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"France, terre de migrations"
Mobilité des travailleurs étrangers en France : quand le passé ressurgit en pleine actualité…
Par Jérome Scarabello *
Depuis toujours, les femmes et les hommes ont migré, poussés par un instinct de mobilité naturel, à la recherche de conditions de vie meilleures. Lors de la première ère de mondialisation économique de l’Histoire, s’étendant de la première moitié du 19ème siècle (Grande Révolution industrielle) à la fin de la Première guerre mondiale, plus de 60 millions d’humains se mettent en mouvement, dont un tiers rien que sur le seul continent européen. Mes aïeux s’inscrivent dans ce flot de travailleurs, quittant leur Italie natale pour une terre inconnue mais premier foyer d’accueil d’Europe : la France.
Ainsi, au cours du 19 ème siècle braudélien (1815-1914), notre pays accueillit 2 millions d’étrangers, en particulier nos voisins belges, allemands, suisses, espagnols et surtout italiens.
Au-delà des clivages géographiques et culturels, ces peuples se sont installés pour une longue durée ou de façon temporaire, mais dans un but de coexistence commun. Les motivations des départs, que les macro-historiens appellent facteurs répulsifs, sont souvent proches : différentiels de salaires, chocs de nature climatique ou économique, motifs purement individuels ou familiaux ou encore problématiques de démographie galopante. L’existence de terres agricoles fertiles (le Lot-et-Garonne, département à plus de 80 % agricole en 1870) ou de conditions économiques et sociales plus clémentes sont des variables d’aménité attractives introduites par les immigrés.
Les lieux d’implantation de ces migrants du travail sont plus disparates et la promiscuité des régions industrialisées dites zones-tampons (Nord-Pas de Calais, Normandie) ou frontalières (extrême Sud-Est et Sud-Ouest de la France) dessinent une cartographie significative de l’accueil migratoire. Le développement industriel du 19 ème siècle, les manufactures et sociétés de construction et non seulement les exploitations agricoles, faisaient de plus en plus appel à cette main d’œuvre bon marché et docile. Ils ou elles (il ne faut pas oublier les étrangères domestiques du début de siècle !) occupaient les tâches les plus rudes, les plus ingrates, que les autochtones ne voulaient pas exercer dans l’industrie, le transport, la manutention mais aussi le bâtiment et les travaux publics : maçons, charpentiers, couvreurs, zingueurs, etc… En outre, 51% d’entre eux étaient ouvriers, d’où la crainte du patronat français mais aussi des ouvriers nationaux face à la montée du syndicalisme dans les rangs des travailleurs immigrés.
On observe aussi une montée de la peur de l’Autre sur le plan idéologique et politique, se traduisant par des rejets xénophobes dans les années 1890 à l’encontre des juifs et des italiens (vêpres marseillaises, tueries d’Aigues-Mortes en 1893…). La tension était si vive que les journaux évoquaient même l’éventualité d’une guerre entre français et italiens. Cependant, l’attitude officielle était variable, la loi du 26 juin 1889 élargit les naturalisations et accorde d’office la nationalité aux étrangères ayant épousé un français et aux personnes nées en France et y résidant encore au moment de leur majorité. Et le libéralisme était plutôt de mise face à la question migratoire et au bien-être économique qu’elle pouvait susciter. Le travail s’exaltait alors comme fondement symbolique et pilier de la culture des migrants, leur habitat et leur mode de vie s’organisant dans sa contiguïté.
à l’aube du 21ème siècle, 15 millions de français, soit un quart de la population, peuvent se réclamer d’une souche familiale d’origine étrangère !
On ne peut oublier d’ailleurs l’apport indispensable de ces immigrés à l’économie locale, à la vie sociale et culturelle des départements concernés. Le Lot-et-Garonne, contrée de mon enfance, peut s’enorgueillir de son passé migratoire et non rougir face au brassage, au métissage socio-culturel qu’il a connu. A l’heure ou les intellectuels se complaignent des questions d’intégration des enfants et petits enfants des migrants du baby-boom (1946-1973), à l’heure aussi où l’on parle de fermeture des frontières et de substantiels quotas, rappelons modestement que jusqu’à la Première Guerre mondiale, l’immigration vers la France était entièrement libre et même encouragée par les dirigeants. Et à l’heure où les décideurs politiques s’interrogent sur des thématiques de mobilité de la main d’œuvre internationale et dans ce contexte avéré de mondialisation, c’est donc bien un hymne à la diversité des peuples, à l’altérité, bref aux migrants eux-mêmes passés, présents et futurs, que je prône. Et entendons bien ce sujet comme une réalité polymorphe et protéiforme, en adéquation avec l’économie et la société contemporaine. La meilleure illustration de ce phénomène est donnée par le chiffre suivant : à l’aube du 21ème siècle, 15 millions de français, soit un quart de la population, peuvent se réclamer d’une souche familiale d’origine étrangère !
En conclusion, la France (et à une moindre échelle le Lot-et-Garonne), est fondamentalement une terre de migrations. Tout au long de son histoire elle a connu d’extraordinaires brassages de populations : mouvements pacifiques ou violents, diffusion lente ou exode massif. L’histoire des provinces et des départements de cette entité nationale n’ont cessé d’être marquée par la mobilité de ses populations. De 1870 à 1914, période de bon fonctionnement de l’étalon-or classique et de deuxième révolution industrielle, elle a été le siège d’un mouvement d’immigration massif et intense que peu de pays limitrophes européens ont connu depuis. Et l’on retrouve inexorablement des similitudes avec cette actualité brûlante de l’accueil des immigrés.
* Originaire de Marmande, chargé d’études Insee
Doctorant en Histoire économique - Université Bordeaux IV - Thèse « Mouvements migratoires et mobilité du facteur travail en Europe : les leçons de la première mondialisation de l’Histoire »
Tribune publiée en juin 2006
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