Marie-Jeanne Mainhagu, Raymond Blet, Marie Clémarès et Gérôme Martrenchard © Crédit photo : Fabien Cottereau

Par Yannick Delneste
Publié le 03/03/2021 à 7h47
Mis à jour à 10h51

Depuis des années, ils sont aux côtés des exilés avec ou sans titre de séjour, au nom de l’accueil républicain. Ils nous racontent leur histoire et leurs valeurs.

Marie-Jeanne Mainhagu : « l’énergie de la colère et de l’échange »

Même si on n’a jamais eu d’idylle inoubliable avec les maths, on aurait aimé l’avoir en classe. La voix douce, le regard bienveillant : les 5/20 devaient mieux passer. La Cenonnaise de 73 ans a quitté le tableau il y a un moment après une carrière majoritairement ancrée sur cette rive droite urbaine : 18 ans au collège Claude-Massé d’Ambarès avant le lycée Elie-Faure à Lormont pour les 15 dernières années. La Gersoise de naissance aux racines ariégeoises est une Girondine depuis 55 ans.

Marie-Jeanne Mainhagu photo Fabien Cottereau

La Cenonnaise était voisine de Zone Libre mais n’avait pas attendu ce squat pour passer à l’action. L’ex-militante de la Ligue communiste de Krivine se sent « plus utile sur le terrain que dans les discours. » Elle est du groupe de femmes qui monte le projet d’hébergement des femmes battues à Cenon déjà il y a trente ans, de ceux qui créent en 1990 le Collectif pour l’égalité des droits. « Les lois Pasqua ont concentré notre action sur le problèmes des sans-papiers. » Leur festival Planète sensibilise chaque année sur ces enjeux.

Elle va retrouver à Zone libre des familles accompagnées depuis plusieurs années déjà. « Un conglomérat de gens qui ne se connaissaient pas et qui ont fait de l’endroit un petit village. » Pas d’angélisme : elle reconnaît les dysfonctionnements mais souligne la charte du vivre ensemble et la responsabilisation grandissante… avant l’évacuation. « La colère et l’échange avec les copains » lui donnent l’énergie de continuer malgré les inquiétudes de sa famille. « Une mère vient de m’appeler car elle n’a plus d’hébergement à partir de samedi », confie-t-elle. « Il faut être là. »

Raymond Blet : « L’État de droit, mais lequel ? »

Cela fait 55 ans que l’avocat en retraite depuis neuf ans fait dans le droit des étrangers. « Le droit n’est qu’une technique, qu’un outil », souligne Raymond Blet, 72 ans. « On nous serine « L’État de droit », mais lequel ? Tout est affaire de valeurs et de rapports de force sur le terrain. Dans la Zone libre, il y avait aussi des Français, un Cenonnais… Tous des sans-abri avant d’être des étrangers. On a détruit des logements habitables en plein hiver. »

Raymond Blet Photo Fabien Cottereau

Le fils de cheminot est né à Casablanca, les parents rentrent en France et à Bordeaux en 1962 pour « sortir leurs enfants de leur milieu. » L’étudiant en droit en 1968 s’engage au PSU, finit d’être maoïste à la fin des années 1970. Fondation du syndicat des avocats de France en 1972, création de la commission juridique de la CFDT avec Daniel Gauthier, serment d’avocat prêté en 1974 : « j’ai toujours choisi ma clientèle, toujours été indépendant », précise-t-il, de son cabinet monté avec Michel Touzet jusqu’à sa fin de carrière solitaire rue du Hâ.

C’est Raymond Blet que son ami archiviste Jean Cavignac contacte lorsqu’il retrouve des documents mettant en cause Maurice Papon. Il l’aiguillera vers Slitinski et Boulanger, lui qui consacrera ses forces à la défense du droit syndical, parvenant à protéger les délégués grévistes jusque dans le Code du travail. « J’aimerais aujourd’hui que le fait de vivre dans la rue soit considéré comme une atteinte à la dignité humaine. »

Marie Clémarès : « L’intérêt de la vie, c’est l’autre »

Avoir 18 ans, un travail et la nationalité française. Arrivée au Bouscat à 6 ans du Pays basque espagnol où elle est née près de San Sebastian, Marie Clémarès avait cet objectif en tête. Atteint : après une formation en secrétariat, la voilà dans le BTP (« 95% d’hommes à l’époque ») qui découvre les inégalités. « À 18 ans et deux mois, je me syndiquais à la CFDT », se souvient-elle. Ses velléités au sein de l’entreprise la menacent d’un licenciement ? Elle est défendue par un certain Raymond Blet, le voisin du dessus. Réintégrée.

Marie Clémarés Photo Fabien Cottereau

« Je voulais changer le monde, j’ai ensuite étudié le journalisme. » La rêveuse. Communication, droit public : la militante PS/CFDT découvre et intègre le monde des collectivités avant de devenir directrice de la communication du Conseil général sous Madrelle pendant 23 ans avant de se reconvertir… dans le yoga. « Le syndicat, le yoga, tout ça c’est du ‘care’, soin et bienveillance », résume celle qui en novembre 2019 voit passer un appel aux énergies pour soutenir les familles qui viennent d’investir le squat Ramadier de Cenon.

« Tout était à faire. Ces gens sont des demandeurs de refuge. » Parmi les ateliers artistiques, l’aide aux devoirs, la Carbon-blannaise de 65 ans propose notamment un cours de yoga, fidélisant une dizaine de mamans. « J’ai découvert la culture slave, assez présente à la Zone libre, j’ai vu aussi beaucoup de solidarité. Militants et familles m’ont donné autant d’énergie que j’ai pu essayer de leur en donner. » Elle aussi reste au contact des expulsés. Et veut y croire, toujours. « Le meilleur existe et le XXIe siécle sera humaniste ou ne sera pas. »

Gérôme Martrenchard : « Personne ne doit dormir dehors »

Il a toujours été bricoleur, le petit gars de Saint-Sulpice-de-Faleyrens, fils d’ouvriers agricoles. « Le bois m’a toujours plu », rappelle Jérôme Martrenchard, 42 ans. CAP d’ébéniste et formation en marqueterie : après quelque temps de travail dans le domaine, ils se retrouve aux Beaux-Arts. « Un copain ne voulait pas passer le concours d’entrée seul alors j’y suis allé », se souvient-il. « À la rentrée, j’ai su que j’étais pris ! » Sur le Carnaval des deux rives, il travaille aux marionnettes géantes de la compagnie des Grandes personnes, et s’inscrit dans cette esthétique avec les Voisins du dessus, compagnie basée aujourd’hui à Eynesse.

Gérôme Martrenchard Photo Fabien Cottereau

« J’ai été étudiant SDF avec la chance de maîtriser la langue et les démarches », explique-t-il. J’ai vécu à Saint-Michel, sensibilisé à la grande précarité de certains. » Alors il a rejoint Tri-potes et mascagne, collectif rassemblant des professionnels qui donnent de leur temps libre pour installer les fondamentaux (eau chaude, électricité, chauffage) dans les squats. Sur la Zone libre comme ailleurs, il vient ou venait deux jours d’affilée voire une semaine pour réparer, entretenir, aménager un jardin comme à Cenon. « Gentil, ou désagréable : personne ne doit dormir dehors », résume-t-il simplement

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