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LES RÉCLUSIENNES D'HIVER DE SAINTE FOY LA GRANDE CÉLÈBRENT LA DIVERSITÉ DU PAYS FOYEN ET MOBILISENT CONTRE LES EXCLUSIONS

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(Lire Ancrage, pages 27 et 28)
TÉMOIGNAGES


Jean : « peu son repartis après la guerre »
Jean est né en France en 1928 dans une famille italienne originaire de Trévise en Italie et chassée comme beaucoup par la misère et le fascisme.

 

« Je suis né en France en 1928. Ma famille est originaire de la région de Trévise en Italie. Comme beaucoup d’Italiens de l’époque, ils ont émigré à cause de la misère et du fascisme. Ceux qui pouvaient fuyaient la répression politique. En France, on manquait de main d’œuvre après la 1ère guerre mondiale, les étrangers étaient très demandés, on les recrutait avec un contrat.

 


En général , un homme partait en éclaireur, il trouvait du travail et ensuite il faisait venir autant de membres de la famille que le patron en avait besoin . C’est ce qui s’est passé pour nous . Mon grand-père et mon père sont partis devant , d’abord à Montfort l’Amaury puis à Saint-Antoine-de-Breuilh , sans doute parce qu’ils avaient obtenu un contrat. Il faut dire que beaucoup d’Italiens se sont installés ici et en Lot-et-Garonne car le sol était bon pour l’agriculture, leur première activité. Les propriétaires les embauchaient parce qu’ils appréciaient leur savoir-faire.
Mes parents ne parlaient pas français en arrivant mais à partir du moment où je suis allé à l’école, ils ne m’ont plus du tout parlé italien. Je crois qu’ils se sont complément détachés de leur pays ; ils y avaient connu une jeunesse trop douloureuse.Toutefois, une véritable communauté italienne s’est constituée dans la région. Nous étions ombreux, les familles avaient souvent 7,8, gosses. Elles se réunissaient pour les fêtes, les baptêmes. Et puis il y a eu des mariages mixtes. Au début, les Italiens étaient ouvriers agricoles, métayers .C’est plus tard qu’ils sont devenus propriétaires. Ils économisaient , vendaient le peu qu’ils avaient en Italie pour acheter en France les propriétés restées libres. Ça a crée des jalousies , quelques tensions…Au début de la seconde guerre mondiale aussi : Les Italiens n’étaient pas
naturalisés alors ils n’ont pas été mobilisés ;certains leur en voulaient . A l’école, on nous faisait sentir notre différence, plus ou moins, suivant les endroits . Certains nous traitaient de « sales macaronis ». Je crains ,hélas, qu’il y ait encore des gars qui seraient capables de nous le jeter à la figure… peu nombreux, heureusement. Mais peu à peu ,l’intégration s’est faite . D’ailleurs, très peu sont repartis après 1945,surtout ceux qui avaient dû abandonner des proches là-bas . Les gens ne seraient pas restés s’ils s’étaient sentis mal ici. »


Isabelle : « deux robes l'une sur l'autre »
Native du Portugal, la mère d'Isabelle déjoue la surveillance de la police pour rejoindre avec ses huit enfants accrochés à sa jupe, son mari en France.


« Je suis née au Portugal sous la dictature. La vie était très dure. On nous prenait tout : les cochons, les poules… J’avais à peu près cinq ans et demi quand ma mère a décidé de rejoindre mon père qui travaillait en France depuis quelque temps. On était sans nouvelles de lui depuis deux mois et ma mère était très inquiète. Il lui a fallu beaucoup de courage avec huit enfants dont le dernier avait à peine quinze jours. On avait pris une seule valise avec un peu de linge et de nourriture pour le bébé pour être le plus discrets possible car le gouvernement surveillait les gares pour empêcher les départs. J’avais deux robes l’une sur l’autre : une robe rose avec des volants… et des souliers vernis que ma marraine m’avait offerts . Je les ai perdus…j’aurais aimé les garder.
Ma mère avait peur de nous perdre, alors on tenait tous un morceau de sa jupe. On devait être comiques à regarder… les Daltons qui prenaient le train…Nous sommes montés dans le train et la police nous a rejetés aussitôt. Ma mère pleurait… Alors un monsieur, un ange, un saint est apparu.il a dit à ma mère de monter dans le train avec le bébé et mon frère aîné , puis on est allé à l’autre bout et il nous a fait passer par une fenêtre. Il nous a accompagnés tout le voyage, nous a aidés à passer tous les contrôles. Il a même payé le taxi pour aller jusqu’au foyer de jeunes travailleurs
où vivait mon père dans la Sarthe. Il admirait le courage de ma mère . Il disait : « une si petit poule avec autant de petits poussins ! ». Il nous a même trouvé un  logement provisoire dans un foyer de bonnes soeurs .Nous y sommes restés presque un mois .Pour les remercier, ma mère faisait la cuisine et les bonnes soeurs étaient très contentes car ma mère était un vrai cordon bleu.
Après, on nous a trouvé un logement. Notre histoire a fait l’objet d’un article dans le Maine Libre , avec une photo et un appel aux dons. Nous avons été surpris de la générosité des habitants. On nous a apporté du linge, de la vaisselle, des jouets aussi à Noël. Pour moi, le summum de la gastronomie française, c’est le steak frites… car je suis c’est le premier plat qu’ on m’a servie quand je suis arrivée. J’avais faim, c’était délicieux.
Quand je suis allée à l’école, çà a été un peu dur. Je ne parlais pas du tout français, certains se moquaient mais dans l’ensemble nous avons été bien accueillis. Ma mère était très sévère sur l’attitude que nous devions avoir. Elle nous répétait sans cesse : « nous ne sommes pas chez nous ; vous devez respecter les gens qui nous accueillent ; ce que vous trouvez dehors n’est pas à vous, vous ne devez pas y toucher. » Elle était intraitable là-dessus . Un jour, je suis revenue à la maison avec une poupée qu’un enfant avait oublié dans le bac à sable. Elle m’a collé une bonne volée et m’obligée à la rapporter là où je l’avais trouvée.
Plus tard, nous avons quitté la Sarthe pour venir au Fleix où je suis mariée.  Depuis1992, j’habite à Sainte-Foy. Tout n’est pas parfait, il me semble que les gens sont moins solidaires qu’avant. Mais je suis d’ici, ma fille et mes 5 petitsenfants
aussi. Finalement, mon petit Sainte-Foy, je l’aime. »


Corinne : « c'est la maison qui m'a choisie »
Originaire de Normandie, Corinne, malgré la rigueur des hivers, trouve en pays foyen la maison qui donne du sens à sa vie personnelle.


« Je suis Normande ,originaire de Rouen . Début 2002 ,un grave accident de voiture m’a empêchée de me servir de ma main droite pendant plusieurs mois , ce qui était un véritable handicap dans ma profession . J’étais dépressive et je ressentais un profond besoin de changement.
Mon compagnon était originaire de Bordeaux , nous avions des copains à Bergerac à qui nous rendions visite régulièrement . La région nous plaisait beaucoup . Nous avons décidé de nous y installer . Alors ,tous les mois , nous sommes venus 3 ou 4 jours pour visiter des maisons . Nous avons ratissé le périmètre Périgueux, Bordeaux, Bergerac, Langon ,pendant près d’un an , sans rien trouver , avant de réaliser qu’en nous installant dans le coin nous ferions des économies au lieu d’enrichir les sociétés d’autoroute. Nous avons loué une maison à La Beysse. Nous y sommes restés 2 ans , tout en continuant nos recherches . Ruines pittoresques , tas de pierres hors de prix , maisons charmantes mais trop petites …nous avions fini par désespérer.
Et puis , un jour , coup de fil de l’agent immobilier : « je crois que j’ai trouvé ce qu’il vous faut . Je ne vous dis rien , je veux que vous ayez la surprise . » J’ai accepté la visite , je ne voulais pas contrarier ce brave homme , mais franchement je n’y croyais plus !
Après quelques kilomètres dans la campagne , j’aperçois un ensemble de bâtiments et je dis : « si vous me proposiez quelque chose dans ce genre , ça m’irait » . « ça tombe bien , »répond-il , « c’est là » ! Un vrai coup de coeur ! une heure après ,j’étais chez le notaire ; par moment ,je me suis dis que ce n’est pas moi qui ai choisi la maison, mais la maison qui m’a choisie.
Je n’ai jamais regretté ma décision même après la séparation d’avec mon compagnon . Et pourtant , les premiers hivers ont été rudes ,les travaux longs et épuisants . Un hiver , découragée ,je l’ai mise en vente… J’ai tenu 3 jours, pendant lesquels j’ai été malade ! Dès que j’ai eu retiré l’annonce , les malaises ont disparu…
La maison me rend ce que je lui donne . Mes études et ma profession m’avaient fait vivre dans le milieu de la mode où tout est changeant ,éphémère , artificiel .On est sans cesse en décalage avec la nature et le temps . Ici ,on apprend à observer ,à respecter les lieux , les gens . J’ai appris la patience pour choisir le bon moment pour faire les choses dans la maison , le jardin ,dans mon métier.
Contrairement à ce que croient souvent les habitants des grandes villes , j’ai une vie sociale très riche,j’ai fait beaucoup de connaissances . Au départ ,les gens du coin regardaient la citadine d’un oeil moqueur ,mais comme je bosse rudement pour entretenir le terrain qui est très grand , j’ai obtenu leur respect, je crois. Dernièrement ,alors que je faisais des achats à l’espace Emeraude , un vieux  monsieur que je connais de vue a dit au vendeur : « traite la bien, la petite dame là ; elle s’y connait , elle travaille dur ! »
Ici ,j’ai trouvé un équilibre , sans rien abandonner de ce que j’aime . Je peux débroussailler le matin et broder un voile de mariée l’après-midi . La maison et la région m’ont aidée à retrouver des repères . Je suis bien ancrée ici . »


Arndt : « c'était des êtres humains »
M. Arndt, n'aimait pas ce qua devenait son pays, l'Allemagne. Alors il a tout plaqué , travail, amis, voyagé plusieurs mois durant et posé son bagage dans un village où il a été bien accueilli.


« Je suis originaire de Francfort. J’ai quitté l’Allemagne en 1982 pour plusieurs raisons . Comme citoyen allemand , je me suis toujours senti responsable de tout ce qui se passe dans mon pays , le passé , le présent . Et à l’époque , je n’aimais pas ce qu’il devenait . Par exemple , je faisais partie d’une association qui aidait les ouvriers turcs nouvellement arrivés . Nous avons demandé à la ville de Francfort une petite pièce pour les recevoir , stocker nos papiers…ça aurait coûté l’équivalent de 200 euros , pas plus . Refusé ! Deux semaines après , je lis dans le journal que
la ville construit une salle de bains pour les singes . Coût : l’équivalent de 400 000 euros ! Je n’ai rien contre les singes mais les autres , c’étaient des êtres humains ! …C’était aussi le début des années de plomb . J’étais coincé : je n’aimais pas ce que le gouvernement d’alors faisait mais je ne voulais pas que le combat politique devienne violent . Je me disais : si je reste ,je vais finir en prison ou à l’asile de fous . Alors fin Février ,comme en plus ma femme venait de me quitter , j’ai décidé de partir . Le lundi, j’ai démissionné de l’université où j’enseignais les mathématiques ; j’ai prévenu mon éditeur que je ne lui enverrais plus de manuscrits et j’ai annoncé ma décision à ma famille . Mon père a dit : « tu pars ? mais il neige ! » Mon frère est allé m’acheter un duvet (je l’ai toujours , parfois je m’enroule dedans
pour retrouver les sensations du voyage ). Le mercredi , je suis parti, à pied bien sûr . C’est mieux de voyager à pied , on voit tout ;quand on repasse au même endroit on reconnaît …
J’ai marché pendant un an et demi ,jusqu’à fin 83 . J’étais bien triste pendant les 6 premiers mois ; j’avais tout laissé derrière moi : ma femme , ma famille ,mon travail ,mes recherches… Mais peu à peu ,çà s’est arrangé au fil des rencontres . J’en ai fait que je n’oublierai jamais : une vieille dame qui vivait seule et qui m’a accueilli chez elle alors que j’aurais pu lui faire peur ; un monsieur qui m’a invité au mariage de sa fille en disant : « on va vous montrer l’hospitalité française . » J’avais jamais tant bu et tant mangé ! Une autre fois , 3 jeunes en 2 cv ont jeté dans le fossé les pneus qui occupaient la 4ème place pour que je puisse monter : « tu vois, tu peux venir ,il y a de la place . »
Comme tout bon touriste venu du Nord , je descendais vers le Sud , il nous faut la chaleur ,le soleil . J’ai fini par arriver dans le Sud-Ouest . Dans une petite ville , je suis entré dans un bar pour prendre un café . Un vieux monsieur était assis dans un coin ; entre un autre vieux monsieur . Le 1er se lève et ils se font la bise . Moi je regardais çà avec des yeux ronds . En Allemagne , jamais les vieux messieurs ne se font la bise . Et là ,je me dis : « Voilà ! c’est mon Pays !
Je suis arrivé à Ste Foy par hasard ; J’avais promis à ma famille de donner de mes nouvelles une fois par mois . Il y avait une cabine téléphonique sur la place de la mairie . Quand j’en suis sorti une vieille dame m’attendait : elle m’avait entendu parler allemand , elle m’a offert l’hospitalité chez elle , à 10 kilomètres dans la campagne . Je suis resté 15 ans chez elle . Elle avait fui l’ Allemagne à la montée du nazisme puisqu’elle était de religion juive . Elle s’est sentie acceptée alors qu’elle était en danger de mort . Elle a juré de ne jamais fermer sa porte , elle l’a fait . J’essaie d’être à la hauteur .
Ma maison ? Je l’ai trouvée en me promenant . Il y avait un rosier près d’une fenêtre et la porte de la grange était accueillante. Je me suis dit : « je vais acheter cette maison . » Maintenant ,on regarde l’isolation , les termites …Moi ,un rosier et une porte m’ont suffi ,je ne l’ai jamais regretté . çà ne veut pas dire que j’ai coupé avec l’Allemagne . J’ai des amis français ,allemands . On parle culture , politique . Dans ma bibliothèque :les livres en français d’un côté ,les livres allemands de l’autre . Je me sens un hôte de la France . Dans cette région qui a souffert de l’Occupation ,si on
me fait une remarque , je l’accepte . Mais dans mon village , jamais personne ne m’a dit de choses désagréables . Je sais que lorsque mes voisins regardent mon jardin , ils pensent que je suis fou , mais j’ai été bien reçu , accepté : je veux en rester reconnaissant. »


Brahim : « J'ai fait une double émigration »
Natif du Maroc, Brahim titulaire d'un bac + 2 a séjourné en Espagne avant de venir en France.


« Je viens du Maroc, j’y ai passé mon enfance et mon adolescence. J’ai fait une double émigration : d’abord en Espagne puis en France . En fait , je n’avais pas du tout l’idée d’émigrer. J’avais fait des études, bac + 2 ,et je pensais continuer pour avoir un bon métier. mais ,cette année-là, j’ai raté une épreuve orale et pourtant j’étais sûr d’avoir bien répondu. J’ai vraiment eu l’impression que le prof s’était vengé sur moi des problèmes qu’il avait eu avec mon frère aîné. J’étais choqué et très malheureux. Un membre de la famille, un prof, avait l’habitude de passer ses vacances en Espagne. Me voyant triste, il m’a proposé d’aller avec lui, pour me changer les idées. J’ai accepté.
Finalement ,je suis resté en Espagne jusqu’ en 2012. Pourquoi ? D’abord j’étais jeune, j’avais envie d’un peu d’aventure. Et puis, mon frère était au chômage malgré ses diplômes. Alors, je me suis dit : « pourquoi pas essayer ma chance ici ? » Pour commencer, j’ai travaillé à Almeria, dans le sud, dans les grandes serres, pour cultiver des melons.
Ensuite, je suis allé plus au nord,à Saragosse. ça n’a pas été facile : régler le problème des papiers, trouver à se loger.
Par exemple, à Saragosse, avec un ami , on s’était installé dans une grange abandonnée . On avait arrangé le toit le mieux possible. On essayait de faire comme si on avait une vie normale : après le travail, on rentrait à la maison ! Mais l’hiver, on avait très froid. Un matin, quand on s’est réveillé, nos duvets étaient couverts de neige. C’était très dur. Mais avec des efforts ,l’aide des amis ,marocains et espagnols, on s’en est sortis. J’ai appris l’espagnol en quelques mois, j’ai obtenu des papiers puis la nationalité espagnole. Je ne regrette rien de cette période, ça m’a aidé à poser les pieds sur terre.
En 2005-2006 , la crise s’installe en Espagne . J’avais quelques économies et donc j’ai essayé de lancer quelque chose au Maroc mais ça n’a pas marché. Alors ,nous sommes revenus en Espagne , et j’ai travaillé dans un restaurant basque pendant 7 ans. J’ai toujours aimé faire la cuisine .
En 2012 , la crise s’aggravait en Espagne . Avec un ami ,nous avons décidé d’aller en France pour essayer de trouver mieux pour nous et nos familles . Alors on a pris sa voiture et …droit devant !
On est arrivé à Libourne. On a trouvé un engagement dans une entreprise qui embauche des ouvriers pour les vignes, grâce à des rencontres faites à la mosquée. Pendant 20 jours, on a dormi sur la place dans la voiture. Après, un
collègue nous a proposé de partager son petit logement. Puis j’ai trouvé une petite maison à Pessac sur Dordogne pour pouvoir installer la famille. Quel souci je me suis fait pendant son voyage entre le Maroc et la France ! Je devais aller les récupérer à Bordeaux . Ils ont pris le bus à Tanger. Mais sur le bateau plus de réseau , plus moyen de leur téléphoner. J’étais très inquiet. J’ai fini par joindre le chauffeur alors qu’ils quittaient Vittoria. Ils étaient à Bordeaux à minuit. Quel bonheur après tous ces soucis ! Enfin, nous avons obtenu un meilleur appartement à Sainte-Foy . Pour le travail, c’est plus compliqué. Avec la crise, la concurrence est rude : beaucoup de demandes pour peu de places. Les entreprises en profitent. J’ai des problèmes de sciatique, est-ce que je vais tenir dans les vignes encore longtemps !
Mais je découvre la ville peu à peu , j’aime mon quartier , le Jardin Public…je commence à rencontrer des gens… l’équipe de l’école par exemple et j’espère que ça va continuer. »


M. Cheik : « Rendre ce qu'on m'a donné »
Contraint à l'exil après deux saisons de sécheresse au Sénégal, M. Cheik évoque son parcours en France, de Paris à Sainte-Foy en passant par les chantiers navals de La Seyne.


« Je viens du Sénégal. Pourquoi je suis parti ? A cause de la sècheresse. Je suis d’une famille d’agriculteurs et dans l’agriculture, on dépend de la pluie. On avait eu 2 saisons sans récolte,à cause du manque d’eau, à peine la moitié d’avant. Je ne pouvais pas rester.
Je me suis beaucoup déplacé, j’ai fait beaucoup de choses. D’abord, je suis allé à Dakar faire du commerce avec mon oncle, puis en Côte d’Ivoire , puis à nouveau à Dakar. En 1974, j’ai pris un avion pour la France. Là aussi, j’ai beaucoup voyagé et toujours travaillé. Pendant 2 ans, j’ai fait des foires, des braderies un peu partout en France.J’ai travaillé sur les chantiers navals de la Seyne sur mer jusqu’en 1980 . Puis j’ai obtenu un emplacement à Bordeaux, rue Ste Catherine, pour vendre des objets africains.

Quand je suis arrivé à Paris, un cousin m’a hébergé avant que j’ai un appartement. Je n’oublierai jamais mon 1er hiver à Paris ! J’avais tellement froid que je ne pouvais même pas sortir. Une fois, en Décembre, je me suis lancé pour aller boire un café dans un bar. J’ai tout renversé parce que j’avais les doigts raides de froid. Le patron m’en a aussitôt servi un autre , gentiment, sans me faire payer. Les gens étaient tellement différents à l’époque. Bien sûr, il y avait un peu de racisme mais les gens discutaient beaucoup . Ils demandaient d’où on venait, si on avait fait la guerre.
Les gens pensaient encore beaucoup à la guerre, ils connaissaient le rôle des  tirailleurs sénégalais. Mon beau-père avait fait la guerre, il m’avait raconté alors je pouvais en parler. Maintenant qu’il commence à vieillir(il a plus de 100 ans,102 je crois) ,il oublie plein de choses mais dès qu’il va mieux, il ne parle que de ça.
En 1986, j’ai rencontré une femme qui travaillait à Bergerac. Je l’ai suivie puis à Saint- Avit Saint-Nazaire. En 89 ,quand on s’est séparés, je me suis installé à Ste Foy. Notre fille a fait ses études à Sainte-Foy, jusqu’au bac. Moi, j’ai travaillé dans une usine de prunes puis à la Rose d’Or à Vélines. Je suis à la retraite depuis 2007 ; je reste à Ste Foy pour ne pas m’éloigner de ma fille et de tous mes amis. J’en ai beaucoup, on se soutient. Je ne reste jamais plus de 2 ou 3 semaines sans prendre des nouvelles ; on s’invite . Je pense que c’est moins facile pour les gens qui arrivent
maintenant, ce n’est pas évident de faire des connaissances. J’ai trouvé de la solidarité à Ste Foy. En 2007, je suis parti en vacances au Sénégal. Ma fille a eu l’idée de recueillir des livres pour que je les apporte là-bas. On en a ramassé 200
kg, on en a fourni à l’école du village, à deux collèges. Des femmes de Sainte-Foy sont venues m’aider, spontanément, à tout organiser. Ça m’a beaucoup touché.
Depuis quelques années, j’ai lancé un projet au village pour que les jeunes trouvent du travail au lieu de partir pour l’Europe . Le début a été dur , mais ça y est ,ça commence à marcher. On cultive des oranges, des bananes … Un copain français et sa femme m’aident beaucoup. On a fait un forage pour avoir de l’eau . Maintenant, on cherche une pompe assez puissante pour pouvoir fournir de l’eau à ceux qui sont à 2 ou 3 kilomètres. J’ai confiance, on va y arriver .
Du coup, ça m’a donné envie d’aider Sainte-Foy. Il y a des gens âgés, fatigués. Je fais des courses, du jardinage .On m’a aidé, je veux rendre ce qu’on m’a donné. »

 

Sonia : « mes racines sont ici »
Native de Madagascar, Sonia évoque les liens étroits qui la liaient à ses voisins fermiers, ses camrades de lycée , du cinéma et du café l'Amiral où elle retrouvait les copains.


« Je suis née à Madagascar d’une mère malgache et d’un père français, déjà marié. Sa femme française était gravement malade, trop malade pour vivre à Madagascar et avoir des enfants.
Quand j’ai eu 3 ou 4 ans, mon père m’a emmenée en France pour me confier à sa femme, à Orléans. En somme, j’étais un enfant pour elle. Mais quand nous sommes arrivés (le voyage en bateau était très long) elle était morte. C’est ma tante, le soeur de mon père, qui a pris soin de moi pendant 2 ou 3 ans. Je n’ai pratiquement pas de souvenirs de cette période, j’étais trop jeune ; je la reconstitue avec les photos.
En 1964, mon père est rentré en France avec ma mère et mes frères et soeurs. Nous avons habité plusieurs régions au gré de ses mutations et , finalement, nous nous sommes installés au Fleix.
Bien sûr, au début, à l’école, on me regardait un peu bizarrement parce que j’étais différente, mais ça n’a pas duré longtemps. En fait, j’ai eu une enfance campagnarde très sympa à courir dans les champs.
Nous nous sommes liés avec nos voisins fermiers. Leurs enfants sont devenus nos copains. Je mangeais chez eux ; on passait sans cesse d’une maison à l’autre. C’était comme si on avait deux familles. Le fermier nous promenait sur le tracteur, on allait pêcher les anguilles… Je me dis que nous avons profité d’une liberté que nos petits-enfants n’ont plus, maintenant on les surprotège et on les prive de beaucoup de choses…
J’ai fait mes études ici. J’ai été interne dès la 6ème , au collège à Ste Foy, car il n’y avait pas de ramassage scolaire. Vous allez rire, mais pour nous, de la campagne environnante, Ste Foy, c’était la LA VILLE avec des majuscules ! Adolescents, on était fier d’y venir au cinéma ou pour sortir en boîte. On allait discuter dans les cafés. A l’Amiral, quand l’heure de fermeture était passée, les patrons fermaient les rideaux et on restait jusqu’à pas d’heure à chanter du Bobby Lapointe. Je suis un peu triste quand je vois que beaucoup de magasins se ferment, qu’il y a moins de monde
dans les rues. J’aimais l’ouverture d’esprit des Foyens, il me semble que les gens sont moins tournés les uns vers autres. Mais je suis toujours d’ici, mes racines sont ici. Mes amis sont mes copains de lycée, mes anciens pions. Je n’ai pas envie d’aller vivre ailleurs. »


Solofo et la maison Guillaume Blanc
Etudiant malgache, Solofo se souvient du « havre de paix » que représentait Guillaume Blanc, la maison de M. et Mme Castanet chez qui se retrouvaient nombre d'étudiants malgaches de Bordeaux.


« En 1947, Madagascar est encore une colonie française. A cette date a eu lieu une insurrection nationaliste qui fut réprimée avec une violence extrême. Pour des raisons nombreuses qu’il serait trop long de détailler ici (vie quotidienne difficile dans l’après-guerre, croyance dans le mythe des bienfaits de la colonisation…), ces  évènements terribles n’ont rencontré qu’indifférence voire ignorance de la part des Français. Mes parents ,à l’époque, partageaient cette ignorance.
De jeunes Malgaches continuaient toutefois à venir en France faire des études supérieures mais leur nombre était limité et le gouvernement les dispersait dans de nombreuses universités de province par peur de les voir se regrouper en mouvements nationalistes.
Georges, l’un d’eux, est venu au lycée de Ste Foy la Grande vers 1950/1951 .Comme de nombreuses familles foyennes l’ont fait pour des déracinés, mes parents l’ont accueilli et hébergé pendant les vacances . La première fois que je l’ai
vu , c’était la première fois que je voyais quelqu’un à la peau noire ,je me suis caché, paraît-il ((je n’étais pas bien grand ).
Quelques étudiants malgaches installés à Bordeaux ont tissé alors des liens particulièrement étroits avec ma famille. Pour l’enfant que j’étais , c’était toujours une fête lorsqu’ils étaient là . Solofo est arrivé quelques années après. J’ai eu
le bonheur de pouvoir le rencontrer de temps en temps ,jusqu’à sa mort en janvier 2015. Par sa philosophie de vie, sa grande tolérance et son humour permanent, il reste un exemple pour moi. Ecoutons-le : « Guillaume Blanc, la maison de Mr et Mme Castanet , est vite devenue , pour nous les étudiants malgaches bordelais, un havre de paix, un espace communautaire fait de bonne entente, d’amitié.
Cette famille et leur maison était une protection face à la société française qui voyait en nous des ingrats ou des traîtres. Mais aussi, elle représentait pour nous , de façon paradoxale, le vrai visage de la France. L’ouverture d’esprit de cette famille foyenne, en pleine colonisation, illustrait pour moi les idéaux de la France des Lumières. »
Mes parents n’oublient pas, eux, la prise de conscience qu’a déclenchée la rencontre avec ces étudiants. Mon père se souvient : « Quand l’étudiant malgache que nous hébergions nous a parlé des problèmes malgaches, nous , nous étions loin de
nous imaginer ce qui s’était passé. Quand il nous a parlé, c’était à mots couverts !Eh oui, il fallait qu’il fasse attention à ce qu’il racontait parce que les gens n’étaient pas prêts à croire tout çà, tous les mots. Nous autres, à l’époque, on pensait qu’avec la colonisation, on avait fait quelque chose de bien, qu’on avait fait du bien, quoi ! En plus, les journaux et la radio nous racontaient l’envers de ce qui s’était réellement passé ! Et en ce temps-là, tout ce qui se disait à la radio, c’était forcément vrai. »
Mes parents ont alors ressenti la nécessité d’agir de faire savoir, d’informer : « Les lycéens malgaches que nous hébergions devaient se présenter tous les mois à la gendarmerie, puisque c’étaient des garçons qui avaient fait de la résistance à Madagascar. Il fallait qu’ils nous apprennent ce qui s’était passé. On nous disait qu’à Madagascar il n’y avait que quelques milliers de tués alors qu’il y en avait au moins 80000 ! Tout ce qu’on nous racontait, ce n’était pas vrai ! alors, on s’est pris en main et on a fait des réunions autour d’eux !on a fait venir des jeunes, des amis, des
parents…D’autres réunions ont eu en dehors de ça, mais dans ce cadre-là il y en a eu beaucoup…et ils ont raconté, toujours à mots couverts parce qu’ils avaient peur quand même. A Ste Foy, les gens n’en revenaient pas. Ils se disaient que ce n’était pas possible que les Français fassent de telles saloperies. Il a fallu l’entendre et le reconnaître… »
Certains d’ailleurs ne l’ont pas pu ; ils accusèrent les jeunes témoins-et même mes parents - d’être des communistes mais ,pour mes parents et leur entourage, une conscience politique était née ainsi que des liens dont les traces perdurent aujourd’hui. Georges ,René ,Gilbert ,Solofo ,Augustine , Andrianjaka et beaucoup d’autres sont toujours revenus à Guillaume Blanc. Et maintenant, ce sont leurs enfants ,leurs petits-enfants ,leurs neveux et nièces (Lala,Hanitra ,Lalao ,Oulissou ,Féfé ,etc….)

 

Elisabeth, une américaine à Paris
Elisabeth .W, née à Washington DC, a grandi dans le Maryland avant de rejoindre New York pour y faire des études universitaires. En 1973, elle s’installe à San Francisco où elle enseigne le français jusqu’à sa retraite.

 

En 1963/1964, ses études la conduisent à séjourner à Paris « Depuis l’âge de 12 ans, j’avais envie d’aller à Paris. J’avais commencé à apprendre le français à 16 ans, je le parlais donc un peu quand je suis arrivée. Mon premier contact avec la France n’a pas été très agréable. A l’époque(1963/64), les relations entre la France et les USA étaient dans un rapport amour/haine. L’antiaméricanisme était très fort et je
l’ai ressenti aussitôt en arrivant. Dès que l’on savait que j’étais américaine, on me demandait si j’étais raciste ! Je me sentais à l’aise pour répondre puisqu’aux USA j’avais participé au Mouvement des droits civiques, mais être régulièrement confrontée à une image négative de son pays et de ses habitants, ce n’est pas simple. Les stéréotypes, on peut les rejeter d’un haussement d’épaules tant qu’ils sont lâchés à la cantonade, mais quand on vous les adresse directement , c’est autre chose. De plus, je vivais dans un foyer pour jeunes filles. Beaucoup de mes  compagnes arrivaient d’Afrique du Nord : jeunes filles marocaines ou « pieds noirs ».Elles étaient coquettes ; elles voulaient être plus parisiennes que les parisiennes. Elles étaient toujours très « chics » ! Moi, j’avais plutôt le genre »beatnick » : une
grande bringue avec des jeans effrangés et des sandales en cuir brut…Elles me disaient : « fais un effort, maquille toi! » J’essayais mais je n’y arrivais pas. J’étais très malheureuse : je n’avais aucune confiance en moi, je me sentais laide, gauche…ça peut paraître dérisoire mais, à cet âge-là, ça peut faire très mal. Heureusement, pendant les vacances , j’ai fait un chantier archéologique dans les Alpes. Nous venions de pays différents, je me suis sentie à mon aise , j’ai décidé de rester moi-même et les choses sont allées de mieux en mieux.
Je fréquentais surtout des étudiants venus de pays francophones. Mai 68 n’était pas encore passé par là et les jeunes français étaient très « formels », un peu « coincés », très tenus par leurs parents et la société.
Puis, je suis rentrée à New York pour finir mes études .Ensuite, j’ai eu un poste de professeur de français à San Francisco. Tous les deux ans, je venais en France pour ne pas perdre la maîtrise de la langue que j’enseignais et, aussi, pour faire des recherches sur ma spécialité : la littérature du Moyen Age et de la Renaissance. J’essayais d’aller chaque année dans une région différente. En 2004, j’ai pris ma retraite et, en 2008, j’ai rejoint un ami anglais installé à Ste Foy. J’aurais peut-être continué à faire des allers-retours car les démarches pour obtenir un permis de séjours sont très compliquées mais…l’amour…je suis restée. Je crois aussi que j’appréciais de me trouver dans une ville plus calme.
J’étais prête pour m’installer dans une petite ville. Je me suis vite intégrée. Lui avait des amis puisqu’il vivait à Sainte-Foy depuis 15 ans ; j’ai rapidement connu des gens. D’autant plus que j’ai vite participé à des associations qui sont nombreuses à Ste Foy. Je m’investis pour le cinéma , je fais des danses traditionnelles,du Tai chi .Je ne me sens pas bloquée ici :il y a le train à Bordeaux ou à Bergerac . Je peux voyager mais je reviens toujours dans ma maison de la rue de la République. »

EXPO JETER L'ANCRE entre Lot et Garonne

Une production Ancrage