L’édifice, sur treize étages, qui abrite les services consulaires, un théâtre, une grande bibliothèque et un café, n’est plus que l’ombre de lui-même, mais sa vente symboliserait la fin d’une époque et le recul de l’influence française au Brésil.

Par Bruno Meyerfeld(Rio de Janeiro, correspondant) Publié aujourd’hui à 02h42, mis à jour à 05h16

La « Maison de France », œuvre moderniste d’Auguste Rendu et Jacques Pilon achevée en 1956, à Rio, au Brésil.
La « Maison de France », œuvre moderniste d’Auguste Rendu et Jacques Pilon achevée en 1956, à Rio, au Brésil. TRIPTYQUE ARCHITECTURE

LETTRE DE RIO

C’est l’un des symboles forts de la présence française au Brésil : la « Maison de France », située en plein cœur de Rio de Janeiro, abrite depuis six décennies et sur treize étages les services consulaires et diplomatiques français, mais aussi une salle de théâtre, un café très couru et une vaste bibliothèque de 23 000 ouvrages, servant aussi de lieu d’exposition, avec vue panoramique sur la baie de Guanabara et le Pain de Sucre…

Mais cet édifice prestigieux est aujourd’hui menacé. Selon des informations obtenues par Le Monde, le ministère des affaires étrangères français réfléchirait sérieusement à vendre sa belle « Maison » de Rio. La décision finale n’est pas encore prise, mais pourrait tomber dans les prochaines semaines. Cette hypothèse provoque d’ores et déjà une émotion considérable chez de nombreux Cariocas.

« Choc », « déception », « tristesse absolue », « fin d’une époque »… les mots choisis par les personnes interrogées sont forts et témoignent d’un attachement quasi viscéral à ces lieux. « Si la “Maison” devait fermer, ce serait une tragédie, tout simplement », témoigne Guiomar de Grammont, écrivaine et commissaire d’une excellente exposition consacrée à la romancière brésilienne Clarice Lispector, actuellement visible dans la bibliothèque. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Malgré Omicron, Rio de Janeiro revit et profite de l’été brésilien

« Un lieu d’avant-garde »

Francophile, Rio l’est depuis toujours. La ville s’est un temps rêvée en « Paris des tropiques », avec son théâtre municipal, copie miniature de l’Opéra Garnier, et ses avenues tracées à la mode Haussmann. Par manque de moyens et d’ambition, la France mit pourtant un certain temps à s’installer ici. Il faudra attendre les années 1930 (cent ans après l’indépendance) pour que le pays se dote d’une ambassade digne de ce nom à Rio, alors capitale.

La « Maison » suit les mêmes affres. Après vingt ans de tergiversations, l’immeuble moderniste sur pilotis, œuvre de l’architecte Jacques Pilon, est inauguré en 1956, avenue Antonio-Carlos. Il devient vite incontournable. « C’est un lieu d’avant-garde », rappelle Mme de Grammont. Les écrivains français de passage au Brésil défilent, l’actrice Fernanda Montenegro y joue ses meilleurs rôles de théâtre. « C’est aussi ici qu’a lieu une rencontre historique entre Clarice Lispector et Alain Robbe-Grillet », ajoute Guiomar de Grammont.

« Ici, les Brésiliens ont découvert la Nouvelle Vague et le Nouveau Roman », complète Laurent Vidal, historien spécialiste de Rio de Janeiro. Durant la dictature militaire (1964-1985), la « Maison » devient même un lieu de résistance. Située à deux pas de la place Cinelandia, où se déroulent les grands rassemblements contre le régime, elle s’imprègne de l’air du temps : « Sa bibliothèque, riche en sciences sociales, propose de nombreux ouvrages interdits, notamment marxistes », détaille M. Vidal.

« Une visite de la DIL a eu lieu en 2021. Ils ont constaté que l’ensemble était trop cher. L’immeuble est en effet à moitié vide », une source au consulat de France à Rio

Mais le cœur de la « Maison » fut longtemps l’Alliance française, qui a formé des générations de Cariocas à la langue de Molière. Parmi eux, on trouve Lilza Soares, qui, à 74 ans, se souvient parfaitement de ses cours à la « méthode Mauger » et du nom de sa professeure (« mademoiselle Helmsdorf ! ») : « Les enseignants étaient tous français et excellents, ils mêlaient grammaire et civilisation. C’était un bain de culture, une bouffée d’air frais pour nous ! », se rappelle-t-elle.

« La “Maison” est un lieu d’émotion. J’ai découvert ici Peau d’âne et Les Liaisons dangereuses, qui m’ont marquée pour la vie ! », insiste Vanessa Massoni da Rocha, 39 ans, professeure à l’université et elle aussi élève autrefois en ces lieux. Issue d’une famille modeste de la périphérie de Rio, elle effectuait alors un long trajet en bus pour se rendre à ses cours : « Je mettais mes plus beaux habits. Pour nous, la France symbolisait le chic et l’élégance. »

« S’ils vendent, ce sera la mort de tous mes souvenirs ! », s’émeut Vanessa. Le projet paraît malheureusement bien avancé. Pour le Quai d’Orsay (qui n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien), il s’agirait d’abord d’une mesure d’économie dans un contexte de vaches maigres. « Une visite de la direction des immeubles et de la logistique (DIL) a eu lieu en 2021. Ils ont constaté que l’ensemble était trop cher. L’immeuble est en effet à moitié vide », confie une source au consulat de France à Rio.

De fait, la « Maison » n’est plus que l’ombre d’elle-même. Air France, qui occupait de nombreux bureaux, a quitté les lieux, de même que l’Alliance française, qui n’y donne plus de cours. Pour combler le vide, l’immeuble accueille désormais les consulats allemand et finlandais et a été rebaptisé en 2013 « Maison de l’Europe. » Pire : le théâtre, où de coûteux travaux de rénovation sont nécessaires, est fermé depuis mars 2020.

La nuit, un quartier désert et dangereux

« La France se tire une balle dans le pied ! », réagit l’historien Laurent Vidal. Mais, pour certains, la vente ne viendrait qu’acter un état de fait, notamment sur la décadence du centre de Rio. Le quartier est aujourd’hui déserté et même dangereux la nuit, servant de refuge aux milliers de sans-abri de la ville. La crise économique liée à la pandémie de Covid-19 est passée par là : 30 % des magasins du vieux centro avaient déjà dû mettre la clé sous la porte début 2021. La plupart n’ont pas rouvert.

« La fermeture de ce lieu viendrait aussi et surtout matérialiser la chute de l’influence française au Brésil, constate Rafael Soares Gonçalves, 45 ans, professeur à l’université et ex-élève de la “Maison”. Rares sont les écoles publiques à proposer des cours de français aujourd’hui à Rio. Depuis trente ans, le Brésil s’est ouvert au monde, à l’Amérique latine, à l’Afrique… La France a perdu sa centralité comme référence culturelle. » Lire aussi Article réservé à nos abonnés La gestion « criminelle » de la pandémie de Jair Bolsonaro au Brésil

Faut-il parler de débandade ? La « Maison » n’est pas le seul « bijou de famille » dont la France souhaite se séparer à Rio. La résidence du consul, située sur la plage de Flamengo, serait également à vendre. « Il faut avoir une vision de long terme, insiste Guiomar de Grammont. Quand la pandémie sera terminée, on voudra tous se retrouver physiquement. Quoi de mieux alors qu’un rendez-vous à la “Maison” pour organiser des retrouvailles ? »

Retrouvez ici toutes les lettres de nos correspondants.

Bruno Meyerfeld(Rio de Janeiro, correspondant)

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