Bizarrement, Mouais, très proche d’Emmaüs-Roya, n’avait jamais proposé d’entretien avec le copain brigand de la vallée. Un manque rattrapé autour d’une bière avec Marion et Cédric, salariés de la communauté, qui nous ont causé d’utopie, de punk, d’entraide, de vie en collectif et de la nécessité de « ne pas se faire bouffer par le confort, mais toujours déranger le pouvoir ».

Kawalight : Quand tu as commencé à mettre ton nez à la frontière et à parler de faire passer les gens pour qu’ils et elles accèdent à leurs droits, on t’a pas mal traité d’utopiste. Que s’est-il passé ? Comment est-on passé de l’utopie à la concrétisation ? Mačko Dràgàn : En gros, comment est-on passé du camping Cédric Herrou mondialement réputé à DTC [ndlr Défend Ta Citoyenneté], puis à la communauté Emmaüs Roya ?

Cédric Herrou : On a souvent tendance à séparer la gestion politique de l’utopie, alors même que la première devrait être basée sur la seconde. On a perdu la poésie dans les discours politiques. On ne nous vend plus de rêve aujourd’hui, ça n’est plus que du cauchemar. Dire qu’on ne peut pas faire de politique avec des discours utopiques est absurde. C’est l’inverse. Il faut de l’utopie pour faire de la politique. Tout est utopique, au départ. A commencer par la recherche scientifique, et notamment certaines opérations chirurgicales. N’était-ce pas utopique que de décider d’engager des fonds pour soigner des gens ?

Toutes les grandes améliorations de la condition humaine se sont basées sur l’utopie, en fait. Et contrairement à ce qu’on nous laisse croire, on peut se permettre de faire de la politique sans être élu et donc de redonner de l’espace politique au peuple. Les associations loi 1901, c’est quand même énorme. On se regroupe, on invente des règles et on peut refaire un monde dans le monde. Et c’est ça qui est beau. Et essentiel. Pour garder confiance, et avoir un impact sur le monde. Je pense qu’il faut avoir un degré d’exemplarité, pour obtenir des choses.

KW : Puisque selon toi, c’est l’utopie qui doit nous construire, comment est-ce que ça nous amène à la communauté Emmaüs-Roya, qui rassemble des personnes en situation de précarité autour d’un projet agricole ? C’est une utopie qui s’est concrétisée ?

CH : Il y a une nécessité pour les gens en précarité de trouver des alternatives. Il faut une mixité dans les initiatives. Là ce qui est intéressant, c’est que des compagnes et des compagnons vivent ensemble. Ce n’est pas qu’une colocation, ils et elles travaillent ensemble dans un projet associatif et économique. Il faut trouver de l’argent pour les allocations et les salaires et le but est d’être autonome financièrement dans notre activité associative. Les compagnes et compagnons ne se choisissent pas et malgré tout, ils arrivent à vivre ensemble. Ce qui en soi est une utopie concrète… et ça se passe bien.

Marion Gachet : Et on se dit souvent que c’est hallucinant, ce niveau de tolérance dont ils font preuve les un.es envers les autres, et que tu ne retrouves pas dans le reste de la société. Ils incarnent vraiment le « vivre-ensemble ». Quand il y en un ou une en « pétage de plomb », les autres vont savoir lui parler. La communauté est une mini-société dans la société, mais elle pourrait être un vrai modèle à dupliquer. Même si, comme dans tout groupe, il y a des conflits et des engueulades, connaître les failles et les motivations de chacun.e permet un réel équilibre dans le « vivre ensemble ».

MD : D’autant que c’est des gens qui ont un vécu qui n’est pas facile…

MG : Et une grande mixité de vécus, c’est ça qui est fou… Ils et elles viennent d’horizons différents et n’ont pas du tout les mêmes caractères, mais ils se retrouvent sur plein de choses. Et puis ils se rassemblent autour du projet agricole aussi. Notre travail a commencé par expliquer aux compagnes et compagnons que ce n’est pas une place d’hébergement d’urgence dont il est question, mais bien d’un projet de vie en communauté. Si tu viens pour avoir un toit et bosser parce qu’on te le demande, ça ne marche pas. Il faut un minimum d’implication. Il aura fallu du temps, mais aujourd’hui au repas de midi, on parle agriculture, on parle marché, on parle livraison, on parle boulot quoi. Et ça nous a changé la vie.

Au sujet de la transition du camp Cédric Herrou jusqu’à Emmaüs Roya, on est allé s’alimenter d’autres utopies concrètes. Au moment de la tournée du film « Libre », de Michel Toesca, on rencontrait toutes les associations locales et on est allé visiter des lieux d’accueil concrets, des squats, des hébergements d’urgence, des communautés Emmaüs, pour essayer de définir un modèle qui nous corresponde. On n’est pas parti de nulle part. On s’est retrouvé dans le fonctionnement Emmaüs et notamment au niveau du statut OACAS (Organisme d’Accueil Communautaire et d’Activités Solidaires). Après, il y avait cette subtilité de rester un projet agricole et non de faire du bric-à-brac, ce qui fait qu’on s’est retrouvés dans la situation cocasse de dire à Emmaüs France « on veut être vous, mais sans faire ce que vous faites », un peu en mode « crash test ».

MD : C’est même surprenant qu’Emmaüs France n’ait pas pensé avant à développer des communautés agricoles ?

MG : Oui et d’ailleurs, on a assisté à des assises de la branche Emmaüs et un compagnon avait pris la parole pour partager sa réflexion sur ce sujet. Emmaüs apparaît comme leader dans le soutien à la précarité, mais pas dans le développement durable et la transition écologique alors que c’est la spécialité de l’association depuis plus de 70 ans. Certaines communautés ont développé des techniques de recyclage incroyables. Du coup, quand on est arrivés avec notre carte de « manger local et bio », ça leur a plu car le mouvement touche de moins en moins de jeunes, en terme d’implication, il y a un côté « has been » alors que le mouvement pourrait jouer clairement un rôle dans le changement sociétal.

CH : Après, je ne pense pas qu’Emmaüs croie au projet agricole comme quelque chose de viable. Vivre de l’agriculture de manière autonome est déjà très compliqué à la base et particulièrement dans les Alpes-Maritimes, avec les terrains et les politiques qu’on a. C’est là qu’intervient le projet des Tuileries. Pour faire de la restauration dans le but de valoriser nos produits. Ne plus simplement les distribuer, mais leur apporter une plus-value dans un modèle basé sur le circuit court. Et on pense aussi beaucoup à l ‘aspect économique. Même si c’est un projet associatif, on a une volonté d’autofinancement, en respectant le fait qu’il n’y ait pas de notion de rentabilité concernant les compagnes et compagnons. La seule chose qui leur est demandée, c’est de l’engagement personnel et chacun.e fait avec ses moyens. On respecte l’individu avec les soucis qu’il ou elle a eu et ainsi chaque individu prend sa place, avec ses difficultés. Il y a une réelle solidarité en ce qui concerne l’efficacité de chacun.

MD : C’est un modèle de contre-société basée sur d’autres valeurs que celle de l’idéologie capitaliste, au profit de valeurs comme celle de l’entraide.

MG : Au-delà des individualités, chaque personne est composante du groupe car la communauté doit être prioritaire. Ça n’empêche pas de faire cas de chaque individu, mais il est nécessaire d’effacer parfois les egos au profit du bon fonctionnement du groupe. Et il y a cette subtilité de leur dire qu’ils ne sont pas irremplaçables, mais tout de même nécessaires. Et ça nous concerne aussi nous en tant que salarié.es.

CH : Au lieu d’adapter des gens à des structures, on inverse le schéma. C’est une valeur à apporter à nos alternatives de vies. C’est des gens qui manquent de confiance en eux parce qu’on leur a fait croire qu’ils n’étaient pas importants ou nécessaires à la société. À la communauté, on remet en valeur l’individu en l’inscrivant dans un système. Chaque individu est nécessaire au bon fonctionnement du groupe. On passe l’éponge sur le passé et on considère l’individu dans ce qu’il est ici et maintenant. Et ça, ça sauve les gens.

MD : Et cette pensée Emmaüs-Roya se concrétise donc dans le projet des Tuileries ? [NDLR : un projet de centre associatif Emmaüs en plein cœur du village de Breil, cf Mouais #14 spécial Roya]

MG : En 2019 on a commencé à penser le projet et chercher de l’argent autour de trois constats. Tout d’abord celui du manque de lien social chez les demandeurs et demandeuses d’asile. Le second constat est celui du manque de confort au camp. Et le troisième concerne l’intégration. Comment appartenir à ton territoire en tant qu’acteur économique ? On achète donc les Tuileries en mai 2020 et on commence les travaux en janvier 2021.

CH : Et puis il y a eu la tempête et on s’est demandé ce qu’on pouvait apporter à la vallée. On a donc mis en place des chantiers participatifs. Après, c’est compliqué. Quand on a commencé en 2016, 2017, c’était facile. Les gens arrivaient et ils avaient froid et faim. Il suffit d’un peu de riz et des tentes Quechua et puis c’est réglé. Tandis que là, les gens ont perdu des ponts, des maisons, leurs activités économiques. On ne savait pas trop quel rôle jouer. Alors on s’est recentré et on s’est dit que le projet des Tuileries était d’apporter quelque chose à la population dans la vallée de la Roya, pour les associations qui n’ont pas de lieu de réunion, et aussi pour les personnes en précarité. Défendre des valeurs agricoles et paysannes, mais aussi le lien avec la population. Beaucoup de gens nous demandent comment dupliquer Emmaüs-Roya. En fait, il ne faut pas dupliquer, il faut s’inspirer et s’adapter au territoire dans lequel on vit. Dans le système anarchiste, finalement c’est un peu ça : adapter le politique aux lieux où il s’inscrit.

MD : La claque de la tempête Alex a aussi été vécue comme un rappel de la nature, comme la pandémie. A ce moment, Cédric, tu avais d’ailleurs fait un texte pour encourager à développer ce genre d’utopies concrètes à échelle locale parce qu’en fait, c’est la seule voie de sortie.

MG : Ça rejoint ce que je voulais dire en termes d’insertion. On a bien vu en faisant le tour des communautés Emmaüs que certain.es compagnes ou compagnons sont là depuis 20 ans, et veulent mourir là-bas. Une loi permet notamment aux sans-papiers d’être régularisé.es au bout de 3 ans de compagnonnage, ça peut en soi offrir une porte de sortie. Mais ce qu’on observe, c’est que certains d’entre eux se sentent bien pour la première fois de leur vie. Ils ont trouvé un cocon familial, un lieu qui les protège, dans lequel ils se sentent bien. Et du coup tu te demandes si leur place est dans un studio au SMIC. Si la réinsertion c’est ça, bon…

MD : Le modèle global de l’insertion c’est une insertion au capitalisme, en fait. Une éducation à la pensée dominante.

MG : « L’insertion », c’est un terme qui nous dérange. On n’a pas envie d’intégrer des gens à un milieu néo-libéral. Il y a la notion d’éducation populaire aussi : on essaye de communiquer des valeurs de vie ; après, ils en font ce qu’ils veulent. C’est une vraie question, tout ça. Que ce soit les compagnes ou compagnons âgé.es qui ont fui un système toute leur vie, ou les jeunes qui se sentent déjà en trop à 23 ans, je me demande si j’ai vraiment envie de les accompagner dans la norme. On reste à l’écoute de leur demande, mais on prône quand même un mode de vie qui n’est pas la norme.

MD : Sur le long terme, vous envisagez quoi avec les Tuileries ?

CH : Notre but avec Marion, c’est de créer un outil autofinancé qui fonctionne sans nous. Pouvoir être indépendants de tout ce qui est organisme d’État. Être autonomes tout en gardant le côté punk. Ce qui me fait peur c’est qu’on s’assagisse. La communication un peu virulente, c’est un truc qu’il faut garder. Quand tu es trop dans le système, comme de nombreuses ONG par exemple, il y a des compromis et donc de l’autocensure. Et tu perds tes valeurs au profit d’une bonne relation avec une préfecture. Ce qui me tient à cœur, c’est qu’on garde notre étiquette DTC et à tout prix le côté punk et sans compromis, quitte à tout perdre. La force des précaires, c’est qu’on n’a rien à perdre, qu’on a tout à gagner et qu’on a peur de rien. Ne pas se faire bouffer par le confort, mais toujours déranger le pouvoir. Le confort endort et c’est ma crainte. On y travaille.

Des propos recueillis par Kawalight et Mačko Dràgàn.

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