le 21/06/2021 par Édouard Sill – modifié le 11/10/2021

Alexis Danan pose en compagnie des enfants qu’il vient d’arracher à leurs parents, Paris-Soir, 1938 – source : RetroNews – BnF

Journaliste star des années 1930 au sein de Paris-Soir, le reporter Alexis Danan se faisait régulièrement le défenseur des mineurs isolés, marginalisés ou maltraités. Jusqu’à enlever des enfants à leurs parents jugés indignes – et en faire un article.

Chaque grand quotidien a ses célébrités, reporters ou éditorialistes dont les signatures participent à l’image du titre et assurent le succès des ventes. Durant les années trente, aux côtés de Joseph Kessel ou Antoine de Saint-Exupéry, Alexis Danan est l’un des reporters vedettes de Paris-Soir, le journal de l’industriel Jean Prouvost dirigé par le jeune Pierre Lazareff qui « tire » chaque jour à plus de 500 000 exemplaires.

Quadragénaire hyperactif et graphomane, Alexis Danan a ses marottes et mène un combat acharné contre la misère et, surtout, en faveur de ses premières victimes : les enfants. L’enfance malheureuse, dont les « enfants sans joie » sont les souffre-douleurs de leurs parents ou tuteurs, constitue le sujet de la plupart de ses articles, et de ses best-sellers.

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Danan, c’est un style, un art de la tournure et de la mise en scène qui garantissent à chaque reportage, qu’ils s’agissent des « vieux », du bagne de Cayenne ou des aliénés, des reportages en coup de poing.

Mais ses papiers les plus poignants portent sur les enfances outragées, comme celle du petit René, enfant martyr que les parents jetaient par amusement en pâture aux coqs, ou celle de Marie, fillette de Grenoble, vendue par son père avec l’assentiment de sa mère, prostituée à 5 ans aux termes d’un contrat de vente établissant un vertigineux « renoncement paternel » :

En 1935, il crée la Fédération Nationale des Comités de Vigilance et d’Action pour la protection de l’Enfance, dont le siège est  à même adresse du journal. Épaulé par cette association « maison », Alexis Danan interpelle régulièrement Suzanne Lacore sur ces cas épouvantables, la toute nouvelle sous-secrétaire d’État à la Protection de l’Enfance du gouvernement de Léon Blum.

Car, écrivait-il dans les colonnes de Paris-Soir :

« Les enfants martyrs ont tout contre eux : la pusillanimité des âmes sensibles, l’indifférence inconcevable des pouvoirs publics. »

Avec Paris-Soir, il crée un fonds d’adoption, à destination des enfants de l’Assistance publique, permettant à 217 enfants de trouver une famille d’accueil en 1938.

Paris-Soir suit et soutient son journaliste vedette ; les reportages de Danan sont autant de campagnes de pression qui rencontrent l’écho du public. Et le journal se targue d’être à l’origine des victoires obtenues. Alexis Danan, ancêtre des modernes « lanceurs d’alerte » ?

Dans son édition du 1er mars 1937, Paris-Soir fait le point sur les combats gagnés contre les maltraitances à la suite des reportages tonitruants de Danan. Si le journal tire la couverture à lui et s’arroge des campagnes menées par un cortège d’associations, les résultats sont cependant indéniables :

A sa suite, le gouvernement de Front populaire s’engage en faveur de l’enfance et Suzanne Lacore s’entoure d’une Commission de l’Enfance malheureuse, dont Alexis Danan fait naturellement partie, avant d’être nommé quelques mois plus tard rapporteur au Conseil Supérieur de la Protection de l’Enfance. Les sinistres « bagnes d’enfants », dont celui de Mettray, qu’il n’a cessé de dénoncer, sont fermés. Ses campagnes sont menées en collaboration avec l’Union Française pour le Sauvetage de l’Enfance (UFSE). Mais Alexis Danan va faire un usage strict du terme « sauvetage ».

Et en octobre 1938, Danan et Paris-Soir frappent fort. À la suite d’un jugement rendu en appel, un couple maltraitant de Nancy avait été rétabli dans ses droits parentaux. En première instance, les parents indignes en avaient été déchus et condamnés à 18 mois de prison pour les sévices commis sur leurs enfants.

Invoquant une supplique de la directrice de leur école ainsi que de « toutes les mamans de France » et nimbé du prétexte que les enfants avaient juré de fuguer plutôt que de revenir au foyer paternel, Danan décide d’emmener avec lui les deux petits.

Il est désormais le protagoniste principal, le héros de son propre reportage.

« Dix minutes plus tard, je le rejoins au bout de l’impasse pluvieuse. Il a son manteau, son béret, son baluchon. Il est calme, toute énergie tendue, comme un évadé.

Je hèle un taxi. Mais sa voix angoissée m’arrête :

– Faut pas oublier Gérard, dites, monsieur.

On ne pouvait pas, bien sûr.

À Pont-Saint-Vincent, nous avons, sous l’averse, attendu la sortie de l’école. Gérard a sauté au cou de son grand frère, puis, m’apercevant, il a pâli, jusqu’à la racine des cheveux.

– Non, dit Jean-Marie, c’est pas ça, grand bête.

Il lui indiquait ainsi que je n’étais pas un complice des juges.

Bientôt, nous sautions allègrement, tous les trois, dans le train de Paris.

Le coupable, c’est moi.

A l’heure où j’écris ceci, Jean-Marie et Gérard Guise roulent en auto vers quelque extrémité de la France où j’ai toutes raisons d’être sûr qu’on veillera tendrement sur eux. »

Et Danan sait qu’il est désormais un criminel :

« Je me rends un compte très clair de ma faute. J’ai commis un rapt d’enfants et je sais que le fait est qualifié crime.

J’attends les gendarmes avec sérénité. »

Malchance, une tragédie nationale rétrograde l’enlèvement très médiatique de Danan en troisième page : à Marseille, le grand magasin des Nouvelles Galeries s’est embrasé, 73 personnes périssent dans les flammes. Malgré tout, le geste est vu et son appel entendu.

Le courrier des lecteurs de Paris-Soir vibre d’émotion pour le rapt généreux de Danan, on parle de « justice populaire ». Les autres titres publient également des lettres de soutien.

Le « kidnappeur » donne bientôt de ses nouvelles, et se montre en compagnie de ses deux petits protégés. Naturellement, il assure qu’il ne rendra pas les enfants.

Car il sait qu’il a gagné la première manche. Aucun policier ne s’est présenté à son domicile. Tandis que le Procureur général ordonnait une nouvelle enquête, Danan s’est adressé à la Secrétaire générale du Conseil Supérieur de la Protection de l’Enfance par une lettre rendue publique, naturellement dans Paris-Soir.

« Persuadé que le respect de la justice ne s’exprime pas nécessairement par la résignation à toutes les mesures de Justice, j’ai cru de mon devoir, pour entretenir la colère publique toujours si courte dans ses manifestations et si prompte à se lasser, d’enlever à leurs tuteurs les petits Jean-Marie et Gérard Guise, qu’on s’apprêtait à rendre à leurs bourreaux.

Je me suis accusé de ce rapt dans Paris-Soir et j’attends, depuis bientôt deux semaines, d’être invité à rendre compte de mon geste. »

Il affirme être inculpé pour « rapt d’enfants » et reçoit le soutien de Paris-Soir, qui lui offre une nouvelle fois sa une. Plus prosaïquement, il ne lui est reproché qu’une simple complicité dans le délit de « non-représentation d’enfants ».

Entendu par le juge d’instruction en février 1939, il réitère son refus de rendre les enfants à leurs parents, prenant l’opinion à témoin :

« – Je le répète, a déclaré Alexis Danan, je me refuse à rendre Jean-Marie et Gérard Guise à leurs parents. Je ne ramènerais ces enfants à leurs ‘oncle et tante’ que lorsque le père aura signé en faveur de ceux-ci une renonciation catégorique à ses droits. J’ai le sentiment d’agir en ceci comme un mandataire de l’opinion publique, justement irritée contre certaines faiblesses de la justice. Je ne faiblirai pas, quoi qu’il m’en doive coûter. »

L’affaire se conclut heureusement. Mais, bientôt, la Seconde Guerre mondiale emporte Paris-Soir dans la tourmente tandis que Danan tombe sous le coup des lois antisémites.

En 1949, il récidive. Mais le climat n’est plus aussi favorable que dix ans plus tôt.

Il enlève de nouveau deux enfants, à Nîmes pour les soustraire aux mauvais traitements de leur grand-mère, « véritable tortionnaire ». Il est une fois de plus inculpé, en même temps que la présidente de la Fédération Nationale des Comités de vigilance et d’action pour la Protection de l’Enfance Malheureuse, qui avait accueilli les enfants.

Au prétoire,  l’affaire s’engage assez mal, comme le relate le journal Qui, un nouveau venu parmi les titres de presse de l’après-guerre.

La « grand-mère cravache » ne serait pas la Carabosse que l’on prétendait. L’opinion se divise sur l’affaire. Les enfants sont rendus aux coups de leur grand-mère. Et Danan se retrouve le seul condamné, du rapt…. et d’injures à magistrat,  pour une tribune publiée par le journal Franc Tireur stigmatisant les juges chargés de l’affaire.

Loin de retrouver les Unes qui l’accueillaient en 1939, un simple entrefilet rapporte en 1949 sa condamnation à 10 000 francs d’amende.

Pourtant, quelques mois plus tard, Combat rapporte que la « grand-mère cravache » fut finalement condamnée en appel pour maltraitance, sur la foi de certificats médicaux.

Quant à elle, l’œuvre d’Alexis Danan pour les « enfants sans joie » perdure encore aujourd’hui.

Édouard Sill est docteur en histoire, spécialiste de l’entre-deux-guerres, notamment de la guerre d’Espagne et de ses conséquences internationales. Il est chercheur associé au Centre d’Histoire Sociale des Mondes Contemporains.

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