Felip Angelau, l’auteur de cet hommage à Verdier est né à Boulogne-Billancourt, Felip Angelau est une voix du Sud – le sud de la banlieue parisienne. C’est là qu’a lieu la rencontre avec l’occitan, grâce à une option proposée par son lycée. Avec le retour en Périgord, la langue apprise renoue avec le parler entendu entre Bergerac et Mussidan. Il est l’auteur de textes bouleversants, publiés dans la revue OC, ainsi que de trop rares recueils, dont « ’Quò sentiá a cèl / Ça sentait le ciel » (collec. Oc Passatges). A propos de ce dernier texte, Jean-Pierre Tardif a écrit : « Les frênes et les ronces se mêlent sans cesse aux insurrections. Dans le vent des forêts, des friches, des hautes terres, c’est le cœur mordu d’un poète-sanglier que l’on entend. » Fred Figeac

« Joan Pau VERDIER, comme beaucoup, je l’ai découvert à la télévision au début de l’année 1973. Un gars chevelu, avec une voix inoubliable, une croix Occitane longue comme un jour sans pain sur la poitrine qui chantait en Occitan sur des rythmes Rock des poèmes de Michel Chadeuil. Je ne comprenais pas tout ce qu’il disait, loin de là, mais cet Occitan-là me parlait aux tripes, au cœur, à la tête. Bref, il m’évoquait un monde dont j’étais plus proche, de par ma famille originaire du Périgord depuis au mieux la fin du 17ème siècle. Un monde peuplé de forêts d’étangs, de terres ingrates, un monde de fermes aux murs de torchis, aux toitures pentus qui tutoyaient le ciel en abaissant ses brouillards jusqu’en ses combes noires. Un monde de gens de peu, un monde de paysans, de laboureurs, de vignerons, de taiseux qui se découvraient au passage du Maître, mais étaient toujours prêts à défendre leur bon droit, à interpeller Dieu et les puissants à grand coup de « Mila Dius, de Mila Fotre », toujours prêts à prendre aujourd’hui le fusil comme à lever hier, la fourche et la faux. Certes ses terres avaient vu naitre Montaigne et La Boétie, mais les nôtres se nommaient aussi Jacou, La Mothe La Forest, Buffarot, Grellety…

      L’Occitan revenu aux lèvres

En pleine banlieue ouvrière du sud de Paris s’entassait un quart monde méditerranéen venu perdre sa vie et son âme, car il fallait bien « gagner sa croûte », la voix de Verdier claquait sous la langue comme un vieux pécharmant. Son disque, «  Occitània Sempre » je l’ai acheté au supermarché, à Mammouth, qui ne faisait pas qu’écraser les prix à l’époque. D’ailleurs, lorsque j’étais en terminale Lettres – Philo, j’y travaillais chaque samedi de 9h à 21h à la consigne des bouteilles vides et au rayon spiritueux. C’était dans l’Essonne, j’avais 18 ans. Les autres chanteurs occitans, les «  puristes » ceux qui se refusaient d’entrer dans le « système capitaliste »,  au mieux, on pouvait dégoter un 33t à la FNAC de l’hôtel de ville à Paris. Le plus sûr, c’était de pousser jusqu’au quartier latin chez Maspero, et descendre « under ground »… là entre les journaux, Lucha Occitana, Occitània nòva, les tracts du comité Larzac, on trouvait un Martí, un Patric, une Josiana Vincenzutto, un recueil de poésie sortie à la ronéo et agrafé… Mon premier dictionnaire Occitan, je l’ai acheté d’occasion chez Gibert Jeune, à côté. C’était celui de Christian Rapin aux éditions Cap e Cap à Finhan. Je l’ai toujours, rafistolé de scotch de tous côtés. Et puis il y avait l’I.E.O – Paris que patronnait Alem Surre-Garcia. Ça parlait occitan ou catalan de partout, j’étais tétanisé, je n’y comprenais rien. Je me demandais ce que je foutais là, alors je partais sans dire un mot, en me disant que la fois prochaine j’essaierai. Mon Bergeracois de grand-père est mort à 62 ans d’un cancer de la gorge. Je ne me souviens que d’un homme amaigri, trachéotomisé, se déplaçant avec sa perfusion dans le couloir de l’hôpital de Villejuif. J’avais 9 ans, il n’a pas eu le temps de me transmettre quoi que ce soit. Mon arrière-grand-père est mort à 94 ans, un ancien de la bataille de Verdun, son seul grand voyage de toute sa vie. Il était né à Creyssensac, un village entre Vergt et Périgueux. C’était un taiseux, il en avait sans doute trop vu, trop entendu. Les femmes auraient pu transmettre. Elles ne l’ont pas fait, par honte, parce qu’elles avaient fuis la misère de ces temps-là, pour une vie « meilleure » à Paris, c’est-à-dire comme bonne à tout faire, au service d’Aristocrates ou de grands bourgeois. La seule langue permettant une ascension sociale était le français, elles ont occulté leur langue maternelle. Ce n’est que vers la fin de leur vie, que l’occitan leur est revenu aux lèvres comme le goût des madeleines, avant que la maladie d’Alzheimer ne les rendent mutiques. J’ai glané durant ces années, quelques mots, quelques intonations de voix, ces intonations, que je redécouvrais chez Verdier et qui me bouleversaient.

           Poésie, écriture, voyage…

En 1970, j’ai découvert les Troubadours par le biais d’un Breton bretonnant. Le livre avait pour titre «  Poèmes politiques des Troubadours ». Je me souviens encore aujourd’hui de l’intensité de l’émotion ressentie à la lecture de la préface rageuse d’Henry Gougaud, j’avais 15 ans. Je venais de découvrir que les anciennes de ma famille ne parlaient pas Patois, mais la langue des Troubadours. J’en fus très fier et très chagrin. Ainsi ce que je croyais savoir n’était rien d’autre que le savoir des dominants. Les dominés avaient tout perdu, leur histoire, leur langue et leur futur. 1970, c’est aussi l’année de mon premier Jean’s, de Deep Purple In Rock, d’ « Amour et Anarchie » de Léo Ferré, je porte un battle dress de l’armée américaine, dans le dos j’ai dessiné au feutre noir une carte de l’Occitanie et écrit au milieu « Gardarem lo Larzac ». Je lis «  Los Poètas de la Descolonisacion », «  Roèrgue Si ! » d’Yves Rouquette, « l’Estrangièr del Dedins » de Jean Larzac, mais aussi Tristan Cabral, Rafael Albertí. Je prends le train de banlieue pour aller au Lycée, avec les « forçats » du quotidien. Les autres militent à l’AJS-OCI, aux JC, aux Comités Vietnam, à la Gauche Prolétarienne ou à la LCR*. Moi je lis Bertran de Born, je prépare l’option occitan pour le Baccalauréat, j’écoute Martí et Pink Floyd. Encore un an, et ce sera Led Zeppelin « Starway to Heaven », « Who’s next », et puis Patric, la revue OC… Désormais tout est en place pour les années qui suivront. La poésie, l’écriture, les voyages, la moto, la quête de l’autre.

J’ai emmené avec moi, les textes et les musiques de Verdier, lors des longues nuits de garde, l’hiver en Lorraine, durant le service militaire. Je chantonnais le long des murs de la caserne du régiment d’artillerie « las Maussièras, la Vièlha, Desemplumat », et « les Anarchistes » de Ferré. Je crois que cela m’a sauvé de la bêtise des lieux et des temps, pour cela et pour le reste, je lui suis redevable… Hasta la vista Joan Pau ! »

Felip ANGELAU

AJS-OCI : Alliance des Jeunes pour le Socialisme – Organisation Communiste Internationaliste

JC : Jeunesses Communistes

Comité Vietnam : Comité de lutte anti-impérialiste contre la guerre au Viêtnam

Gauche Prolétarienne : Groupe d’extrême gauche d’obédience Maoïste

LCR : Ligue Communiste Révolutionnaire

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