Un conseil de lecture pour la route et le confinement, l‘ouvrage d’Anne-Marie Garat intitulé Humeur noire publié chez Actes Sud

Anne-Marie Garat est née à Bordeaux dans l’immédiat après guerre, c’est une de nos  discrètes mais grandes auteures, elle a écrit si mes comptes sont bons, 26 romans, le plus souvent liés à l’histoire moderne, la guerre de 14/18, les années 30, la shoah ,  elle collectionne les prix : prix François Mauriac de la région Aquitaine,(1987), prix Renaudot des lycéens (1992)
prix Femina (
1992) dont elle est fait partie du jury depuis 2014.

Bref, cette spécialiste de littérature de photos et  de cinéma, qu’elle a longtemps enseigné est une des belles plumes née en bord de Garonne.

Son dernier opus, Humeur noire n’est pas un roman mais une longue introspection sans chapitrage d’ailleurs, une pensée qui coule et découle d’une colère initiale, celle de la lecture d’un cartel affiché dans une des salles du musée d’Aquitaine consacrée à la traite négrière à Bordeaux.

                              « Certains mots sont tuants »

Cartel intitulé Noirs et gens de couleur à Bordeaux et dont le premier paragraphe dit ceci.

« Au moins 4000 noirs et gens de couleur  viennent à Bordeaux au 18e siècle. Il s’agit pour l’essentiel de domestique suivant leur maître, d’esclaves envoyés apprendre un métier, et d’enfants métis venu parfaire leur formation. Il y a peu de problèmes de cohabitation en dépit d’une forte discrimination. Dans le premier quart du siècle, les autorités veulent limiter cet afflux en organisant des recensements obligatoire, une police particulière et un « dépôt » des Noirs. »

L’écrivaine régit immédiatement à la tartuferie de cette rhétorique où ces gens de couleurs viennent  à bx, où ils suivent leurs maîtres, pour y apprendre un métier, parfaire leur formation…toutes choses très euphémisées au regard de la réalité  de l’esclavage dans cette ville qui continue à édulcorer son histoire.

Pour la conforter dans sa colère, l’autre salle où sont exposés les collections d’artefacts africains est intitulée objets d’arts colonial. « Certains mots sont tuants » conclue Anne-Marie Garat

                            Appel à Fanon et Césaire

La suite fut public , d’abord des lettres au conservateur du musée et au maire de Bordeaux, c’était encore un certain Alain Juppé. Puis devant leur silence abyssale, avec quelques amies écrivaines et écrivains, elle signe une tribune dans le Monde texte qui en remet une couche. Mais cela ne suffit toujours pas à réduire son malaise, son humeur noire qui deux ans plus tard sera le titre de ce livre assez inclassable. Une  longue réflexion  heuristique, partant de Bordeaux  et de son enfance de fille de prolétaire  née à la limite des Chartons alors quartier ouvrier et Bacalan. Autobiographie tout autant que portrait radicale de sa ville où elle passe au crible de sa critique l’incapacité des Bordelais à regarder en face leur passé  négrier, la richesse de la ville assise sur les dizaines de milliers d’esclaves transportés dans les îles à sucre et à café, a fond de cale des navires armés à Bordeaux, dans le cadre du commerce triangulaire. Anne-Marie Garat en profite pour embrasser toutes les causes humaines, associant à sa colère Frantz Fanon et Aimé Césaire. Elle fustige, entres autres, ceux là qui je cite « sont enfermés dans la névrose d’avilissement de l’autre qui les condamne à tourner en rond dans leur propre geôle. Ne trouvant,  en désespoir de cause devant les changements de leur monde, qu’à tordre leur vieil outil sémantique pour se victimiser sans vergogne en dénonçant le prétendu «  néo racisme anti-Blancs » et le supposé « procès en privilèges »,  jusqu’à brandir la menace du « séparatisme » eux qui ont tant et plus œuvrer à séparer ».

Une œuvre indispensable et bienvenue au moment où la question coloniale  ressurgit fortement avec et la publication de notre Guide du Bordeaux colonial et le projet de débaptiser certaines rues lourdement nommées Thiers ou Bugeaud par exemple. Regret enfin qu’il ne soit jamais fait mention dans le livre de l’existence de ce guide qui avec le travail déjà ancien de l’association Mémoires et Partages dénote une évolution très positive dans l’approche du passé de la ville.

Un mot encore pour vous dire que Humeur noire c’est avant tout de la littérature, engagée certes mais l’écriture est somptueuse.    

Jean-François Meekel

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