Vivre la guerre civile au Burundi, entendre le génocide à l’œuvre contre les Tutsis au Rwanda, combler une histoire familiale hachurée de silences. Le rappeur, romancier et scénariste Gaël Faye convoque l’histoire pour appréhender l’entreprise génocidaire et enclencher le devoir de mémoire.

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Gaël Faye, écrivain, chanteur, scénariste, en 2016. Crédits : Joël Saget / AFP
Gaël Faye, écrivain, chanteur, scénariste, en 2016. Crédits : Joël Saget / AFP

Fou d’histoire, pour donner la parole à ceux et à celles qui ne sont pas historien, qui ne sont pas historienne, mais qui portent un regard sur le passé, qui est le leur, mais qui est aussi le nôtre. D’un coup, c’est un Petit pays qui s’ouvre à nous, qui s’ouvre sur un monde gigantesque, sur une histoire immense… Gaël Faye est fou d’histoire !

Une histoire hachurée de silences

Gaël Faye est l’héritier de plusieurs histoires. Celle du Burundi, le pays où il naît en 1982 et dont il saisit des bribes d’histoire au détour des conversations familiales ; le Burundi, qu’il quitte en 1995 à l’âge de treize ans quand il est rapatrié en France avec sa famille pour fuir la guerre civile qui a éclaté entre les Hutus et les Tutsis près de deux ans plus tôt.

L’histoire de France, le pays de son père, dont déjà il apprenait les grands faits à l’École française de Bujumbura, au Burundi. “La grande histoire, c’était Charlemagne, les Gaulois. C’était aussi la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale. C’était ça que je recevais comme une histoire valable d’être étudiée, d’être enseignée.”

L’histoire du Rwanda, enfin, le pays de sa mère, dont elle a fui les pogroms et où sa famille maternelle a subi le génocide en 1994.

“Ma mère a toujours eu ce que j’appellerais une mentalité de réfugiés : on regarde devant, on avance parce que il n’y a aucun intérêt à regarder le passé, ça nous ralentit, il faut se reconstruire. Il n’y a pas eu de possibilité de parler de son histoire et j’étais en manque”, confie Gaël Faye. “C’est pour cela qu’ensuite, quand je faisais des voyages l’été au Burundi et au Rwanda, où ma famille avait pu s’installer après le génocide, j’étais toujours avec un calepin et mon stylo pour demander à des oncles, des cousins, à ma grand-mère, les histoires de notre famille parce qu’à la maison, il n’en était pas question.”

Gaël Faye raconte les liens passés et présents entre la France et l’Afrique, le choc du rapatriement, la complexité de sa construction identitaire, sans oublier les traumatismes et la douleur des réfugiés, dont il lui faut combler les silences.

“J’ai du mal à laisser vides (les silences). Lorsqu’on laisse ces vides, il y a toujours des opportunistes pour les combler avec des mensonges, des rancœurs, des haines”, témoigne Gaël Faye. “C’est pour cela que j’ai envie de combler ces vides, pour ne pas les laisser à la portée de n’importe qui.”

Par quel moyen prendre la mesure du processus génocidaire ? Comment l’écho entre les génocides dans l’histoire éclaire-t-il la notion de crime contre l’humanité ? Quel rôle donner aux commémorations des victimes du génocide des tutsis au Rwanda ?

“Un ami dramaturge rwandais, Dorcy Rugamba, écrit quelque chose de très fort : ‘Tous les grands crimes de l’humanité se tiennent par la main’. Il y a toujours des répercussions, on utilise des guerres précédentes, des crimes de masse pour aller vers d’autres”, explique Gaël Faye. “On a bien vu qu'(avant) la Shoah au XXe siècle, il y a eu des expériences concentrationnaires d’extermination par des soldats allemands en Namibie auprès des Héréros. Il y a un lien. Au Rwanda, on arrive au génocide parce qu’il y a le traité sur l’inégalité des races de Gobineau au XIXe siècle, qui a permis de créer cet autre, le Tutsi, et puis le Hutu, en créant des hiérarchies entre eux, en mesurant des normes. Tout ça, au final, mis bout à bout, crée une situation.”

Devenir passeur d’histoire

Après le rap et la littérature avec les albums Pili Pili sur un croissant au beurre et Lundi méchant, et le roman Petit pays, Gaël Faye investit le champ du documentaire. Il réalise avec Michaël Sztanke le documentaire Rwanda, le silence des mots (disponible en visionnage sur la plateforme arte.tv). Ils recueillent la parole de six femmes qui ont porté plainte contre des soldats français qu’elles accusent de les avoir violées pendant l’opération Turquoise au Rwanda.

“Comment on touche quelqu’un d’autre, même s’il est loin de l’histoire que je raconte”, s’interroge Gaël Faye. “Quand on fait des recherches, on se rend compte que (sur) ces six femmes rwandaises qui ont porté plainte, il n’y a pas de photos, pas de prénom, il n’y a rien du tout. Ça reste une brève dans un journal. Pour moi, je répare une injustice en leur donnant un visage, en parlant de leur vie d’avant, de leur vie aujourd’hui, de leur vie pendant le génocide, sans les réduire à ce rôle, qui parfois nous arrange, de victimes absolues, de simples victimes, elles sont plus que ça.”

Notre invité

Gaël Faye est écrivain, chanteur, scénariste. Il a réalisé avec Michaël Sztanke le documentaire Rwanda, le silence des mots pour Arte, disponible en visionnage sur la plateforme arte.tv jusqu’en 2025.

Il a publié le roman Petit pays aux éditions Grasset en 2016, prix Goncourt des lycéens.

Discographie

  • Lundi méchant (Excuse My French / Believe / AllPoints, 2020)
  • Des fleurs (EP, Bemieve / AllPoints, 2018)
  • Rythmes et botanique (EP, Universal Music France, 2017)
  • Pili-Pili sur un croissant au beurre (Motown France, 2013)

Sons diffusés dans l’émission

  • Archive d’un reportage pour RFI sur la visite du président François Mitterrand au Burundi le 4 octobre 1982
  • Archive sur une description du Burundi pour RFO le 13 octobre 1989
  • Archive du poète haïtien René Depestre sur la RDF le 1er juillet 1967
  • Chanson Kwibuka par Gaël Faye
  • Extrait du documentaire Rwanda, le silence des mots réalisé par Gaël Faye et Michaël Sztanke pour Arte
  • Archive de l’écrivaine Scholastique Mukasonga pour le Journal parlé de Basse Normandie du 15 juin 1994

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