Membre du MDS, une formation de gauche laïque agréée par l’Etat, Fethi Ghares était notamment poursuivi pour « atteinte à la personne du président de la République ».

Par Madjid Zerrouky Publié le 10 janvier 2022 à 16h11, mis à jour hier à 11h28

Des responsables du Mouvement démocratique et social (MDS), de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (Laddh) et du Parti socialiste des travailleurs (PST) lors d’une conférence de presse à Alger, en juillet 2021. RYAD KRAMDI / AFP

Au juge qui l’interrogeait sur sa volonté de « changer le régime », Fethi Ghares avait rétorqué qu’« en démocratie, le combat politique se déroule dans l’espace public et c’est le peuple qui tranche ». « Je suis le coordonnateur d’un parti politique, insistait-il ensuite. Cette qualité, je la garde même dans ma cellule. »

Jugé le 26 décembre 2021, ce membre du Mouvement démocratique et social (MDS), formation algérienne de gauche laïque engagée en 2019 dans les manifestations antirégime du Hirak, a été condamné à deux ans de prison ferme, dimanche 9 janvier. Ce verdict à l’encontre du responsable d’un parti légal et agréé par les autorités, marque une nouvelle escalade dans la répression en Algérie, s’inquiètent opposants et avocats.

Le porte-parole du MDS avait été arrêté le 30 juin. Placé en détention, il était poursuivi pour « atteinte à la personne du président de la République », « outrage à corps constitué », « diffusion au public de publications pouvant porter atteinte à l’intérêt national », « diffusion d’informations pouvant porter atteinte à l’unité nationale » et « diffusion d’informations pouvant porter atteinte à l’ordre public ». Des accusations qui reposent sur les publications de M. Ghares sur le réseau social Facebook et des échanges privés extraits de son téléphone. Le ­procureur avait requis trois ans de prison, sans prendre la peine de plaider.

Le « sultan » et le « pyromane »

« Fethi Ghares a contredit le sultan », remarquait l’un de ses défenseurs pendant l’audience du 26 décembre, rappelant le soutien de l’opposant à un journaliste que le président, Abdelmadjid Tebboune, avait publiquement qualifié de « pyromane ». Détenu pendant six mois, Rabah Karèche, du quotidien Liberté, avait été inculpé après avoir rendu compte d’un mouvement de protestation dans le Sud algérien. Quelques jours avant l’arrestation de Fethi Ghares, le siège du MDS avait d’ailleurs abrité un meeting de soutien au journaliste emprisonné.

Ses locaux, dans le centre d’Alger, ont coutume d’accueillir des rencontres d’activistes et de militants qui, interdits de se réunir dans l’espace public ou dans des espaces assujettis à une autorisation de l’administration, ont recours aux sièges de partis d’opposition « amis ». Ces trois dernières années, Fethi Ghares a été interpellé une demi-douzaine de fois en marge de manifestations en Algérie.

« En ciblant Fethi Ghares, le pouvoir cherche aussi à interdire toute possibilité d’articuler luttes politiques et sociales », estime Yacine Teguia, membre de la direction du MDS, en soulignant que la crise économique s’aggrave dans le pays, soumis à des tensions inflationnistes et à des pénuries de produits de base. « Il n’est pas le seul. D’autres militants ont été lourdement condamnés, je pense notamment au président de l’association SOS Bab el-Oued, Nacer Meghnine », ajoute-t-il en référence au sort réservé à l’animateur d’une organisation culturelle créée dans les années 1990 et très active dans ce quartier populaire de l’ouest d’Alger : en septembre, Nacer Meghninea été condamné à huit mois de prison ferme pour, entre autres accusations, sa « participation à des délits qui portent atteinte à l’intérêt national et à l’unité nationale ».

« Le MDS subit la répression depuis des années. Le comportement du pouvoir actuel est dans la droite ligne de l’époque d’Abdelaziz Bouteflika, quand les arrestations et les poursuites judiciaires nous visant étaient nombreuses et que des militants de notre mouvement ont connu la prison, rappelle M. Teguia. Ces persécutions judiciaires se manifestaient déjà par l’interdiction de nos activités politiques. La situation actuelle révèle un nouveau calcul du pouvoir : la volonté de s’attaquer à l’un des courants qui ont émergé du Hirak. »

Des partis menacés de dissolution

D’autres partis de l’opposition sont ainsi menacés par les autorités. Ils partagent avec le MDS un soutien aux détenus d’opinion et leur appartenance au Pacte del’alternative démocratique (PAD), un regroupement d’organisations du camp démocrate qui a été créé en juin 2019 avec l’ambition de construire une autre offre politique. « Fethi Ghares y joue un rôle éminent. C’est le regroupement des forces progressistes qui est aujourd’hui visé », poursuit M. Teguia.

Dans le collimateur des autorités notamment, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), mis en demeure par le ministère de l’intérieur de ne plus ouvrir ses locaux au mouvement associatif ou à d’autres forces politiques pour des réunions qualifiées d’« illégales » par les autorités. Le RCD est l’un des premiers partis d’opposition créés au lendemain de l’ouverture politique qui avait suivi les émeutes d’octobre 1988. Il risque une dissolution, tout comme l’Union pour le changement et le progrès (UCP) et le Parti socialiste des travailleurs (PST), également membres du PAD.

L’application à la lettre de la loi – très restrictive – qui régit la vie des partis politiques algériens depuis trois décennies signifie de fait qu’il est désormais interdit aux partis politiques légaux d’exercer une activité militante et publique hors des bâtiments où siègent les institutions « élues » locales ou nationales. Y compris dans les propres locaux desdits partis.

Plus de 200 personnes sont actuellement derrière les barreaux en Algérie pour des faits en lien avec le Hirak, selon le Comité national pour la libération des détenus (CNLD).

Madjid Zerrouky

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