Enzo Villanueva, dirigeant étudiant du MIR, le mouvement de la gauche révolutionnaire, emprisonné sous Pinochet, en exil girondin depuis 44 ans, n’a rien renié de son Chili natal et de son passé révolutionnaire. Il est devenu français, longtemps animateur et éducateur auprès des jeunes à Talence, peintre pour la mémoire et grand amateur de pastis, d’huitres, de cèpes et même …de bidaou.

Enzo est originaire d’Arica, à l’extrême Nord du pays, la porte du Chili en plein désert d’Atacama à côté du Pérou et de la Bolivie. « La ville du printemps éternel, je n’ai pas connu la pluie » Un port franc sur le Pacifique, très commercial. Une famille modeste et nombreuse : 4 filles et autant de garçons, Enzo était le petit dernier. Le père de famille était vendeur de poisson, à l’ancienne. « Il allait avec une charrette acheter le poisson au port qu’il vendait ensuite sur un étalage au marché, s’il en restait, il parcourait les rues en criant pour brader sa marchandise, il n’y avait alors pas de frigo. Nous, enfants pauvres, nous en avions honte à l’époque. Ma maman était lavandière, elle ne savait ni lire ni écrire, elle n’a jamais voté dans sa vie mais était profondément anticommuniste. Elle avait grandi aux côtés de sa mère qui a été employée de maison chez des patrons toute sa vie, de ces gens qui devenaient pro patrons alors qu’ils n’avaient rien, que des chaînes. Ma mère n’aimait pas Salvador Allende. Elle est mal tombée parce que moi je suis devenu membre du Mir à 20 ans et même dirigeant du Mir à Arica, j’étais responsable à l’université, élu au conseil universitaire. C’était exceptionnel à l’époque car le MIR n’avait jamais eu de conseiller ni dans les centrales syndicales ni à l’université. Là, le Mir commence à entrer dans la Centrale Unie des Travailleurs, la CUT, au Front des Travailleurs Révolutionnaire, les FTR, à l’université avec le Front d’Etudiants Révolutionnaires, à la campagne avec le Front des Paysans Révolutionnaires. Je suis devenu étudiant et dirigeant de ma ville, je suis devenu un peu connu… de la police en premier lieu. J’étais engagé dans toutes les luttes universitaires, ce fut la meilleure époque, de 70 à 73, c’était celle d’Allende et nous avons vécu les triomphes Allende. En tant que Mir, nous lui avons apporté un soutien critique, on ne lui a pas donné, comme on disait alors, un chèque en blanc. On a poussé avec notre mouvement de gauche vers un pouvoir des travailleurs, c’est là que sont nés les premiers cordons industriels, les commandos communaux, des groupements et des coordinations. Nous voulions associer tout le monde car on pensait que la CUT, la centrale unique des travailleurs ne suffisait pas car elle ne rassemblait que les travailleurs. C’est ça le problème des gilets jaunes et c’est ça aussi le problème de la lutte au Chili actuellement. L’objectif était de faire des coordinations avec les travailleurs, les paysans, les étudiants, les pobladores, les habitants des bidonvilles dans les quartiers populaires, ça faisait une plus large unité. On a fait énormément de travail de contrôle, on allait dans les quartiers populaires, dans les usines en tant qu’étudiants et on était toujours les bienvenus. Je me souviens l’année 1972, on a fait un meeting dans la zone industrielle d’Arica appelé par le cordon industriel Santa Maria. Il y a eu un rassemblement énorme, 5 000 travailleurs dans la cour de l’usine où sont intervenus les représentants des industries, des paysans, des pobladores. C’est la première fois que je devais parler devant un public autre que celui des étudiants, une expérience terrible. Comme j’étais dirigeant de l’université, les braves camarades dirigeants, importants eux, ne voulaient pas trop se montrer car nous étions déjà dans une situation très spéciale ; depuis un an on commençait à parler de coup d’Etat.

Donc je me suis beaucoup engagé pour les conditions de vie, de travail à l’université, les bourses, mais aussi des conditions de vie des pobladores et dans la société en général. Régulièrement on était dans la rue, à 1h, 2h, 3h du matin en train de faire des grands graffitis, de coller des affiches et le lendemain en tant qu’étudiant à 9h assis dans les amphis. J’étais étudiant en pédagogie, c’est 5 ans là-bas. J’ai eu la chance d’aller à l’université malgré la modestie de ma famille grâce à un frère ainé, un marin qui a financé mes études. J’avais un frère marin, un frère policier et un autre dans l’aviation. Ma mère aurait voulu que le 4eme, moi, soit militaire. Je lui ai dit un jour : je suis militaire mais dans l’armée populaire chilienne. Mon frère marin m’a soutenu jusqu’à mon départ du Chili, et c’était une position difficile, il a joué sa situation car dire dans la marine, j’ai un frère «  terroriste » du Mir en plus. En fait, j’ai commencé à travailler dès ma deuxième année comme remplaçant, il manquait alors je crois 5000 professeurs. Salvador Allende voulait une éducation populaire dans tout le pays, on appelait les étudiants en formation pour remplacer une semaine, deux semaines des malades ou des accidentés. J’ai travaillé dans plusieurs établissements notamment où je suis très fier des deux années où j’ai travaillé au lycée nocturne d’Arica, où pouvaient aller la femme de ménage, les ouvriers, des gens qui n’étaient pas allés à l’école. Ça existait avant Allende mais lui a développé les instituts de capacitation, centres de formation pour adulte.

Donc voilà ce que fut ma vie jusqu’au coup d’Etat ; on dormait très peu et comme je venais d’une famille humble où c’était exceptionnel d’aller à l’université, c’était la fierté de ma mère. Elle disait : mon fils n’a jamais redoublé. Chez moi, je tiens à le dire, il n’y avait pas un bouquin, on ne connaissait pas les livres ni les encyclopédies ni les dictionnaires, ma mère ne lisait pas, mon père le poissonnier, il embauchait à 5h du matin… j’ai appris à l’école primaire, grâce au prof je pense, à aller à la bibliothèque, c’est là que j’ai découvert les encyclopédies, les livres, j’avais 9 ans.

Donc depuis deux ans, 1972 quand il y eut le Paro d’Octubre, (la grève des camionneurs) quand la bourgeoisie s’est mobilisée en collaboration avec les États-Unis, la CIA, le grand capital financier, ça j’ai pas besoin de vous le raconter, vous le savez : des dizaines de films l’ont montré avec Nixon qui déclare que « ce chien il faut le crever » avec Kissinger, prix Nobel de la paix ! Ils décident de faire tomber Allende et ça dès le4 septembre 1970, jour du triomphe de Salvador Allende. Ils organisent un attentat et tuent le général René Schneider, commandant en chef des Armées, pour créer le conflit et pour que l’armée se soulève, ça a tenu le choc mais boycott, boycott, boycott alimenté financièrement idéologiquement par l’opposition et par l’extrême-droite pro fasciste.

Ils font la promotion du coup d’Etat très tôt avec l’accord politique, l’accord militaire et un financement du grand capital par l’intermédiaire de la CIA, avec des attentats, avec le boycott de l’économie chilienne, avec des attentats fin 72/73 des voies ferrées, des lignes haute tension et boycott du matériel de production dans des usines et des grèves pour stopper la production, pour stopper les transports et vu la configuration du Chili , une longue frange côtière avec la panaméricaine, cette longue voie qui traverse toute l’Amérique du sud, tout le Chili. Donc ils ont trouvé l’astuce de paralyser 2 axes fondamentaux : les camionneurs et la distribution et le commerce. Plus de sucre, plus de lait, plus de savons, plus rien. Il fallait faire des queues énormes pour acheter 2 cigarettes à l’unité, 2 aspirines à l’unité et cetera et cetera, 10 cl d’huile…en disant que le coupable c’était Allende vendu à Cuba, à L’Union Soviétique. Ils faisaient du marché noir et nous, avec nos cordons industriels et nos coordinations, on a réussi à démasquer certains commerçants dont les entrepôts étaient remplis. Une fois, j’ai vu dans un entrepôt où on stockait tout ce qu’on trouvait du marché noir, 2 m de cartouches de cigarettes, 1 m de hauteur par 10 m de long de bouteilles d’huile, du sucre, de la farine, du café comme à Venezuela aujourd’hui, c’est presque la copie-conforme de la manière dont on essaie d’étrangler une économie par le manque et on dit aux populations : le manque c’est la faute au gouvernement. Ça a provoqué beaucoup de tension. Malgré tout, Allende, qui avait gagné sans majorité a vu son soutien augmenter à chaque élection jusqu’à plus de 50% pour l’Unité populaire qui rassemblait les partis de gauche. Mais la Constitution ne permettait pas justement qu’on change la Constitution elle-même ni certaines lois. On a été étranglés de ce côté avec beaucoup de pressions économiques, de pressions internationales, de pressions politiques dans l’assemblée nationale. On savait aussi qu’il y avait en permanence des bruits de bottes, une première tentative de coup d’Etat en juin 1973, en septembre, ce fut du vrai mais depuis 1972 on disait : le coup d’Etat c’est pour septembre 72 puis pour septembre 73. Au niveau du MIR on avait un bon appareil d’informations avec beaucoup d’infiltrations parce que le mouvement avait été formé aussi par beaucoup de jeunes issus de la bourgeoisie et des étudiants en médecine etc. qui se sont convertis progressivement à l’idéologie marxiste-léniniste. Nous avions beaucoup d’informations qui étaient remontées à Allende. On n’avait jamais fait avant ça, une forme de contre intelligence, ça n’existait pas dans la politique avant et on commence à s’en occuper vraiment.

Par exemplaire, j’obtenais par l’intermédiaire de mon frère le marin les photocopies des notes en provenance de la direction centrale de la marine qui tombaient sur les télex des bateaux, les carbones passaient à la poubelle, mon frère me les envoyait comme des petits trésors que je transmettais à Santiago ».

En juin, après une première tentative de coup d’Etat, Allende, pour faire baisser la pression, et « éviter une guerre civile » avait mis à la tête de l’armée le général Pinochet qui fait alors allégeance au président sans doute pour mieux préparer le coup suivant. « On se retrouve face à une armée qui était réactionnaire, avec beaucoup d’officiers formés par les Américains ». Et puis le 11 septembre, le coup d’Etat arrive pour de vrai et c’est Pinochet le traître qui le dirige.

La gauche qui ne s’y attendait pas, est totalement divisée mais aussi totalement désarmée, le MIR qui avait eu des velléités d’organiser une défense populaire n’a pas de fusils. En face, tout était prêt, quelques heures après le déclenchement de l’action des milliers de dirigeants sont arrêtés, certains assassinés, les listes étaient prêtes.

« Le 11 on sort dans la rue pour se regrouper, on ne connaissait pas la magnitude du coup d’Eat, plus de 2000 kms nous séparent de Santiago, la radio et les télévisions étaient déjà sous le contrôle de l’armée, il n’y avait pas encore de réseaux sociaux, de téléphones portables…

Dés 5/6 h du matin, ils ont commencé à arrêter les dirigeants : ouvriers, universitaires, intellectuels, étudiants, responsables des comités de quartier dans les bidonvilles. Ils ont commencé immédiatement à nettoyer, des dizaines de milliers de personnes et ils ont commencé à gouverner par bandos militares, des décrets. Exemple : tous les responsables des syndicats des industries… doivent se présenter au commissariat de la ville avant 18h, s’ils ne se présentent pas ils seront hors la loi et recherchés, arrêtés par la police. Ils ne disaient pas : « vous pouvez être fusillés immédiatement »… Bando militare : couvre-feu jusqu’à 5h du matin. Donc moi, je suis apparu à mon tour dans un bando militare, je devais me présenter…, il fallait passer à la clandestinité, à un système de résistance, pas des mobilisations massives comme auparavant avec des milliers de gens dans la rue, c’était impossible. Je me suis rendu compte avec des camarades le soir du 11 septembre que ce n’était pas la peine. Des jeunes ont dit on a de la dynamite, on peut faire des barricades, vous rigolez ! Les militaires occupaient déjà la zone industrielle d’Arica, derrière des sacs de sable, ils avaient installé des mitrailleuses 30 millimètres et des petits chars à chaque carrefour de la zone.

Nous avons occupé symboliquement l’université technique d’Arica, on a mis des drapeaux, dressé des barricades. Puis on a appris qu’à midi les militaires venaient de passer avec un haut-parleur dans la zone industrielle dont toutes les usines étaient occupées par les travailleurs, invitant à quitter les lieux, menaçant d’entrer arrêter les récalcitrants. On est partis à midi moins le quart. On s’est dit : qu’est-ce qu’on peut faire ? Ce n’est pas la peine. A 10h du matin, on était rentrés dans l’usine la plus combative, les ouvriers étaient désemparés. Je revois encore un ouvrier qui pleurait. Ils ne savaient pas quoi faire, les dirigeants avaient déjà été arrêtés, les autres, ils ont dû partir. Voilà, la tragédie ça a commencé comme ça et puis la persécution, ceux qui ont été arrêtés ont commencé à être torturés immédiatement pour faire le grand dessin comme on disait, torturés pour remplir ce petit dessin qui allait permettre de faire le nettoyage complet, total. Moi, je suis tombé par hasard, j’étais dans la clandestinité et je suis revenu chez moi parce j’avais appris que ma mère était malade, j’avais fait tout ce qu’il fallait faire pour pas être repéré, tout le système de sécurité qu’on avait mis en place , j’y vais et je dois partir le soir à la nuit. Ma mère me dit ne pars pas, ils ne sont pas venus depuis longtemps. Ils avaient fouillé deux fois déjà la maison, ils avaient pris des bouquins, des trucs. Mais là ils sont venus à 5h du matin, tout un groupe avec des mitraillettes, ils m’ont trouvé au lit. C’était mieux parce que comme ça il y avait des témoins qui m’ont vu dans la rue, si j’avais été arrêté dans les quartiers populaires, clandestin cela aurait été différent m’a-t-on dit. Et comme j’étais dirigeant, et du MIR ce qui était une circonstance aggravante, j’ai eu droit à un traitement spécial, un interrogatoire très musclé au niveau des tortures. Moi et les camarades de la direction qui ont aussi été pris, avons été interrogés par les services d’intelligence de la police, le service le plus efficace parce qu’ils connaissaient déjà les gens, ils étaient à toutes les manifs, dans les quartiers populaires, ils sont partout. La police chez nous c’est orden y patria, l’ordre et la patrie, la paix et la tranquillité, des gens qui patrouillaient toute la nuit, souvent à pied dans tous les quartiers. Il y a eu alors une concurrence entre les services, la police voulait lancer des procès avant les militaires, je suis passé en décembre 73 en conseil de guerre, très très vite, qui m’a condamné à 20 ans de prison : groupe armé, résistance, terrorisme. J’ai été incarcéré à la prison d’Arica puis j’ai été déplacé à la prison de Iquique avec un groupe de camarades, comme on avait des peines de prison élevées, nous devions être incarcérés dans des prisons de haute sécurité. De Iquique, on a été transférés au grand pénitencier d’Antofagasta et j’ai atterri au pénitencier de hautes peines de la Serena. Il y avait là quelques milliers de prisonniers politiques, j’y suis resté plus d’une année puis j’ai fini mon tour à Santiago. Deux ans en tout ! Le premier trimestre de 75, Pinochet avait signé un décret, le 504 qui commute les peines, 20 ans de prison égale 20 ans d’exil. Mais il fallait le demander…Après maintes péripéties, j’ai réussi à l’avoir même si nous du MIR on n’en voulait pas au début. Pendant deux ans on avait ce discours dans les prisons qui disait el mir no se asila, le MIR ne demande pas l’asile politique, le MIR n’abandonne pas le Chili. C’était le discours. Car en 75 et depuis deux ans déjà, des gens des ambassades et de la Croix Rouge venaient dans les prisons chercher des candidats à l’exil en Allemagne, en Hollande, en Suède. Mais nous on n’y allait pas. On ne partait pas du Chili, lorsqu’on était en prison. Ça nous fait rire maintenant mais on avait cette conviction et c’est ça qui nous a fait tenir pas mal. Et quand j’ai eu le 504, il faut que je l’avoue, j’ai informé mes camarades en leur disant : je vais postuler au 504 parce que j’ai appris par mon avocat que des membres du comité central du MIR ont eu le 504. La ligne avait changé, il fallait créer l’arrière garde stratégique à l’étranger : vous êtes plus utile à l’étranger qu’en prison, c’était logique. Mais j’ai pourtant été sanctionné : je suis passé de militant en poste de direction à sympathisant. Et me voici à Santiago en train d’attendre un visa. C’était le HCR, le Haut-Commissariat pour les Réfugiés qui nous prenait en charge ». L’attribution d’un visa pour tel ou tel pays était totalement hasardeuse. En fonction de leur position sur la liste et des capacités d’accueil des pays, les refugies se retrouvaient en Allemagne, en Suède ou en France. Pour Enzo ce fut la France. « Les derniers jours au Chili, on n’a pas été très bien traités, j’étais avec le père de Maximilliano, dans une prison de transit, nous sommes partis ensemble à l’aéroport, mais avant on a subi encore des interrogatoires, des fouilles, les dernières humiliations avant notre départ. Puis on est arrivés à Paris accueillis par France Terre d’Asile qui gérait tous les foyers d’accueil de France avec la Cimade, logés d’abord à l’hôtel avant d’être envoyés dans un foyer où il y a de la place. Pour nous, ce fut Bordeaux et sur la carte on a vu que la mer était toute proche et l’Espagne aussi. L’Espagne, la mer, on était contents ! Nous nous sommes installés au foyer de Moulerens à Gradignan. Nous, car je me suis marié en prison quand j’étais à la Serena, avec ma fiancée qui était militante avec moi à l’université. Dès notre arrivée, nous avons organisé la résistance, j’ai récupéré ma qualité de militant et j’ai été nommé responsable de la zone Sud-Ouest pour le MIR. Chaque parti se recomposait ici avec ses militants, ses relations, son réseau. Nous, on était une douzaine, plus une vingtaine de sympathisants, ça fait du monde. Et chacun donnait 5% de ce qu’il gagnait, somme envoyée au Chili pour le comité populaire de résistance. On a poursuivi l’organisation et on a appliqué ce qu’on nommait l’arrière garde stratégique et qui signifiait soutenir matériellement et financièrement les camarades qui repartaient clandestinement au Chili. Malheureusement beaucoup furent portés disparus. »

« J’ai eu 3 enfants nés à Bordeaux. Sur le plan professionnel, j’ai d’abord fait de tout, travaillé la nuit aux Capus pour décharger les camions, il faisait un froid le matin, c’était terrible. J’ai nettoyé les restos, le matin très tôt, monté tous les lits lors de l’agrandissement de la maison de santé protestante Bagatelle, j’ai travaillé dans les avions, décapeur, avec de l’acide, c’était bien payé mais c’était dangereux. J’ai travaillé dans le cartonnage où on m’a proposé de me garder, j’ai travaillé dans le vin dans les caves à Bordeaux… » Et puis un jour de 76, un an plus tard, alors qu’il commence à maitriser le français, un copain arrivé plus tôt lui dit un jour qu’il était possible d’aller à la fac. Et c’est à l’IUT carrières sociales qu’il tire le bon numéro. En l’occurrence, en rencontrant la directrice de l’IUT qui lui permet de s’inscrire au concours sur le quota des étudiants originaires d’Afrique. Il est admis, passe son diplôme en deux ans, survivant grâce à une bourse mensuelle de 250 francs. La chance va continuer à lui sourire quand, en juin 78, à peine diplômé, un homme envoyé par la mairie socialiste de Talence l’embauche pour le centre d’animation des jeunes que la commune va ouvrir. Il y est resté 32 ans, toute sa carrière, y compris donc quand la mairie a changé de bord. Il a même crée une maison des droits de l’homme et du citoyen, un service municipal et passé un autre diplôme, celui d’éducateur spécialisé. Le maire de droite de l’époque, le RPR Castagnera lui dit un jour : Enzo il faut que tu deviennes français, c’est pas logique que toi directeur tu sois moins payé que les animateurs que tu diriges. « J’avais un statut d’auxiliaire permanent, pas le statut de la fonction publique car étranger. C’est comme ça que je suis devenu français. Et mieux payé !

A l’époque de la politique du retour au Chili, j’ai eu la tentation de rentrer pour aller résister mais ceux qui étaient partis, ils avaient, pour la plupart, été assassinés ou disparu. Il y a eu un débat à l’intérieur du MIR sur la manière dont était mise en place la politique de retour ; c’était trop chair à canon. A un moment donné j’ai eu la tentation de dire : je reste là parce qu’il a eu trop de gamins qui sont morts là-bas, et avec le temps, j’ai pensé que j’étais très utile ici où mes enfants sont nés, je peux aider depuis la France. Et quand je suis allé au Chili plus tard, j’ai découvert un Chili qui n’était plus mon Chili, un Chili néolibéral, une nouvelle économie à la Milton Friedmann, un Chili compartimenté comme on dit maintenant, nucléarisé. Des noyaux isolés, pas le Chili ouvert que j‘ai connu. C’était une désillusion énorme de retrouver le pays dans un tel état après tous les morts qu’il y a eu, tous les efforts faits et retrouver ça ! Mais c’était bien pire et c’est ça qui a fait que ça a explosé, c’est la base des problèmes de l’explosion actuelle, toute cette politique néolibérale qui pousse le peuple chilien dans l’isolement, l’individualisation.

Tout est privatisé : l’éducation, la santé, la retraite, les cimetières, les rivières, les îles, les forêts sans parler des ressources minières et si on pouvait vendre une partie du ciel chilien je rigole pas, on vend bien l’eau des rivières, la gestion d’une partie de l’océan. C’est terrible. Alors il y a des mobilisations depuis quelques années, beaucoup d’étudiants depuis toujours, comme les familles de disparus, comme les anciens prisonniers politiques. Mais ils ne sont pas entendus, pas écoutés, pas diffusés dans les médias, pas reçus par les instances politiques ou instances administratives du pays. Exemple : nous faisons des activités ici, on donne de l’argent aux associations humanitaires notamment l’association des familles de détenus disparus. Une année on est allés en avril leur donner de l’argent : 400 euros, ça va nous payer tout le chauffage d’une année, nous dit la responsable, c’est bien parce que nous, on n’a pas d’aide de l’Etat et en plus on n’est pas reçus, on a demandé des réunions au président de la République qui était Frey à l’époque, élu par la concertation des partis démocratiques dont le parti socialiste. Frey, de tout son mandat, n’a jamais reçu les représentants des familles des disparus, en revanche il a accueilli plusieurs fois la fondation Pinochet.

Les étudiants eux se sont mobilisés de plus en plus et depuis 2018 les femmes aussi et dès mars 2019 il y a eu une mobilisation énorme au niveau national, énorme, des femmes très combatives liant le féminisme à la politique, à la gestion démocratique du pays. Les étudiants et les femmes ont réussi à interrompre le fonctionnement de la vie quotidienne, des transports.

C’est aussi cette première ligne qui enthousiasme Enzo, ces jeunes casqués masqués non pour casser mais pour protéger les manifestants de la fureur policière et militaire. Ces jeunes combattants qui ont été applaudis comme des héros en février lors d’un forum international des droits de l’homme au Chili. Explosion massive avec un soutien massif, 2 millions de personnes dans la rue, la plus grande manifestation jamais vue en Amérique Latine. Malheureusement Pinera a joué une carte qui a marché, dit Enzo, celle de la conciliation, en proposant de signer un contrat de paix aux députés et sénateurs. Hors le PC et les Humanistes verts, tous les autres ont signé. Ils font ces accords de paix et lancent une offensive législative contre les manifestants avec l’accord du Frente Amplio, le front large, (une coalition politique composée de partis et de mouvements politiques de gauche, d’extrême gauche, de socio-libéraux et de citoyens ndlr) une loi contre les mobilisations, qui criminalise tous les actes de protestation. Le gouvernement a divisé l’opposition de gauche qui est aussi rejetée (funar: pourrie !) aussi par les manifestants. Le soutien législatif de la gauche au gouvernement est condamné par les manifestants et les députés sont virés des manifs. Ambiance nuit debout où certains n’étaient pas admis. Pinera laisse pourrir, il monte les uns contre les autres, le mouvement s’est affaibli mais il se poursuit, le noyau, la première ligne est intacte. Les premiers mois, on a vu un avenir formidable mais petit à petit, ça faiblit. Sur la constitution certes on va voter mais encadrés par le gouvernement de Pinera qui est soutenu par 6% des Chiliens. Mais il ne veut pas d’une assemblée constituante seulement d’une convention à l’américaine, il laisse pourrir il laisse le temps, c’est la tactique comme Macron ici avec les grèves…

Propos recueillis par Jean-François Meekel

Dossier complet à découvrir dans le numéro 72 d’Ancrage. AVRIL 2020.

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