Tribune

Donatella Di Cesare

Philosophe

Dans une tribune au « Monde », Donatella Di Cesare plaide pour l’amnistie des anciens brigadistes et autres militants réclamés par la justice italienne. Selon la philosophe italienne, ce geste de grâce permettrait enfin de repenser avec rationalité et sérénité les années 1970.

Tribune. Est-il possible de faire face à l’histoire, de travailler sur ses traumatismes, de soigner ses blessures, par des arrestations posthumes ? La justice obsessionnelle n’est-elle pas le véritable obstacle à la reconstruction du passé et à la promotion d’un débat ouvert ?

La récente démarche du gouvernement italien, qui a demandé l’extradition d’une poignée de femmes et d’hommes réfugiés depuis des décennies en France, a la saveur aigre de la revanche et le goût amer de la vengeance. Comme si la remise de leurs corps, à enfermer dans les murs d’une prison, était le moyen de poser une pierre tombale, le sceau d’un stigmate sur ce chapitre de l’histoire italienne.

Une sombre continuité

De manière lapidaire, on utilise l’étiquette « années de plomb » pour indiquer une période complexe, marquée par des inquiétudes et des tensions, mais riche aussi de ferments et de nouveaux espoirs.

De même que l’Allemagne a émergé du nazisme, l’Italie s’est reconstituée sur les décombres du fascisme – à la différence qu’il y a eu chez nous une résistance et une guerre civile. Mais dans un cas comme dans l’autre, il est demeuré une sombre continuité. Et pas seulement parce que les anciens fascistes ont occupé des postes dans les préfectures, les commissariats de police et les administrations.

Lorsque ma génération, celle des années 1970, ouvrit les yeux sur les fautes des pères, une extrême violence commença. Je me souviens comme si c’était hier du massacre de la piazza Fontana [à la suite de l’explosion d’une bombe dans le hall de la Banque de l’agriculture qui fit 16 morts et 80 blessés], le 12 décembre 1969, dont les anarchistes furent aussitôt accusés. Ce fut la « stratégie de la tension » : complots putschistes, détournement des services secrets, collusion des appareils de l’Etat, violences et bombes néofascistes, qui jouissaient de couvertures. Ici, oui, il y a encore beaucoup à éclaircir. Donc, 1968 n’avait pas suffi.

Nous qui nous reconnaissions dans l’Italie partisane, nous nous mobilisâmes. Et je parle personnellement, parce que je faisais alors partie d’un groupe de la gauche extraparlementaire et du collectif féministe de ma faculté de lettres et de philosophie à [l’université] Sapienza de Rome. Ce fut une saison de luttes politiques et de batailles culturelles décisives.

Il faut le reconnaître : il y a eu en Italie, à gauche, une grande révolte, peut-être la plus importante et la plus étendue dans le contexte occidental de l’après-guerre. Elle a été très radicale, avec de forts traits libertaires et anarchistes, sur lesquels la philosophie politique doit encore réfléchir. Elle jouissait d’un large consensus, c’est indéniable. Dans certaines régions, elle dégénéra en lutte armée, néfaste et, à bien des égards, suicidaire. Les Brigades rouges, en partie issues du mouvement ouvrier, se transformèrent d’avant-garde en organisation clandestine.

Compassion et respect

Comment ne pas condamner la violence ? En ce qui me concerne, je l’ai toujours subie, jamais perpétrée. Face à la douleur des victimes, à leur angoisse profonde, on ne peut manquer d’éprouver compassion et respect. Il m’est arrivé récemment de lire le dialogue entre Gemma Calabresi, veuve du commissaire tué le 17 mai 1972, et son fils Mario.

Mais le témoignage de la victime, par le poids incommensurable de ses paroles, finit par interdire toute question. Ce qui est difficilement conciliable avec la démocratie qui est un débat ouvert. C’est précisément parce que les limites entre la sphère privée et la sphère publique, entre la sphère juridique et la sphère politique sautent que l’émotion prévaut et que tout est dépolitisé.

Mais est-il possible d’aborder ainsi un thème politique comme celui des années 1970 ? Je ne le crois pas. Et j’espère que le temps est venu d’en discuter avec rationalité et sérénité, surtout avec une analyse historique et politique. Il est dommage qu’en Italie, ce sujet soit tabou et qu’il soit difficile d’intervenir au risque d’être stigmatisé.

Que les magistrats et les anciens magistrats prennent toujours la parole, montre la tendance à réduire un chapitre entier de l’histoire à un procès contre une poignée de coupables. Plutôt que d’exiger la restitution de ces « monstres », une amnistie serait nécessaire, comme cela s’est produit au terme de guerres civiles et de crises politiques marquées par la violence. C’est ainsi que Palmiro Togliatti (1893-1964), chef du Parti communiste italien (PCI) et ministre de la justice et de la grâce dans le premier gouvernement républicain, promulgua en 1946 une amnistie pour ceux qui s’étaient souillés des pires crimes fascistes.

Une réponse judiciaire anachronique

Il y aurait beaucoup d’autres exemples récents à rappeler – celui de l’Afrique du Sud – où le geste de la grâce a permis de retravailler la mémoire et d’aller de l’avant. Quand on parle de victimes et de coupables, on reste dans la tragédie, on perpétue l’affrontement, on ravive le désir de vengeance et on ne crée pas une communauté interprétative.

Il faut au contraire se demander pourquoi cette grande révolte a eu lieu dans les années 1970 et s’interroger sur les effets qui durent encore et sont évidents. La gauche gouvernementale, qui a condamné ce mouvement dans son ensemble, s’est privée d’idées et de perspectives qui seraient aujourd’hui très importantes.

Après une saison de lois spéciales, de procès et d’arrestations, en 2021 une réponse judiciaire est anachronique sur des événements qui remontent à quarante ans. L’acharnement à persécuter indique seulement que le passé ne passe pas. Est-ce que le retour de Marina Petrella, Giorgio Pietrostefani et les autres interpellés changerait quelque chose ? Des personnes désormais différentes qui, si elles se sont alors réfugiées en France, l’ont fait par défaut des garanties élémentaires d’impartialité, comme l’a indiqué Carlo Ginzburg dans Le Juge et l’historien (Verdier, 2007), son essai sur le procès Sofri.

La France a alors montré son visage tolérant, cette ouverture des Lumières qui la rend célèbre et en fait un point de référence pas seulement en Italie. Espérons que les questions électorales, les sondages d’opinion et les échanges mutuels entre gouvernements n’auront pas le dessus et ne nuiront pas aujourd’hui à cette tolérance de la raison.

Donatella Di Cesare est philosophe, essayiste. Elle enseigne à la philosophie théorique à l’université Sapienza de Rome (Italie).

Donatella Di Cesare (Philosophe)

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