Maxime Benatouil, membre du collectif juif décolonial, Tsedek !, dénonce la participation du RN à la manifestation prévue ce dimanche, et regrette que la gauche, unie, n’ait pas organisé son propre rassemblement.

Hugo Boursier • 10 novembre 2023

« Hors de question de manifester contre l’antisémitisme avec des racistes »
Manifestation contre la réforme judiciaire de Benyamin Netanhyaou, en mars 2023, à Tel Aviv.
© Yoav Aziz

Une manifestation contre l’antisémitisme avec des cadres d’un parti fondé par d’anciens Waffen SS. C’est toute la contradiction de l’événement organisé ce dimanche à l’appel de la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, et de son homologue du Sénat, Gérard Larcher, que dénonce le collectif juif décolonial, Tsedek !. Créé cet été, plusieurs de ses membres viennent de l’Union juive française pour la paix. Le collectif lutte contre le racisme d’État et le système colonial israélien, en solidarité avec la Palestine. Maxime Benatouil, l’un de ses militants, pointe l’hypocrisie des partis de droite et d’extrême droite qui participent à la manifestation prévue ce dimanche. Mais il souligne, aussi, la « faiblesse politique » de la gauche, incapable d’avoir lancé sa propre manifestation avec comme mot d’ordre, au-delà de la lutte contre l’antisémitisme, un massif appel au cessez-le-feu à Gaza.

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Quelle est votre position par rapport à la manifestation de dimanche, organisée à l’appel de la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, et de son homologue du Sénat, Gérard Larcher, et à laquelle participe le Rassemblement national ?

Maxime Benatouil : L’annonce de cet événement nous a plongés dans une grande inquiétude. Nous pensons que manifester contre l’antisémitisme – qui est une forme de racisme – avec des racistes, constitue un recul politique important. C’est très dangereux. Et ce, pour deux raisons. La première, c’est qu’il est hors de question que l’on manifeste avec des représentants du Rassemblement national, un parti fondé par d’anciens Waffen SS. Cela participerait du processus de dédiabolisation de ce parti d’extrême droite. Nous sommes fondamentalement contre.

Le gouvernement a eu une réaction catastrophique et irresponsable. Ils n’ont rien fait pour faire baisser la tension.

Mais nous refusons aussi de marcher avec les « racistes respectables » de la droite qui a voté au Sénat, mercredi 8 novembre, la suppression de l’aide médicale d’État ou qui a soutenu les macronistes sur le projet de loi immigration. C’est intolérable. D’autant que le gouvernement, selon nous, a une responsabilité très forte dans cette recrudescence d’actes antisémites. Depuis l’attaque du 7 octobre perpétrée par le Hamas, il n’a fait que fermenter les tensions au lieu de tenter de calmer le jeu.

C’est-à-dire ?

Nous pensons que le gouvernement a eu une réaction catastrophique et irresponsable. Ils n’ont rien fait pour faire baisser la tension. Ils ont interdit l’expression de solidarité et de compassion avec le peuple palestinien, qui est en train de se faire massacrer dans la bande de Gaza. Et il a interdit cette expression de solidarité au nom de notre sécurité à nous, juifs de France, et donc au nom de la lutte contre l’antisémitisme. Tout en affichant un soutien « inconditionnel » à l’État d’Israël – même si Emmanuel Macron s’est montré ouvert au cessez-le-feu mercredi. Ce faisant, il a nourri l’islamophobie : ces interdictions de manifester ciblaient avant tout les populations arabes musulmanes de France. Elles les ont fait passer, encore plus que d’habitude, pour des apologistes du terrorisme. Associer les juifs de France à un soutien « inconditionnel » de l’État d’Israël produit, selon nous, de l’antisémitisme.

Que dites-vous de la proposition du Parti socialiste de manifester ce dimanche, mais en maintenant une distance avec les représentants du RN ?

Ce que je regrette, c’est que la gauche soit trop faible pour organiser sa propre manifestation sans les racistes du RN et sans les « racistes respectables » de la droite et d’une fraction de la Macronie. Cette décision d’une partie de la gauche d’établir un cordon sanitaire permet de participer à la lutte contre l’antisémitisme. Je l’entends, et c’est louable. Mais cela dénote surtout sa faiblesse politique et sa faiblesse mobilisatrice de ne pas être en mesure de créer son propre événement rassembleur. Oui, il ne faut pas laisser la lutte contre l’antisémitisme à l’extrême droite. Évidemment. Mais il ne faut pas le faire avec eux. Il faut le faire ailleurs ou à un autre moment. Et on ne peut pas l’organiser sans appeler à un cessez-le-feu immédiat dans la guerre du gouvernement israélien contre Gaza.

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Comprenez-vous la position de la France insoumise et de la CGT qui ont appelé à participer au rassemblement organisé par le Réseau contre l’antisémitisme et tous les racismes (Raar) organisé jeudi 9 novembre, plutôt qu’à la manifestation prévue ce dimanche 12 novembre ?

Nous saluons la position de la CGT et de la France insoumise de ne pas appeler à manifester contre l’antisémitisme avec ce mot d’ordre et ces participants d’extrême droite. En revanche, nous regrettons une forme de contradiction opérée par le Raar : le réseau organise un rassemblement contre l’antisémitisme, appelle à ce que le public soit nombreux, mais quand la FI s’y rend, le Raar dénonce une tentative de récupération dans une publication sur X (ex-Twitter). C’est problématique parce que le Raar les critique d’être venus, mais il les aurait aussi pointés du doigt si le parti n’avait pas participé.

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Y-a-t-il des résurgences d’un antisémitisme à gauche depuis le 7 octobre, comme certains le disent avec l’utilisation du verbe « camper » de Jean-Luc Mélenchon ou le sketch de Guillaume Meurice sur France Inter ?

Nous ne voulons pas faire de la morale. Nous sommes là pour faire de la politique. S’indigner, c’est bien, faire de la politique, c’est mieux. En tant que collectif juif décolonial, il faut identifier les structures qui produisent, soit tendanciellement, soit ponctuellement, de l’antisémitisme. Nous ne pensons pas que la gauche radicale fasse partie de ces centres de production antisémite. Évidemment, l’antisémitisme étant structurel, il peut affecter toutes les strates de la société française et du champ politique. Par rapport à l’utilisation du verbe « camper » par Jean-Luc Mélenchon pour qualifier le voyage de Yaël Braun-Pivet à Tel-Aviv, comme sur le trait d’esprit de Guillaume Meurice sur France inter, il s’agit d’un faux procès.

Benjamin Netanyahou est à la tête d’un gouvernement d’extrême droite mais aussi d’un gouvernement suprémaciste juif en Israël.

La publication de Jean-Luc Mélenchon a été décrite par Raphaël Enthoven d’« antisémitisme d’atmosphère ». Il reprend cette catégorie douteuse utilisée par Gilles Kepel, le « djihadisme d’atmosphère ». C’est très dangereux. Non, le tweet de Jean-Luc Mélenchon n’était pas antisémite. Non, le sketch de Guillaume Meurice n’était pas antisémite. Je tiens quand même à signaler qu’il y a de nombreux spécialistes des politiques génocidaires, et notamment des personnes israéliennes, qui démontrent que ce qui est en cours à Gaza revêt un caractère génocidaire.

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Les reproches qui visent la chronique de Guillaume Meurice ne remettent pas en question l’utilisation du mot « génocide », mais plutôt d’avoir utilisé le mot de « nazi » uniquement parce que Benjamin Nethanyahou est juif.

Ce que cherche à faire Guillaume Meurice, c’est de choquer et de provoquer la réflexion par le rire. Effectivement, nazi, dans notre imaginaire collectif, c’est le contraire absolu et total du juif. Benjamin Netanyahou est à la tête d’un gouvernement d’extrême droite, certes, mais aussi d’un gouvernement suprémaciste juif en Israël. Il entretient des relations très proches avec des chefs d’extrême droite internationaux, européens comme sud-américains, qui sont de vrais antisémites. Cela pose question ! Netanyahou lui-même, par sa propre politique et pas ses propres contacts, joue avec le nazisme. Guillaume Meurice essaie de choquer mais ce n’est pas sans fondement. Et je pense que le procès qui lui est fait est instrumentalisé par la droite et la droite dure. C’est à la fois contre lui, l’humoriste, mais aussi et surtout contre le service public audiovisuel. Nous soutenons Guillaume Meurice et nous ne considérons pas que cette blague était antisémite. Tout comme nous ne considérons pas que le tweet de Jean-Luc Mélenchon était antisémite. Le penser, c’est au mieux de la mauvaise foi, au pire une tentative proprement scandaleuse d’instrumentaliser la lutte contre l’antisémitisme pour disqualifier la principale force de gauche de ce pays.

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