Par Henri Behar

Publié le 10 avril 1997 à 00h00 – Mis à jour le 07 juin 2020 à 06h22

Enquête Trésors du « Monde ». Chaque dimanche, nous exhumons de nos archives un article marquant. Aujourd’hui, une tragédie datant de 1923 exhumée, en 1997, dans un livre, un documentaire et un film. Elle témoigne de la haine raciale qui hantait à l’époque le sud des Etats-Unis et qui ressurgit épisodiquement.

Partant de Chiefland, non loin d’Orlando, en Floride, une autoroute coupe la forêt en droite ligne. Par endroits, les branches s’entrelacent en un dais au-dessus de la route. Ici, un pré a remplacé le bois. Là, le marécage a repris ses droits. Un poteau vert et blanc indiquant « Rosewood » se dresse au bord de la route 24. Deux cents mètres plus loin, un poteau identique marque la sortie de la ville. Entre les deux, rien. Ces poteaux sont tout ce qui reste d’une communauté de trois cents habitants. En janvier 1923, ses résidents furent dépouillés, traqués, lynchés. Le carnage dura cinq jours.

Le cèdre rouge, qui a donné son nom à Rosewood (« bois de rose »), y abondait jadis. Après la guerre de Sécession, la région attire les bûcherons, blancs comme noirs. On coupe le bois qui sert à fabriquer des crayons. Les réserves s’épuisant, les Blancs émigrent vers les villes voisines. En 1920, Rosewood est presque entièrement noir.

Hormis cette particularité démographique, c’est une bourgade bien ordinaire. Elle compte trois églises, une loge de francs-maçons, une épicerie tenue par John Wright, un des rares Blancs qui soient restés. Certains résidents ont connu la guerre de Sécession, d’autres furent esclaves. A force de travail, ils sont presque tous devenus propriétaires de leur maison et de leur petit commerce. Les autres sont employés à la scierie de Sumner, 5 kilomètres plus loin. Appartenant en quasi-totalité à l’entreprise Cummer et Fils, Sumner n’est peuplé que de Blancs qui jalousent la prospérité (relative) de Rosewood.

La parole d’une femme blanche

Dans la matinée du lundi 1er janvier 1923, alors que son mari travaille à la scierie, Fannie Taylor, 22 ans et mère de deux enfants, se rue hors de sa maison, le visage tuméfié, hurlant qu’elle a été agressée « par un nègre ». Il n’en faut pas plus pour déclencher le drame. Quelques heures auparavant, un forçat noir, Jesse Hunter, s’est évadé de la chaîne de bagnards qui construit la future route 24. Pour les Blancs de Sumner, Hunter est le coupable. Les domestiques noirs de Fannie auront beau dire qu’elle fut tabassée par son « amant de jour », un ingénieur blanc travaillant au chemin de fer, on ne met pas en doute la parole d’une femme blanche.

La police ne « découvrira » le corps de Carter que le lendemain. Aucun effort ne sera tenté pour appréhender son assassin

Une foule s’amasse. Réquisitionnés par le shérif, des chiens de chasse suivent la trace de l’agresseur présumé de Fannie jusqu’aux rails qui mènent à Rosewood, puis jusqu’à la demeure d’Aaron Carrier. Malade, alité, celui-ci est entraîné dans un bosquet où on l’interroge. Mais Aaron ne peut parler : franc-maçon, il est tenu par le secret d’entraide entre « frères », quelle que soit leur race. Sous la torture, Aaron finit pourtant par avouer : il a confié l’agresseur, le forçat Hunter – pensent toujours les Blancs –, à un autre franc-maçon, Sam Carter, le forgeron, qui l’a emmené en carriole.

Lorsque Carter revient à Rosewood, la horde l’attend. On le pend à une branche, les orteils touchant à peine le sol. On tire légèrement sur la corde jusqu’à ce que ses pieds décollent, on donne du mou pour qu’il puisse répondre ; quand il ne répond pas, on tire à nouveau. Carter cède. Il conduit les hommes et les chiens jusqu’à l’endroit où il jure avoir déposé le fuyard. Les chiens n’en retrouvant aucune piste, Carter est abattu.

La page originale du « Monde », le 10 avril 1997. Le Monde

La police ne « découvrira » son corps que le lendemain, mardi 2 janvier. Aucun effort ne sera tenté pour appréhender son assassin. Carter aura été tué par « un ou des inconnus ».

La rumeur se répand

De Sumner, la rumeur que Fannie Taylor a été non seulement agressée, mais encore violée, se répand dans la région. On vient des comtés voisins, on ratisse la forêt. Jeudi 4 janvier. Le bruit court que Hunter s’est réfugié chez un autre Carrier de Rosewood, Sylvester. On l’aurait parié ! Franc-maçon, professeur de musique, tireur d’élite qui remporte tous les ans le tournoi de tir de Rosewood, Sylvester Carrier a souvent osé tenir tête aux Blancs de Sumner. Il est temps d’en finir avec cet insolent.

Par mesure de sécurité, Sylvester a rassemblé chez lui tous les Carrier de Rosewood. Il envoie les enfants se coucher au premier étage. Ils ne dorment pas encore quand arrivent les premières voitures. De leur chambre, les enfants voient les Blancs se masser devant la maison. Le chien de Sylvester se met à aboyer, il est abattu. Un des Blancs demande à la vieille Sarah Carrier de sortir. Celle-ci, qui les connaît presque tous, les exhorte à rebrousser chemin. Un coup de feu l’atteint à la tête.

Poly Wilkerson, ancien shérif adjoint, et Henry Andrews, un contremaître à la scierie, escaladent les marches qui mènent au porche. D’un coup de pied, Wilkerson défonce la porte, franchit le seuil et se retrouve nez à nez avec le fusil de Sylvester. Celui-ci tire à bout portant, Wilkerson s’effondre.

Sylvester fait feu à nouveau, Andrews s’écroule. Du sang de Blanc a été versé. Le destin de Rosewood est scellé. Des buissons, on tire à tout-va. Sylvester rend coup pour coup. Les munitions épuisées, on repart pour Sumner.

Un épicier blanc héroïque

Le silence retombe sur Rosewood. Il est plus de minuit. Sur les conseils de Sylvester, enfants et adultes s’enfuient dans les bois, le laissant seul avec le cadavre de sa mère. Courant dans la nuit glacée vêtus de leurs pyjamas ou de leurs chemises de nuit, ils réussiront pendant trois jours, sans feu pour se chauffer, sans rien à manger, à échapper aux Blancs qui ratissent la forêt.

Mis au courant des « troubles », le gouverneur Cary Hardee demande par télégramme au shérif Robert Walker s’il faut lui envoyer la garde nationale. La réponse tardant à venir, il part chasser la grouse. Le soir, il trouve un câble de Walker l’informant qu’il contrôle la situation.

Dès l’aube du 5 janvier, ceux de Sumner repartent pour Rosewood. Alertés par un journal de Miami qui parle de « guerre raciale », des Blancs armés sont venus en renfort de toute la Floride. On encercle la demeure des Carrier, la fusillade reprend. Soudain, on cesse de tirer de la maison. Silence. La meute s’approche, elle découvre, à l’intérieur, le cadavre de Sarah et celui d’un homme, qu’elle présume être Sylvester. On détruit le mobilier, on arrache les photos accrochées au mur, on met le feu à la maison qu’on regarde se consumer. Mais ça ne suffit pas. Remontant à bord d’une draisine la voie ferrée qui traverse Rosewood, une poignée d’hommes incendient les maisons, l’école, les églises, la loge maçonnique. Bétail, chevaux, chiens et fuyards sont massacrés.

Après la messe, les Blancs de Sumner brûlent systématiquement les maisons épargnées la veille et l’avant-veille

Certains Blancs s’opposent à la populace. John Wright, l’épicier, cache plusieurs enfants chez lui. Deux cheminots, William et John Bryce, s’arrangent pour faire passer un train par Rosewood, tard dans la nuit du vendredi. Prévenus par Wright, les rescapés se massent le long des rails. Le train ralentit au maximum, les femmes font grimper les enfants, se hissent à leur suite. Aucun homme n’est autorisé à monter : le risque serait trop grand. Pour tout le monde.

Samedi et dimanche, la violence continue. Après la messe, les Blancs de Sumner brûlent systématiquement les maisons épargnées la veille et l’avant-veille. Seule celle de John Wright, en contrebas, reste intacte. Officiellement, le nombre des victimes de Rosewood ne s’élèvera qu’à huit. On a longtemps parlé d’une fosse commune, où d’autres cadavres furent jetés. Elle n’a jamais été retrouvée et on ne l’a jamais vraiment cherchée non plus.

Haine raciale, intolérance et Ku Klux Klan

Comment cela a-t-il pu arriver ? Prohibition, bars clandestins et charleston, telle est l’image qu’on a de l’Amérique des Roaring Twenties. Dynamique, énergique, créative, elle est la seule nation industrielle épargnée par la première guerre mondiale. La Bourse connaît une activité intense, le dollar a remplacé la livre sterling comme monnaie de référence.

Il y a un autre visage à l’Amérique des années 1920 : celui de la haine raciale, de l’intolérance qui montent les campagnes contre les villes « immorales et athées ». S’en prenant aux immigrants, aux minorités ethniques et, surtout, aux Noirs. Plusieurs facteurs socio-économiques entrent en ligne de compte. La migration noire vers le Nord prive les Blancs du Sud d’une main-d’œuvre à bon marché. Rentrant d’une guerre destinée « à protéger la démocratie », des milliers de soldats noirs retrouvent, après les médailles et les parades, une Amérique blanche déterminée à remettre l’Amérique noire « à sa place ». Ils réclament plus de droits et plus de liberté. Dans le Sud, on parle de « résistance à l’autorité », d’une « révolte noire » qu’il est urgent d’étouffer dans l’œuf.

Un demi-siècle plus tard, un journaliste curieux et Hollywood s’en mêle

D’autant que, depuis 1915, le Ku Klux Klan a repris du poil de la bête. Glorifié par D. W. Griffith dans le film Naissance d’une nation, comptant jusqu’à trois millions de membres, dont des politiciens et des magnats de la presse, il contrôle sept Etats du Sud. En Floride, un grand jury spécial, composé uniquement de Blancs, ne trouvera rien qui permette d’inculper qui que ce soit pour la destruction de Rosewood. L’affaire sera étouffée puis, un lynchage chassant l’autre, oubliée.

Jusqu’à ce que, un demi-siècle plus tard, un journaliste curieux et Hollywood s’en mêle. En 1982, Gary Moore, 32 ans, prépare un article sur le tourisme dans la région pour le St. Petersburg Times. Au hasard d’une conversation, une vieille dame fait allusion à un massacre. C’est le début d’une obsession qui durera dix ans. Recueillant des récits fragmentaires dans les archives municipales et dans les bibliothèques, Moore se met en quête de témoins.

Difficile. Les familles de Rosewood ont émigré. Chez les survivants, on s’interdit presque de parler de Rosewood. On craint encore les représailles. On a honte de s’être laissé traiter comme des bêtes. Moore réussit pourtant à en rencontrer une vingtaine. Deux survivantes rompent plus ouvertement le silence. Un cabinet d’avocats est alerté. L’un d’eux, chargé des dossiers pro bono, est intrigué. N’étant jamais intervenu pendant la semaine sanglante, ayant donc failli à « protéger la vie des individus et leurs propriétés », l’Etat de Floride, estime-t-il, peut être tenu pour responsable.

« Il ne faut pas oublier »

En prenant pour modèle les demandes de réparation présentées par les Américains d’origine japonaise internés durant la seconde guerre mondiale, l’avocat s’adresse au pouvoir législatif, réclamant le vote d’une loi permettant d’indemniser les victimes de Rosewood.

Le passage à la télévision des deux survivantes incite les autres à se découvrir : ils seront inclus dans l’action en justice. Le 24 mars 1994, après deux ans de discussions, de négociations, de commissions, la loi est votée à la Chambre des représentants de l’Etat de Floride. Par soixante et onze voix contre quarante, elle octroie à chaque survivant 150 000 dollars et crée une bourse d’études pour tous les descendants. L’une d’entre eux, Arnett Doctor, est une des sources principales du livre de Michael d’Orso, Like Judgment Day (Berkley Publishing, 1996, non traduit). Cité dans un documentaire coproduit par le réseau ABC, Doctor fut aussi conseiller du réalisateur John Singleton sur le film qu’il vient de consacrer au massacre [en 2017]. Présenté en première mondiale au Festival de Berlin, Rosewood, produit par un grand studio, est à l’affiche depuis le 21 février dans les multiplexes américains.

Et tant pis pour ceux qui, comme certains députés de Floride, estiment que si Rosewood fut une tragédie, c’est aussi « de l’histoire ancienne »

John Singleton, 29 ans alors, a été élevé à South Central, le ghetto noir de Los Angeles. Ses trois films précédents, Boyz N the Hood, Poetic Justice et Higher Learning, se déroulent en milieu urbain. Il n’avait jamais mis les pieds dans le Sud, aucun membre de sa famille n’a vécu sous « Jim Crow » (les lois raciales de l’époque). Une rencontre en Floride avec les survivants lui fait ressentir ce que fut la vie sous ces lois. Quand ceux-ci lui disent : « N’ajoute rien, n’ôte rien, raconte simplement ce qui s’est passé »,Singleton décide de plonger.

A deux heures du lieu où se déroula le massacre, Rosewood et Sumner seront reconstitués jusque dans le moindre détail.

Et l’on prend comme un grand coup de poing à l’âme le choc de la violence raciale, l’« obscénité » de cette violence. Le personnage de John Wright, l’épicier blanc qu’incarne Jon Voight, force au rapprochement avec Oskar Schindler, autre héros d’une autre guerre raciale. Comme Steven Spielberg pour La Liste de Schindler,qu’il reconnaît avoir pris pour modèle, Singleton dit avoir tourné Rosewood « parce qu’on ne peut pas, il ne faut pas oublier ». Et tant pis pour ceux qui, comme certains députés de Floride, estiment que si Rosewood fut une tragédie, c’est aussi « de l’histoire ancienne ».

Vraiment ? Récemment, plusieurs églises noires étaient incendiées dans le Sud. Le 1er janvier 1993, soixante-dix ans, jour pour jour, après le début du massacre de Rosewood, trois hommes blancs, toujours en Floride, ont kidnappé un Noir, l’ont emmené dans un champ, l’ont aspergé d’essence, puis brûlé. Près du cadavre consumé, un mot griffonné : « Un nègre de moins, et ce n’est pas fini. » Signé : « K.K.K. »

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