Le Monde diplomatique du mois de mai publie un large dossier sur le génocide rwandais. Chronologie, verbatim, le rôle de la Belgique, le silence de l’Afrique, les archives toujours sous contrôle, nous vous proposons sur plusieurs jours ces éclairages particuliers et indispensables pour comprendre, un peu mieux, ce monstrueux génocide. (NDLR)

1959

Expulsion de dizaines de milliers de Tutsis, notamment vers l’Ouganda.

1962

Indépendance.

1963

Massacres de Tutsis par le pouvoir hutu.

1973

Coup d’État du général hutu Juvénal Habyarimana. Massacre de Tutsis.

1975

18 juillet. Accord d’assistance militaire France-Rwanda.

1986

M. Yoweri Museveni s’empare du pouvoir en Ouganda avec le soutien de Tutsis exilés bientôt réunis au sein du Front patriotique rwandais (FPR) de M. Paul Kagamé.

1990

1er octobre. Offensive militaire du FPR à partir de l’Ouganda.

1993

4 août. Accords de paix d’Arusha (Tanzanie) entre le gouvernement rwandais et le FPR.

5 octobre. Création de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar).

1994

Janvier-mars. Premiers assassinats commis par les milices.

6 avril. Le président Habyarimana et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira trouvent la mort dans un attentat contre leur avion. Assassinat de dix casques bleus belges.

Avril-juillet : génocide des Tutsis par des milices Interahamwe et Impuzamugambi, parfois assistées par les forces armées rwandaises (FAR).

22 juin. Prévue pour deux mois et autorisée par le Conseil de sécurité des Nations unies, l’opération « Turquoise », menée par l’armée française, doit protéger les civils rwandais et distribuer l’aide humanitaire.

Juillet. Le FPR prend le pouvoir à Kigali.

1997

6 décembre. La commission d’enquête parlementaire belge concernant les événements du Rwanda constate que « la communauté internationale, et certaines de ses composantes, dont la Belgique, ont failli en avril 1994 ».

1998

La mission d’information parlementaire sur le Rwanda (France) reconnaît des « erreurs d’appréciation graves ».

2000

14 avril. M. Kagamé est élu président du Rwanda ; il sera réélu en 2003, 2010 et 2017.

7 juillet. Le groupe international de personnalités mandaté par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) rend son rapport, intitulé « Rwanda : le génocide qu’on aurait pu stopper ».

2006

24 novembre. Le Rwanda rompt ses relations diplomatiques avec la France pour protester contre les poursuites engagées par le juge Jean-Louis Bruguière contre des responsables rwandais dans l’enquête sur l’attentat du 6 avril 1994.

2008

5 août. Nommée par M. Kagamé, la commission Mucyo (du nom de son président, l’ancien ministre de la justice Jean de Dieu Mucyo) accuse dans son rapport la France d’avoir contribué à préparer le génocide et d’y avoir participé.

2021

26 mars. Le rapport de la commission d’historiens présidée par Vincent Duclert reconnaît des « responsabilités accablantes » de la France, mais souligne l’absence de complicité dans le génocide.

19 avril. Commandé par Kigali en 2017 au cabinet d’avocats américain Levy Firestone Muse, un rapport conclut à la « lourde responsabilité » de la France dans le génocide, mais ne formule aucune accusation quant à sa participation aux tueries de 1994.

La leçon de Desmond Tutu

« Un an après l’investiture du nouveau gouvernement rwandais, en juillet 1995, l’archevêque sud-africain Desmond Tutu vint prononcer un sermon dans un stade à Kigali (…). En Afrique du Sud, dit-il, on avait “des langues différentes, des races différentes, des cultures différentes.(…) Vous êtes tous noirs. Vous parlez la même langue. Et j’essaie de découvrir ce que nous avons ici dans nos têtes”. L’insistance de Tutu sur la race se voulait une expression de solidarité [africaine], mais le Rwanda n’était pas l’Afrique du Sud ou le Nigeria, et les Africains n’avaient rien fait de plus que quiconque pour arrêter le génocide. Il était donc étrange de s’entendre dire qu’un crime perpétré par des Rwandais contre d’autres Rwandais était un crime contre la fierté et le progrès de l’Afrique, et que la honte qu’il suscitait était une affaire privée africaine plutôt que l’opprobre du monde entier. » Philip Gourevitch, Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles. Chroniques rwandaises, Denoël, Paris, 1999.

Confusion médiatique

« Si les ambiguïtés de l’opération [“Turquoise”] sont dénoncées dès l’origine par des organisations humanitaires et par quelques journalistes, la majeure partie des rédactions [françaises] inscrivent leurs productions dans un récit dominant qui place les soldats français dans le rôle de sauveurs d’une population rwandaise poussée à l’exil vers le Zaïre [aujourd’hui République démocratique du Congo]. Dès lors, les principales victimes de ce récit sont les civils hutus qui fuient les combats et l’avancée du FPR [Front patriotique rwandais], puis luttent contre l’épidémie de choléra touchant les camps de réfugiés. Le génocide des Tutsis est largement relégué à l’arrière-plan, et l’événement se résume le plus souvent à une mission salvatrice menée par la France dans un contexte de catastrophe humanitaire. Ce récit médiatique dominant aboutit ainsi 1) à instiller le doute quant à la nature et à l’origine des victimes ; 2) à rendre confuses, voire à inverser les responsabilités des massacres (les génocidaires hutus deviennent des victimes quand le FPR, qui met fin au génocide, devient l’agresseur) ; 3) à héroïser le rôle de la France, de ses responsables politiques et de ses soldats. Tel est le socle à partir duquel les souvenirs communs sur l’événement vont se construire, se déployer, se reconfigurer. » François Robinet, « Le rôle de la France au Rwanda : les journalistes français au cœur d’une nouvelle guerre de mémoire (1994-2015) », Le Temps des médias, n° 26, Paris, printemps 2016.

« Opération de camouflage »

Collin Sekajugo. — « Digest » (Digérer), 2018

« La crise rwandaise s’achève en désastre pour le Rwanda, en défaite pour la France. La France est-elle pour autant complice du génocide des Tutsis ? Si l’on entend par là une volonté de s’associer à l’entreprise génocidaire, rien dans les archives consultées ne vient le démontrer. La France s’est néanmoins longuement investie aux côtés d’un régime qui encourageait des massacres racistes. Elle est demeurée aveugle face à la préparation d’un génocide par les éléments les plus radicaux de ce régime. Elle a adopté un schéma binaire opposant d’une part l’ami hutu incarné par le président Habyarimana, et de l’autre l’ennemi qualifié d’“ougando-tutsi” pour désigner le FPR. Au moment du génocide, elle a tardé à rompre avec le gouvernement intérimaire qui le réalisait et a continué à placer la menace du FPR au sommet de ses préoccupations. » « La France, le Rwanda et le génocide des Tutsis (1990-1994) », rapport de la commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsis (rapport Duclert), Paris, 26 mars 2021.

« Au cours des vingt-cinq dernières années, l’État français a mené une opération de camouflage afin d’enterrer son passé au Rwanda. Après que des médias français et une commission rwandaise ont publié des rapports critiques à propos du rôle de l’État français dans les affaires rwandaises, en particulier le génocide, l’État français a répondu par des enquêtes biaisées, dont l’une s’appuyait sur les témoignages de génocidaires. Alors que les tribunaux nationaux du Rwanda et les cours internationales cherchaient à faire comparaître les génocidaires en justice, l’État français a permis à de nombreuses affaires de rester en suspens pendant des décennies. Depuis le génocide, l’État français a offert un refuge à de nombreuses personnes soupçonnées d’être impliquées dans des crimes de génocide, dont l’ancienne première dame Agathe Kanziga Habyarimana. » « Un génocide prévisible : le rôle de l’État français en lien avec le génocide contre les Tutsis au Rwanda », rapport du cabinet Levy Firestone Muse, Kigali, 19 avril 2021.

« Tous ceux qui [au sein des autorités françaises] prônaient une intervention de l’armée française étaient en fait favorables au gouvernement hutu (…). J’étais extrêmement hostile à cette solution, car cela aurait pris les allures d’une expédition coloniale (…). Ça aurait fait de nous des acolytes de ce début de génocide. »

 Édouard Balladur, premier ministre en 1994, France 24 et RFI, 14 avril 2021.

« Présents au Rwanda pour accompagner l’application des accords d’Arusha, les 2 300 hommes de la Minuar, la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda, n’ont pas pu s’opposer au génocide. Pis, ils ont abandonné le Rwanda quand le Conseil de sécurité des Nations unies a décidé, le 21 avril 1994, à la suite du retrait de la Belgique, dont plusieurs soldats avaient été massacrés, de réduire drastiquement, à 270 hommes, leur nombre sur le terrain. La France, par solidarité avec nos amis belges, s’est associée à cette mesure qu’aujourd’hui la vérité impose de qualifier d’acte de lâcheté internationale. (…) La vérité oblige à dire de la même manière que nous n’avons pas mesuré que nous abandonnions, en quittant Kigali avec le dernier avion français, le 14 avril, des centaines de milliers de Tutsis promis à la mort, des morts atroces, insoutenables. »

Alain Juppé, ministre des affaires étrangères en 1994, Le Monde, 7 avril 2021.

« Les officiers de [l’opération] “Turquoise”, à commencer par moi, ont sans doute commis des erreurs. Les historiens dévoilent aujourd’hui que leur origine se situait au plus haut niveau de l’État, dans le biais inexcusable tant de l’évaluation de la situation que des directives. Sur le terrain, mes marsouins, mes capitaines, mon état-major et moi-même avons su nous faire rapidement une idée plus juste de la situation et le rapport de la commission Duclert atteste que nous l’avons fait valoir auprès de nos chefs. (…) Les responsables politiques et militaires qui nous ont poussés, et continuent de nous inciter, à défendre ce qui fut leur politique, nous sont plus odieux que ne sont injustes ceux qui nous accusent de complicité de génocide. Une éthique de la direction politico-militaire des opérations de la France reste à inventer. »

Général (2S) Patrice Sartre, commandant du régiment d’infanterie chars de marine (RICM) au sein de l’opération « Turquoise », Le Monde, 30 mars 2021.

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