Au fil des années, les débats sur l’immigration s’enchaînent et la gauche encaisse les coups, accusée d’angélisme et de laxisme par la droite et son ­extrême. Mais alors que l’examen du projet de loi visant à «contrôler l’immigration et améliorer l’intégration» a débuté au Sénat lundi 6 novembre, François Ruffin, vu comme un potentiel présidentiable, a décidé de faire entendre sa voix. Auprès de Libération, le député insoumis de la Somme plaide pour un service public de l’intégration. L’ancien journaliste, qui considère les frontières comme une protection et s’oppose à l’immigration économique pour pallier le manque de main-d’œuvre, estime que la France doit mieux accueillir et intégrer en permettant à chacun sur son ­territoire de travailler.

Est-ce qu’il y avait besoin d’une nouvelle loi sur l’immigration ?

Ce projet de loi ne propose aucune vision de la France, ni de l’immigration pour la France. C’est du bidouillage, du bricolage, pour que M. Darmanin ait sa petite loi et fasse du sous-Sarkozy, la 29e loi immigration en quarante ans. Il y a des vies humaines derrière. Quels défis la France doit affronter ? Un défi démographique, d’abord : il y aura moins de gens en âge de travailler et de plus en plus de personnes âgées dont il faudra s’occuper. Le second défi, plus colossal : le changement climatique, qui réclame une transformation de notre société, de nos logements, de nos déplacements, de notre industrie. Qui nécessite une masse de travail, des travaux d’Hercule à accomplir. Toutes les bonnes volontés, toute la main-d’œuvre, tous les savoir-faire sont nécessaires. Des Français et des étrangers sur notre sol, avec ou sans papiers.

Vous êtes donc pour l’article 3 du projet de loi qui ouvre la voie à des régulations dans les métiers en tension ?

Nous préférons des sans-papiers ­exploités, des réfugiés chômeurs, plutôt que des travailleurs qui produisent des richesses, qui cotisent à la sécurité sociale, pour les retraites ? Les choses sont simples : tous les habitants doivent pouvoir travailler, gagner leur vie par le travail. Pendant un siècle, on a intégré des Italiens, des Polonais, des Portugais, des Espagnols, des Algériens, des Maliens, comment ? Par le travail, dans le bâtiment, les mines, la sidérurgie, l’automobile. A partir des années 80, pourquoi l’intégration se complique ? A cause du ­libre-échange, qui a détruit notre industrie, qui bloque l’intégration par le travail. Ça devient la guerre pour les emplois. Nous devons renouer avec cette histoire. D’ailleurs, les grandes absentes de cette loi, ce sont les femmes, qui représentent pourtant, aujourd’hui, plus de la moitié de l’immigration. Or le taux d’activité des femmes immigrées est largement inférieur à la moyenne, de 20 points. On devrait penser : comment peuvent-elles travailler ? A la fois pour participer aux tâches collectives, mais aussi pour qu’elles s’émancipent, pour qu’elles transmettent par l’exemple ce modèle à leurs filles, à leurs fils. Rien non plus, dans le texte, sur les violences, les viols que ces femmes ont pu subir dans leur pays ou leur parcours migratoire. Rien sur leur prise en charge ici.

«L’immigration choisie» contribue-t-elle à cette mise en concurrence ?

 Je suis absolument opposé à l’importation de main-d’œuvre. J’entends parfois cela du côté des ministères, des dirigeants : il faudrait faire venir des aides à domicile marocaines ou indonésiennes, qui se chargeront de nos aînés. Je suis contre cette main-d’œuvre jetable, variable d’ajustement. Pour ces ­métiers, il faut construire un vrai statut, assurer des revenus. Vous verrez que les postes trouveront preneurs.

Vous assumez de dire qu’il faut des frontières ?

Bien sûr, qui prétendrait le contraire ? Une frontière ne veut pas dire un mur, une clôture : c’est une membrane poreuse, un seuil. La frontière crée un espace commun, avec des règles que l’on fixe et que l’on respecte. Pas de démocratie, pas de république, sans frontière. Le souci, aujourd’hui, c’est qu’il existe des frontières pour les personnes, mais zéro frontière pour les marchandises, pour les capitaux. Et depuis quarante ans, je suis bien placé en Picardie pour voir les dégâts que cela produit…

Il y a aujourd’hui des débats sur l’application des obligations de quitter le territoire français (OQTF). Quelle est votre position?

La France est médaille d’or en Europe pour les déclarations d’OQTF, bravo les champions ! Mais moins de 10 % sont appliquées… Ça signifie quoi ? Qu’on fait vivre des familles, des honnêtes gens dans la peur, dans l’inquiétude. Concrètement, ce sont des femmes qui vont pointer au commissariat tous les soirs, qui prennent le bus, avec leurs enfants dans les bras. C’est absurde. Absurde aussi pour les policiers, la justice, les agents des préfectures qui croulent sous les procédures. On arrose à tout va, on ne cible pas les vrais dangers. Passons de l’arrosage au ciblage : sur les personnes qui menacent la République, l’ordre public, radicalisées. Que l’on concentre sur eux les moyens policiers, judiciaires et diplomatiques.

Le Sénat a voté mardi 7 novembre la suppression de l’aide médicale d’Etat (AME), qu’en pensez-vous ?

C’est leur marque de fabrique, réussir l’exploit d’être à la fois inhumain et inefficace. En 2012, l’Espagne a décidé de supprimer l’équivalent de l’AME. Résultat : un développement des maladies infectieuses. Ils sont revenus dessus. Il faut écouter les soignants : ils veulent soigner, point barre. Nos hôpitaux ruraux tiennent debout sur quoi ? Sur les jeunes internes exploités et sur les médecins étrangers. On aspire les médecins de Tunisie et on viendrait dire aux soignants qu’ils ne doivent pas s’occuper des personnes étrangères ? C’est nul, ce n’est pas la France.

Comment fait-on pour porter un discours de gauche dans un contexte de demande de fermeté des Français, y compris à gauche ?

Les Français n’aiment pas le bazar, l’impression que rien n’est organisé : les tentes dans la rue, les campements… Or aujourd’hui, c’est le cas. A cause de quoi ? D’une absence de politiques d’immigration, d’intégration. Il faut un accueil digne, un véritable service public de l’intégration, qui ne dépende pas du ministère de l’Intérieur. D’abord, par l’apprentissage de la langue. L’éducation nationale se charge des jeunes allophones, et ça fonctionne plutôt. On doit avoir l’équivalent pour les adultes entrant sur le territoire. Ensuite, la formation, l’emploi. Et en ligne de mire, le bonheur. C’est frappant, dans les récits, ces jeunes gens qui arrivent plein d’énergie, plein d’envie, après avoir traversé des continents, des océans, et se retrouvent découragés, enlisés dans le labyrinthe des papiers, avec un sentiment d’inutilité.

Il y a un problème d’intégration car il y a un problème d’accueil ?

On ne gagne rien par le mauvais accueil, à reculons. Après la guerre d’Algérie, dans les années 60, de nombreuses familles harkis furent envoyées à Amiens, à Doullens. L’administration les a parqués dans des citadelles pendant des années, un provisoire qui a duré, puis les mises à l’écart dans des cités, alors que sur le papier ils avaient tout pour s’intégrer. Ils avaient combattu pour la France. Mais leur mal-accueil a produit des dégâts chez les enfants, de la délinquance, de la toxicomanie, du mal-être. Même si, quand même, massivement, et on ne parle pas de ce qui marche, l’intégration se passe bien, notamment grâce à l’amour.

C’est-à-dire ?

C’est Jérôme, employé de la Sanef [Société des autoroutes du Nord et de l’Est de la France, ndlr], avec Rachel, Camerounaise sans papiers qui nettoyait des bureaux et a vécu durant une année avec une OQTF. Elle pleurait de peur au téléphone, mais, à la fin, ils se sont mariés à Flixecourt. Et comme dans les contes de fées, qui sait, ils feront des petits Français ? C’est une histoire ordinaire. La France est sur le podium, en Europe, pour les mariages exogames. On a, dans la première génération, un tiers des mariages qui se font avec des Français ou des Françaises sans ascendance migratoire. Dans la deuxième génération, on est aux deux tiers. Il y a une intégration par l’amour qui fonctionne bien.

Le modèle républicain est-il encore capable de créer un sentiment d’appartenance qui surpasse les identités de chacun ?

La question, c’est celle du passé, de notre histoire, avec ses pages de gloire et de honte, avec 1789 comme grand héritage, avec notamment le droit du sol. C’est par la citoyenneté qu’on devient français, pas par le sang. Mais il faut, surtout, que notre regard se tourne vers l’avenir : que fait-on ensemble ? Un pays, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, jusqu’à se comparer, se jalouser. Un pays, comme un couple, c’est regarder ensemble dans la même direction. Faire ensemble, en dynamique, et pas seulement vivre ensemble, en statique. Et il faut maintenir une fierté. Recevoir ses papiers français doit en être une, on devrait en faire une fête civique, pas juste un acte administratif avec un sermon. C’est comme un mariage, le mariage avec la nation.

Depuis l’attaque du 7 octobre en Israël, certains parlent d’un risque d’importation du conflit en France, où vivent les plus grosses communautés juive et musulmane d’Europe. Qu’en pensez-vous ?

Le mot exact, plutôt qu’importation, c’est identification. Les Français de confession juive se sentent solidaires, et en danger, quand Israël est menacé. Les musulmans, les descendants d’immigrés se sentent humiliés quand la bande de Gaza est bombardée, et que le monde laisse faire. C’est pourquoi la France, par son président de la République, devrait porter une parole forte et claire, de cessez-le-feu, déclarer que toutes les vies se valent, que les larmes d’une mère palestinienne valent celles d’une mère israélienne. Pour des raisons internationales, mais aussi pour des raisons de politique intérieure. Tous les citoyens doivent se reconnaître dans sa voix. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas, et ça instille un poison dans la société française.

L’immigration est-elle un sujet tabou à gauche ?

Aujourd’hui, la priorité des Français ce n’est pas l’immigration, c’est celle de Darmanin et de Macron pour faire diversion. La question du salaire, du pouvoir d’achat, des retraites, de l’hôpital qui craque et des écoles qui vont mal viennent avant. Mais justement : dans un pays qui doute, avec des fragilités, qui se sent en déclin, l’immigration inquiète. Il faut de la confiance en soi pour ouvrir les bras. C’est ­notre travail, politique : redonner confiance, rouvrir un chemin à l’espérance. Et sur l’immigration, le rappeler : durant la crise du Covid, qui étaient les indispensables, les essentiels ? A la fois des «femmes et gars du coin» dans les campagnes, qui soignaient des personnes âgées, qui mettaient en rayons dans les supermarchés, et dans les métropoles, des immigrés qui effectuaient, qui effectuent les mêmes métiers. Notre rôle, quand la droite les oppose, c’est de montrer l’immense commun qui les rassemble.

Vous appréhendiez de détailler votre position sur le sujet ?

Non. L’intégration par la langue, par le travail, c’est la gauche de Jaurès à aujourd’hui.

Que dites-vous qui pourrait choquer ?

Rien, j’espère. Mais le racisme contagieux de l’extrême droite aveugle, éloigne de la décence et du bon sens.

Le Président veut élargir le champ du référendum, notamment aux questions migratoires, qu’en pensez-vous ?

Je suis pour le référendum d’initiative citoyenne (RIC) et je maintiens que ce serait une conquête démocratique. Je suis pour que le peuple puisse se saisir de toutes les questions mais, à mon humble avis, avec les millions de manifestants du printemps, la question des retraites viendrait avant…

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