centrale. 2°-Toutes les actions successives devront être effectuées dans un rigoureux silence. 3°-Il faudra maîtriser par surprise tout le personnel pénitentiaire, puis les officiers GMR puis leur troupe. 4°-Enfin l'on s'emparera de toutes les armes et munitions que l'on pourra trouver, des camions, des vivres de la Centrale et l'on rejoindra dans les meilleurs délais les plus proches maquis de Dordogne. Déclenchement du plan Ce samedi 19 février, vers dix heures, une grande nouvelle parvient au collectif. Un représentant de la haute administration vichyssoise vient d'arriver. Il doit inspecter les récentes améliorations effectuées par Schivo. L'alerte est donnée aux chefs de formations de combat de chaque préau, avec cet ordre lapidaire : "Dès l'apparition de Schivo, le capturer avec toute sa bande d'accompagnateur". Au dîner des réfectoires, l'attente est pesante. Vers Quatorze heures, une nouvelle communication est transmise : "soyez sur vos gardes". L'envoyé vichyste sort d'un fin déjeuner offert par Schivo. Précédée d'un gardien l'équipe d'inspection se dirige vers les préaux des détenus. Un gardien déverrouille une grille devant elle et la referme après son passage. Schivo en culotte de cheval, tient un stick avec lequel il tapote ses bottes noires, un étui à revolver est passé dan son ceinturon. Il est coiffé du béret de la milice et dirige l'inspection. Son garde du corps, Latapie le suit. Viennent ensuite, le haut fonctionnaire, puis le sous-directeur Ludacher et enfin fermant la marche, notre économe M. Fougeroux. Ils entrent dans le foyer chauffoir du préau 1. Latapie hurle "garde à vous ". Les détenus, près de 200, se figent. Schivo circule entre les tables puis ordonne "asseyez-vous". Les détenus reprennent leur soi-disant occupation. Ils attendent tendus, le signal devant leur indiquer le moment du déclenchement de l'attaque. Schivo regarde une peinture sur un mur, œuvre des patriotes. Elle représente un coq devant une carte de France avec à l'horizon un soleil levant. Il demande des explications. Elles lui sont fournies : -Ce soleil représente le proche futur qui luira bientôt sur la France libérée." Schivo sent la colère le gagner. Au même moment, le guetteur sur le seuil de la porte lâche enfin un mouchoir, signal du déclenchement de l'attaque. Schivo encerclé, soudain inquiet ouvre son étui à revolver mais n'a pas le temps de dégainer. Saisi de tous cotés, il tombe à terre. Il est vite bâillonné et ligoté. Les cinq autres visiteurs subissent le même sort. La révolte est déclenchée. Reste maintenant à accomplir la capture de tous les gardiens, puis celle plus ardue des G.M.R. D'un gardien pénètre à l'intérieur du premier portail blindé, il est neutralisé et un détenu, de suite, endosse son uni forme. Les quelques pièces de mitraillettes Sten démontées, sorties de leur cachette sont assemblées, munies de leur chargeur et remises à des combattants de choc. Bernard, le revolver de Schivo au poing les dirige. Ils gagnent la chapelle où ils s'installent, certains au fond dans le sombre de la salle, d'autres encadrant la porte d'entrée. Ils pourront ainsi, s'il le faut, aider les camarades partant pour une attaque silencieuse. C'est la voie de la sortie, la route vers la Liberté. Les gardiens de la comptabilité sont arrêtés à leur tour et invités eux aussi à abandonner leur tenue. Les surveillants éloignés, postés hors de la détention proprement dite, sont attirés isolément et vont rejoindre déshabillés, bâillonnés et ficelés leurs collègues allongés sous bonne garde dans le chauffoir du préau 2. Un surveillant complice appelle au bureau des brigadiers le surveillant Delpet, adhérent à la milice. "Monsieur Delpet, monsieur le directeur vous demande." Du moment que c'est monsieur le directeur, Delpet, plus que discipliné se rue sans attendre au préau 1, pousse la porte et est immédiatement et en silence, cueilli, bâillonné et ligoté, après l'abandon de rigueur de sa tenue. Reste à encore à accomplir l'occupation du poste de garde des surveillants, celui du central téléphonique et enfin celui du commandement des G.M.R. Face à l'imprévisible Un petit nombre de détenus droit commun n'ont pas été transférés de la Centrale. Ils restent isolés au quartier disciplinaire utilisés à la prison et à l'extérieur pour des corvées ou des travaux d'entretien. Les corvées extérieures sont faites uniquement pour eux. Ce 19 février, un peu avant la souple du soir un groupe de ceux-ci venant du dehors, courbé sous des charges de paillasses qu'il amène essaie d'entrer dans la chapelle. La porte de celle-ci est étroite. Il éprouve de la peine pour passer. Le surveillant de la corvée suit en queue. Le groupe des résistants reste immobile et silencieux. Soudain, les droit commun aperçoivent des mitraillettes dans les bras de ces nombreux surveillants inconnus. Ils ont peur, se mettent à hurler et tentent de repasser la porte. Dans la pénombre ils sont rattrapés. Seul le surveillant peut retraverser le couloir près de la porte blindée. Bernard le rejoint juste au portail. Mais le bruit des droit commun a alerté le surveillant portier de la porte blindée. Regardant par le juda, il décèle un anormal rassemblement et donne l'alarme. La lourde porte blindée s'entrouve. Le capitaine des G.M.R., accompagné du milicien Alexandre tenant une mitraillette apparaissent. -"Rentrez dans vos préaux" ordonne le capitaine qui s'approche. Mais il se trouve face à la mitraillette de Jean Chauvet. Il bat précipitamment en retraite. Jean Chauvet le vise, appuie sur la gâchette. Rien ne part. La mitraillette sten est enrayée et pas là même, aussi, la tentative d'évasion car le capitaine parvient à rejoindre son bureau et donne l'alarme. Bernard, Stern et Perrin tente de le rejoindre. Une rafale de mitraillette balaie le couloir et blesse Bernard au genou. Les G.M.R. Maintenant sur le qui-vive, bloquent toutes les issues. Abondamment dotés en armes et munitions, ils reçoivent des renforts d'autres G.M.R. et en miliciens. De l'artillerie allemande arrive d'Agen et met en batterie sur la Centrale des pièces de 77 et des mortiers. Que peuvent signifier contre de telles forces les quinze mitraillettes et les quelques grenades des révoltés. Ceux-ci tenteront cependant de faire front. L'un d'eux, Aulagne, sera tué par une grenade qui lui arrachera le bras. Un gardien comptable, traversant un couloir tombera transpercé d'une rafale de fusil mitrailleur tirée par les G.M.R. Ces derniers, bien approvisionnés en grenades, deux leurs positions dominantes, en laisseront tomber beaucoup sur les patriotes. Ceux-ci les ramassant immédiatement et profitant de l'étroite marge de deux à quatre secondes avant leur éclatement les relanceront aux G.M.R.. Le combat arrêté, l'on dénombrera en plus des deux tués, sept blessés de part et d'autre. La reddition Les dirigeants patriotes se consultent. Doivent-ils poursuivre un combat si inégal? Auzias par téléphone obtient le contact avec le sous-préfet de Villeneuve. Celui-ci refuse de les laisser partir et exige leur reddition immédiate. Le capitaine des G.M.R. ajoute, si elle n'est pas acceptée, dans seize minutes, les bombardements allemands sur la Centrale vont commencer. Avec leur directeur Schivo en otage, les responsables du collectif entament des négociations. Il donne sa parole : -Aucune représailles ne sera exercée." Un accord est conclu qu'il transmet au capitaine des G.M.R. Celui-ci l'admet. Les armes des détenus sont déposées et remises, les otages libérés. Le cœur serré, les patriotes regagnent leurs dortoirs. G.M.R. et miliciens pénètrent dans les quartiers de la Centrale si chèrement défendus. Schivo libéré, appelle par téléphone son chef milicien, Darnand qui annonce sa venue. L'enquête n'attend pas son arrivée. Les intendants de police Hornu et Mino, venus de Limoges la dirigent. Nos responsables du collectif ont donné la consigne . Ne dire que "j'étais dans la chapelle à attendre. Je ne sais rien". C'est ce que je dis et pour une fois ne mens pas à la police. En effet , personnellement, je n'ai été avisé de rien. Dois-je établir un rapprochement entre mon refus d'adhésion au parti communiste et quelques jours après mon affectation d'office à l'atelier de la saboterie, m'écartant toute la journée de mon préau ? Je ne puis avancer que des suppositions. Ce qui est certain, c'est que le militant confirmé du Front National, Pelouse, a pris ma place de responsable militaire du préau 4. S'il ne l'avait fait j'aurais sans doute pris la sienne quelques semaines plus tard au poteau d'exécution. Je n'ai pas voulu renier le Dieu de mes frères. Il ne m'a pas abandonné lui non plus et m'a gardé vivant. Mon voisin de lit, Namiand m'a appris la tenue à la mi-janvier d'une réunion Front National, ouverte à tous les détenus, où le colonel Bernard et l'officier aviateur Stern ont déclaré adhérer au parti communiste. Ma place avec eux n'avait-elle pas été envisagé primitivement . Sur les 1200 détenus interrogés, un seul flanchera, un tout jeune, Lambert , il dénoncera l'organisation et ses chefs. Ce qui ne lui rapportera rien. Il partira avec ses camarades détenus au camp de Dachau. Avant d'y succomber, il demandera pardon à l'un d'eux qui le lui accordera au nom de tous les ex-emprisonnés d'Eysses. Darnand arrive le soir accompagné de Franc-garde. Il aurait déclaré qu'il fallait, pour l'exemple, fusiller cinquante détenus et que tout devait être réglé dans les quarante huit heures. Sur les indications du surveillant-chef Dupin cinquante détenus sont choisis, séparés des autres, ils sont placés en attente au quartier cellulaire. Le soir du 22, trois miliciens forment une cour martiale. Elle reçoit le lendemain à 4 heures, de l'intendant Mino, quatorze dossiers. Trois heures après, cette cour martiale prononce douze condamnations à mort et deux renvois au parquet pour complément d'informations. Les condamnations à mort sont immédiatement exécutoires. C'est dans le séchoir de la buanderie que douze poteaux ont été dressés pour la fusillade . Les G.M.R. quoique réticents constitueront le peloton. Leur lieutenant, Martin, a sollicité la faveur de le commander. Elle lui a été accordée. Les douze victimes choisies d'office sont les blessés et ceux aperçus portant une mitraillette, désignés par le surveillant-chef Dupin. Ils portent les noms suivants : François Bernard, 48 ans, Henri Auzias, 40 ans, Roger Brun, 22 ans, Jean Chauvet, 23 ans, Alexandre Marqui, 30 ans, Gabriel Pelouze, 26 ans, Emile Sarvisse, 22 ans, Jean Stern, Jean Vigne, 24 ans, Louis Guiral, 36 ans et les deux Espagnols, Jaime Serot et Bertrand Servetto. Amenés au lieu du supplice, ils y trouvent le curé et le pasteur attachés à la prison. Schivo arrive mais se retire vite, interpellé par Auzias qui le condamne à mort , avec Alexandre, Dupin et le lieutenant Martin. Les douze regardent la mort en face et refusent le bandeau. On les coiffe de force d'une cagoule. Leurs chaînes enlevées ils entonnent la Marseillaise, repose partout la Centrale. Des coups de feu claquent, puis des détonations séparées. Le docteur Weil, détenu gaulliste est aligné avec les condamnés. Lorsque ceux-ci sont abattus, on l'oblige à défiler devant chacun d'eux. Le lieutenant Martin lui, hurle, essayant de couvrir les vibrants chants de la Marseillaise des patriotes de la Centrale. "Voilà ce que nous faisons des communistes." En 1952, le docteur Weil a rappelé ce fait incroyable. Voici ses paroles : "La fusillade du 23, je les vécue particulièrement. J'ai entendu cette Marseillaise, la dernière des meilleurs d'entre nous, les décharge des fusils, les détonations séparées des coups de grâce. J'ai eu le triste privilège de défiler devant les corps des camarades morts, tombés à genoux, la tête pendant sous la toile, le corps replié sous son poids. Il y avait encore là des hommes des pelotons? Ils étaient atterrés, pâles, défaits, C'était cela leur victoire : la honte." Ils n'iront pas en fosse commune. L'ordre arrive d'enterrer les fusillés dans une fosse commune. Le personnel de la prison est si scandalisé que cet ordre est reporté. Les mises en bière n'ont lieu qu'à l'aube, car les vichystes craignent une manifestation au moment des obsèques. Miliciens et G.M.R. quadrillent Villeneuve. Le dimanche 5 mars, une grande partie des forces de police parties, les villeneuvois fleurissent abondamment les douze nouvelles tombes toutes fraîches du cimetière. La Maison Centrale d'Eysses sous contrôle renforcé Schivo réinstallé directeur, rétablit, plus que jamais, les brimades. Enfermés dans les chauffoirs, il nous est interdit de rester debout et de parler. Pour se déplacer à l'intérieur de la prison, il faut en demander et obtenir la permission. Le déplacement obtenu, n'aura lieu que sous la menace d'une mitraillette. Les postes de garde ont été triplés, de nouvelles fenêtres sont murées, des barreaux de fer rajoutés. Les colis, livres et journaux suspendus. La correspondance familiale restreinte à une lettre mensuelle de dix lignes. Des détenus de droit commun sont incorporés avec nous pour nous espionner. Toutes ces nouvelles mesures n'entament pas notre moral. Les nouvelles des fronts militaires, malgré toutes les censures nous parviennent et renforcent notre espoir d'une proche délivrance. Notre solidarité continue. A chaque repas, chacun de nous prélève deux cuillères de soupe sur sa ration afin de constituer un supplément vital pour les déficients. La direction du collectif subsiste et continue d'agir, sans se dévoiler. Les autorités vichystes soupçonnent son existence. Ses enquêtes des 20, 21 et 22 février ne leur ayant rien appris, elles en déclenchent d'autres début mars. Darnand a préparé pour elles, un questionnaire détaillé. Des fouilles, inopinées, et minutieuses ne donnent rien. Nous repassons à nouveau, un par un, aux interrogatoires des nouveaux policiers, sans résultat pour eux. Puis viennent des inspections allemandes. Des SS en uniforme arrivent le 8 mai. Précédés du brigadier chef Dupin arborant ses nouveaux galons, du directeur Schivo avec son garde du corps Alexandre, deux officiers nazis préau par préau, fouillent et interrogent. En vain, ils n'obtiendront rien non plus - ni indice ni révélation des 1200 détenus formant toujours un bloc solide, rebelle au mouchardage. Aucun de nous ne dévoilera quelque chose, ne trahira ses camarades. Comme leurs valets de la police vichyste, les SS repartiront bredouilles. La livraison aux SS Ces continuels interrogatoires et perquisitions ne présagent rien de bon. Nous savons que si les nazis veulent nous déporter, les vic hystes s'empresseront de nous remettre entre leurs mains. Preuve nous en est donné ce 18 mai pour 36 de nos camarades, classés dangereux et livrés aux allemands qui les transfèrent dans leur prison de Blois. A quand notre tour ? Malgré les gardes renforcées autour et dans le cimetière, la population de Villeneuve réussit à fleurir abondamment les tombes toutes fraîches des douze fusillés. Une bande d'étoffe tricolore portant l'inscription "mort pour la France" apparaît même un matin. Un groupe de cheminots se rend sur les tombes et interpelle les gendarmes de Faction. Ces derniers, honteux du rôle qui leur est imposé n'osent répondre. Les contacts des dirigeants clandestins des patriotes de la Centrale avec la Résistance extérieure se renforce. Avec elle un nouveau plan d'évasion est envisagé. Malheureusement des formations SS de plus en plus importantes s'établissent aux alentours de la prison. Ce matin du 30 mai, les surveillants paraissent nerveux. Le bruit court dans les préaux que les allemands viennent d'arriver. Nous recevons l'ordre de nous vêtir uniquement du linge de la prison et de notre tenue de bure pénitentiaire. Nous devons préparer nos affaires personnelles à emporter. La porte de notre préau s'ouvre, livrant passage à un SS mitraillette à la hanche. Les surveillants nous amènent près d'une porte et nous y retiennent. Ils nous l'ouvrent ensuite. Un seul de nous doit entrer. Mon tour arrive. Je pénètre avec mon petit baluchon dans un dortoir vide, sauf une table, une chaise, une grande poubelle. Je suis face à face à un jeune SS, paraissant un gamin de 17 ans. Il s'empare de mon baluchon, en retire tous les papiers qu'il contient, mon livre pour apprendre l'anglais, Assimil, les lettres de ma mère, de ma sœur, des oncles, toutes les photographies et lette le tout dans la poubelle. Il me fait retourner mes poches. Me tâte et sans un mot me montre la porte où je dois sortir. Je rafle le peu d'affaires qu'il m'a laissées et franchis la porte désignée. D'autres gamins SS sont là avec des mitraillettes. Il me font pénétrer dans la cour pour m'aligner à la suite d'autres camarades en formation de trois rangs, la main droite sur la tête, la gauche tenant le léger baluchon. Ils sont assistés de miliciens et de G.M.R. et portent l'écusson du régiment der Führer" de la division"das Reich". Ce sont les mêmes qui, quelques jours plus tard, procéderont aux quatre-vingt dix neuf pendaisons de Tulle et aux massacres d'Oradour-sur-Glane. Le directeur milicien Schivo et son épouse regardent les opérations. Une liste à la main, ils désignent certains de nos camarades, que les SS, aussitôt rouent de coups. Nous passons vite entre une haie d'allemands qui nous cognent dessus à qui mieux mieux. La main droite sur la tête, la gauche tenant le baluchon, nous partons en rang au pas de course. Nous franchissons les portes de la Centrale. Le milicien Alexandre est en tête et mène notre peloton à une cadence accélérée. Nous courons durant six kilomètres avant d'atteindre la gare de Penne d'Agenais. Toutes les forces dites de l'ordre semblent être concentrées entre la Centrale et cette gare : SS, miliciens, G.M.R. gendarmes, surveillent la gare et ses alentours. Tous les volets des maisons sont clos. Si l'un d'eux s'entrouve des rafales de balles le font vite refermer. Durant cette course épuisante notre camarade espagnol Huergas s'écroule. Les SS le frappent. A bout de force, il ne peut se relever. Alors un gradé SS sort son revolver et lui tire une balle dans la nuque. Nous sommes enfournés dans un train de marchandises encore noirci du charbon qu'il transportait. Il démarre de suite. Des bruits de rafales de fusil mitrailleur, nous parviennent aux oreilles. La résistance attaque. Malheureusement la charge de plastique devant stopper le train a éclaté trop tard , le train continue à rouler. Alarmés, les SS du wagon de queue tirent un feu nourri le long du train en marche. Nous sommes cent dans un wagon entièrement clos. Seules quatre étroites lucarnes sur les deux cotés laissent filtrer un peu d'air. Une grande tinette occupe le centre et dégage vite de la puanteur. Nous nous collons à tour de rôle aux lucarnes ou aux trop légers interstices du plancher pour aspirer un peu d'air frais. Nous avons soif mais aucune goutte d'eau pour l'étancher. A Bordeaux seulement, un cheminot réussira à nous passer trois bouteilles d'eau. A Poitiers sur intervention de la Croix rouge une casserole d'eau nous est allouée, une casserole pour cents gosiers en feu. Le 1erjuin nous passons à Tours. Arrêt à Saint Pierre des Corps où la fraîcheur de la nuit, apaise un peu nos dessèchements de gorge. Le 2 juin nous arrivons à Dreux et passons à Versailles. Une pluie bienvenue nous permet par les lucarnes de recueillir un peu d'eau. Le 3 juin après Creil, notre train s'arrête à Compiègne. Sous les hurlements nazis, nous descendons. Depuis quatre jours, sans nous laver, ni raser, noircis par la poussière de charbon du premier transport, les yeux rougis et les lèvres sanguinolentes nous n'avons pas belle allure. Encadrés par des soldats de la Wehrmacht et des autos-mitrailleuses nous nous traînons péniblement au camp de Royllieu. Là, enfin, chacun peut étancher sa soif à loisir. Même après avoir bu abondamment à longues gorgées, je garderait encore la bouche sèche durant trois jours. Nous somme pris en charge au camp G, celui du régime de rigueur. Nos crânes rasés, notre habillement de la tenue pénitentiaire et le bruit lancé volontairement que nous sommes des droit commun, nous donnent mauvaise réputation. Mais lorsque le camp A apprendra que nous sommes les révoltés de la Centrale d'Eysses, il lança une collecte en notre faveur. Du tabac nous parviendra. Au camp la nourriture est meilleure qu'à Eysses, néanmoins la solidarité reprend. L'organisation clandestine se remonte par groupe de trois. Les nouvelles des victoires alliées nous arrivent du camp A. Le débarquement du 6 juin nous est annoncé. Mais la Normandie est éloignée de Compiègne. Ces armées libératrices arriveront-elles à temps pour arrêter notre déportation en cours vers l'Allemagne ? Chronologie. 1939-Gendarmerie nationale. 27.11.39- Affectation, gendarmerie Amiens 01.0140- Affectation gendarmerie Saint Quentin 04.05.40-Engagé volontaire au 337ème régiment d'infanterie 16.05.40- offensive allemande. Est fait prisonnier. S'évade de la colonne. 28.05.40- Repris. Transféré à Trèves. Camp du stalag XII A. Travaux agricoles. Transfert hôpital Idas Oberstein (fièvre, infection) 06.40 transfert commando de terrassement à Wolfersweiller. Détermine les conditions d'une évasion (acquérir bonne forme physique, avoir des vivres de réserve, posséder une boussole, découvrir la faille dans le système de surveillance. Construit une boussole. Rassemble vivres. Avril 41- Evasion avec la complicité d'une famille lorraine, le curé du coin et le conducteur d'un train. Arrivée à Chateausalins, puis Lunéville, Bainville-Lyon. Avril 41-Lyon. Le service d'administration du territoire lui remet papier d'identité, prime de rapatriement, carte d'alimentation, permission militaire de 30 jours à compter du lendemain, 25 avril -Juillet 41- A sa demande, est muté au 2ème escadron de la garde à Marrakech (Maroc). Arrive à Oran le 13.07.41. 01.O9.42-Permission de détente de 45 jours. Départ pour la France. 15.10.42-Déserteur et clandestin. Contact avec FFL. 16.10.42- rencontre test avec Résistance. 30.10.42 Rencontre avec Le Bailly. Embauché à Combat en tant qu'agent de liaison régional. 18.03.43 Mission rue de la Baire. Arrestation (apparemment par les français). Transfert à la prison Saint Paul. 14.05.43 interrogatoire. 12.05.43 Procès au tribunal de la section spéciale. Dispose d'un avocat. Condamné à deux ans d'emprisonnement à Eysses. |
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