Par JEAN-FRANCOIS MEEKEL

Emmanuel Dorronsoro Qui a sauvé le pont de Pierre ?
Pablo Sanchez entre mythe et réalité

Pablo Sanchez, résistant républicain espagnol a-t-il réellement désamorcé les charges explosives placées par les Allemands à l’intérieur des arches du Pont de Pierre le 27 août 1944, veille de la libération de la ville ? Seule certitude, il est mort ce même jour les armes à la main au bas du pont, abattu par les soldats allemands.

Et la réponse est clairement non pour l’auteur, Emmanuel Dorronsoro Mocha né à Bordeaux en 1951 dans une famille de réfugiés politiques, son père était communiste. Officier de police à la retraite, membre de Ay Carmela, association mémorielle bordelaise où il est chargé du secteur histoire, il est également co-fondateur en 2004 et premier président de Caminar, coordination nationale des descendants et amis des exilés de l’Espagne républicaine et antifasciste, coordination qui regroupe 15 associations mémorielles sur la France.

         Pablo Sanchez entre mythe et réalité

Au départ de la controverse : le projet porté par Ay Carmela (avec un accord de principe de la ville de Bordeaux) de mettre en place une nouvelle plaque là où est tombé Pablo Sanchez quai Richelieu au pied du pont en question, la plaque existante ne « leur semblait pas honorer de manière satisfaisante ce combattant reconnu depuis mort pour la France. » J’abrège mais sur ladite plaque devait figurer la mention mort pour la France mais rien sur le déminage du pont. Une formulation refusée par l’amicale des anciens guérilleros en France (l’AAGEF-FFI) qui défend pour sa part mordicus la responsabilité » de Pablo Sanchez dans le « désamorçage du pont de Pierre. » (sic)
« Tentative de captation de la mémoire » accusent les autres et nombreuses associations d’anciens républicains espagnols, toutes très actives dans la nombreuse communauté espagnole bordelaise et girondine. L’AAGEF-FFI de la Gironde se déclare « la seule habilitée à reprendre ce dossier » puisque (…) « elle est reconnue par l’ensemble des associations d’Anciens combattants »

                      Le PC et les autres 

Et Emmanuel Dorronsoro de présenter dans cet ouvrage le résultat d’une longue enquête, archives militaires et civiles, recoupages des témoignages, observation des lieux au regard des affirmations, accords Kühnemann-Rougés entre les officiers allemands et le maquis, (1) au bout du compte rien ne permet d’affirmer que Pablo Sanchez tout héroïque qu’il fut, ait déminé ou désamorcé les charges à l’intérieur ou à l’extérieur du pont de Pierre. Rappelons pour mémoire que ce pont, unique franchissement à l’époque sur la Garonne avait de ce fait un intérêt stratégique, « seul moyen de faire franchir le fleuve rapidement à des milliers de soldats allemands ».
Rien non plus sur cet acte héroïque dans les comptes rendus de presse et les témoignages consécutifs à ses obsèques où les bordelais se sont rendus massivement. Ainsi le quotidien Sud-Ouest (juste crée le 29 août en remplacement de la collaborationniste Petite Gironde) du jeudi 31 août 1944 parle « d’un homme de la Résistance, un Espagnol, M. Sanchez » qui « réussit, armé d’une mitrailleuse, à interdire pendant longtemps le passage des derniers occupants, empêchant ceux-ci de mettre en batterie un canon qui pouvait couvrir leur retraite. M. Sanchez devait tomber traîtreusement frappé par derrière. » Toujours rien sur le déminage. De la même manière le tract diffusé par la 24ème division espagnole de francs-tireurs et partisans (F.F.I.) appelant à suivre le cortège funéraire stipule que Pablo Sanchez « essayait de s’emparer du canon que les envahisseurs fascistes allemands avaient placé à la place Bourgogne »
Autre élément de la controverse et pas des moindres : l’appartenance politique supposée de Pablo Sanchez. Un point qui met en lumière les graves conflits qui opposèrent entre eux les républicains espagnols tant pendant la guerre civile que dans l’exil et la résistance aux nazis, pour faire simple : les communistes et les autres, anarchistes, socialistes, poumistes. Des conflits qui visiblement 70 ans plus tard ne sont pas réglés. Ainsi Pablo Sanchez fut revendiqué autant comme appartenant à la JEL, la Junta Espanola de Libéracion regroupant les républicains non communistes qu’à la UNE, Union Nationale Espanola tenue par le PCE. Deux organisations rivales dit l’auteur, « ennemies serait même plus approprié » précise-t-il.

La Gironde accueillait 25 400 espagnols en 1950

Dans ce document, Emmanuel Dorronsoro met aussi cet épisode en perspective et rappelle avec clarté le contexte historique : la guerre civile, la défaite, la retirada qui jeta au bas mot 450.000 espagnols sur les routes vers la France où l’on sait dans quels camps ils furent « accueillis ». Et pourtant la part déterminante prise par les guérilléros espagnols dans les maquis et la libération de la France. Puis leur déception quand la guerre froide figea le décor et impliqua l’acceptation de la dictature franquiste …L’auteur rappelle que la Gironde fut en 1950 le 2ème département espagnol avec 25 400 recensés après la Seine.
Emmanuel Dorronsoro naît à Bordeaux en 1951, naturalisé à 21 ans, petit espagnol en France et el franchute en Espagne veut « réhabiliter ces hommes et ces femmes qui n’ont pas la place qu’ils méritent dans l’histoire » « Je suis né en 1951. La période qui commence alors met fin de manière irrémédiable à l’espoir de la Vuelta (le retour). Finis, les repas dans les foyers de républicains espagnols où l’on trinquait à la Vuelta. C’est la période la plus difficile de l’exil espagnol. À défaut de pouvoir regarder devant eux mes parents se sont mis à regarder devant nous, pour nous, leurs enfants. Il leur a fallu corriger ce réflexe instinctif qui dirigeait le regard vers le sud, censurer leurs pensées qui ne cessaient de s’échapper vers l’autre versant des Pyrénées. » L’auteur se dit fier d’être un  hijo de los vencidos , « « porteurs de valeurs humanistes et internationalistes ».

Les accords Kühnemann-Rougés


« Toutes les troupes des armées allemandes d’occupation devront avoir quitté la ville de Bordeaux à minuit au plus tard. Le port, les installations portuaires et les ponts devront rester intacts. Les troupes américaines et alliées, ainsi que le maquis ne pourront occuper la ville qu’à partir de 0h et une minute, le 28 août 44 »

Rencontre avec l’auteur mercredi 6 février à la bibliothèque de Bègles 18h30

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