Comment Nadine Gordimer a montré dans ses livres le profond lien entre l’apartheid et économie ?

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Avec

  • Benaouda Lebdai professeur des Universités, spécialiste de littératures coloniales et postcoloniales
  • Gilles Teulié professeur de civilisation britannique et du Commonwealth à Aix-Marseille Université

Prix Nobel de littérature en 1991, Nadine Gordimer est née en 1923 à Springs, ville minière en Afrique du Sud. Tout au long de sa vie, elle a été nouvelliste autant que romancière, en restant profondément ancrée dans sa terre d’Afrique du Sud où elle a analysé les relations de pouvoir politique, économique et même de genre. Nadine Gordimer a été l’amie de Nelson Mandela et elle s’est engagée dès la première heure contre l’apartheid. Ses romans pointent l’hypocrisie d’une société blanche, qui même lorsqu’elle s’oppose aux discriminations, se révèle incapable d’abandonner ses privilèges.

La ségrégation, puis l’apartheid, un outil de domination économique

Son premier roman, The Lying Days (Les jours de mensonge), est publié en 1953. Ce livre largement autobiographique décrit sa vie dans une ville minière. Le personnage Helen, acquiert une conscience de classe et une conscience des profondes inégalités raciales, Benaouda Lebdaï nous explique “Nadine Gordimer vivait dans un mensonge, plus tard sa prise de conscience lui faire dire que les hommes ne naissent pas frères. Quand on naît, on n’est no frère ni sœur, et les hommes ont à se découvrir mutuellement, c’est cette découverte que l’apartheid cherche à empêcher. Cela a été la lutte de toute sa vie, elle dit qu’on naît deux fois, la deuxième fois c’est quand on se rend compte du racisme de la société sud-africaine et de l’injustice vis-à-vis des Noirs. Elle est très critique de la société libérale qui ne veut pas prendre position et qui ne veut pas perdre ses privilèges“.

L’histoire économique de l’Afrique du Sud est étroitement liée aux mines et aux industries extractives, en particulier avec l’or et les diamants, Gilles Teulié ajoute “c’est au 19ème siècle que cela a commencé. Les diamants ont été trouvés à Kimberley en 1867, alors que l’or a été découvert en 1886, ce qui a permis la construction de la ville de Johannesburg, puisque que c’était au départ une ville de tentes de mineurs. C’est une époque où il y a eu des ruées vers l’or en Californie, en Afrique du Sud et en Australie. Des entrepreneurs ont convoité ces biens en Afrique du Sud, et ce pays est encore aujourd’hui un leader mondial au niveau des diamants et de l’or, même si les gisements ont tendance à se réduire“. Ces richesses minières ont donné lieu à deux guerres, entre les Afrikaners, descendants des colons néerlandais installés au Cap à partir du 17ème siècle et les Anglais, selon Gilles Teulié “l’Afrique du Sud a toujours été un pays de violence et de guerre, on pense à l’opposition en les Noirs et les Blancs, mais il y a aussi eu des guerres en Noirs et des conflits entre Blancs, tels que les deux guerres Anglo-Boers

Les ressorts économiques de l’apartheid demeurent même après 1993

L’effondrement du pouvoir des Blancs est au cœur du roman Ceux de July, paru en 1981, dix ans avant la fin de l’apartheid. Nadine Gordimer y raconte ce que redoutent le plus les Blancs, c’est-à-dire une révolte des Noirs, Benaouda Lebdaï ajoute “ils ne le redoutent même pas cette révolte, car ils se pensaient être là ad vitam aeternam. Nadine Gordimer redoute qu’ils ne prennent pas conscience de la réalité. Il y a une littérature afrikaner qui est dans une sorte de cocon, en dehors de la réalité sud-africaine. Beaucoup de Blanc sud-africains vivaient protégés et ignoraient totalement l’environnement dans lequel ils évoluaient et le fait que la révolte grondait. Nadine Gordimer écrit ce roman en 1981, il est d’ailleurs censuré, pour avertir de la possibilité d’une révolution qui fera tout perdre aux Blancs“.

Par ailleurs, le système ségrégationniste instauré en 1948 a joué un rôle sur la croissance sud-africaine, Gilles Teulié ajoute “techniquement cela a pu avoir un aspect positif en favorisant une main d’œuvre bon marché, ce qui permet de faire des bénéfices et de réinvestir, c’était très lucratif. Il faut souligner que l’apartheid c’est essentiellement l’exploitation économique des Noirs. Ce qui va freiner la croissance de l’Afrique du Sud et mettre un terme à l’apartheid, c’est notamment le boycott international des produits sud-africains. Même si secrètement beaucoup de pays vont continuer à négocier et à faire du commerce avec l’Afrique du Sud. Dans cette période de la guerre froide, l’Afrique du Sud était soutenue par le bloc de l’Ouest, s’opposant au communisme, interdit dès 1950. L’ANC et les communistes étaient alliés, Mandela était accusé de communisme alors qu’il n’était pas communiste, même si des sympathies étaient bien réelles“.

Pour aller plus loin

  • Gilles Teulié : Histoire de l’Afrique du Sud. Des origines à nos jours (coll. Texto, Tallandier, 2022)
  • Benaouda Lebdaï : Afrique du Sud : Histoire et Littérature (L’Harmattan Guinée, à paraître en mars 2023)
  • Nadine Gordimer la Sud-africaine : genèse d’un engagement littéraire et politique de Benaouda Lebdaï dans Voix de femmes dans le monde : Au prisme du genre dans la littérature et les arts (Presses universitaires de Rennes, 2018)

Références sonores

  • Nadine Gordimer, interview à la BBC en mai 2011
  • Reportage de l’anglais John Morgan en 1968 pour Freemantle. Les conditions de travail des Noirs dans les mines de Johannesburg.
  • Lecture extrait du roman “Le Conservateur” de Nadine Gordimer, paru en 1974
  • Lecture extrait du roman “Ceux de July” de Nadine Gordimer, paru en 1981

À réécouter : Nadine Gordimer (1923-2014), l’archiviste de l’Apartheid

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