Ces dernières semaines, des centaines de journalistes qui travaillaient en Afghanistan ont fui ou ont dû se cacher suite à l’arrivée au pouvoir des talibans. Un responsable de l’un des affiliés de la FIJ (fédération internationale des journalistes) en Afghanistan, qui a travaillé pendant plus de 20 ans avec les médias internationaux en tant que journaliste et rédacteur en chef, nous parle des défis auxquels lui et ses collègues sont confrontés depuis que les militants ont pris Kaboul le 14 août 2021. Dans le pays, la censure est devenue la norme et le risque d’être détenu, battu ou tué, une réalité quotidienne.


FIJ : Cela fait plus d’un mois que les talibans ont pris le contrôle de Kaboul, ce qui a conduit de nombreux journalistes à s’enfuir ou à se cacher. En tant que journaliste et syndicaliste, quels sont les plus grands défis auxquels vous avez dû faire face ?
 

En tant que journaliste, il est difficile de travailler sous le régime des talibans car ils ne respectent pas nos droits. Ils considèrent chaque journaliste comme un ennemi ou comme travaillant contre eux. Ils ne respectent pas la législation existante, ils n’ont pas défini de politique claire, ils n’autorisent pas l’accès à l’information et empêchent la couverture d’évènements auxquels ils ne souhaitent pas donner de publicité. J’ai travaillé auparavant essentiellement pour des médias internationaux, principalement ceux du Royaume-Uni et des États-Unis, et ils veulent punir les journalistes qui ont travaillé avec des médias occidentaux. Ma vie est en danger et à chaque instant, et j’ai peur qu’ils me trouvent et qu’ils me tuent.
En tant que syndicaliste, je sens que ma vie est encore plus en danger. J’ai protégé les droits des journalistes et des travailleurs des médias nationaux et internationaux et j’ai critiqué la politique des talibans. Au cours des 20 dernières années, j’ai été en première ligne pour organiser des conférences de presse et publier des déclarations contre les talibans. J’ai profité de toutes les occasions pour faire pression contre eux. Je suis sûr qu’ils ont tous les enregistrements, archives de nos discours, déclarations et citations. Mon rôle a été mis en évidence dans leurs dossiers, ce qui a créé encore plus de problèmes. Pour ces raisons, je me suis restreint, j’ai changé d’emplacement et je reste discret, mais il sera difficile de continuer ainsi sur le long terme.

FIJ : À quel type de menaces les journalistes restés en Afghanistan sont-ils confrontés au quotidien ?

Il existe deux types de profils menacés. D’abord, les journalistes qui sont à la tête de syndicats et protègent les droits d’autres journalistes, les membres des commissions et conseils des médias d’anciens organes gouvernementaux ou ceux qui présentent des programmes importants. Ceux-là courent le risque d’être enlevés, arrêtés, torturés ou tués. Ensuite, il y a les journalistes couvrant l’actualité et les incidents quotidiens qui peuvent aussi faire l’objet d’arrestations, d’intimidations, d’enlèvements, d’agressions ou être blessés.

FIJ : Comment gérez-vous la situation dans votre vie quotidienne ?

J’ai perdu toutes mes capacités et ma passion pour le journalisme face au stress croissant, à la peur d’être enlevé ou tué. Je suis leur cible pour les avoir critiqués. Le travail et les rapports publiés par mon organisation pour les médias internationaux et les organismes défendant la liberté d’expression sont connus de tous.

FIJ : Dans quelle situation se trouvent les médias actuellement ?

Les médias en Afghanistan sont dans une situation critique. Les propriétaires de médias, les chefs d’équipe et les employés ont vu leurs droits bafoués. De nombreux programmes ont été suspendus. Les stations de télévision et de radio doivent diffuser tous les programmes sous un angle religieux, mais ces programmes ne plaisent pas aux citoyens. La jeune génération et les enfants n’ont rien à regarder ou à écouter dans les médias qui ont perdu tous leurs revenus publicitaires et leur soutien financier. Seul un nombre limité de publicités est diffusé et sans publicité, il est impossible de survivre. Plus de 153 médias ont fait faillite dans plus de 20 provinces. Les résultats de 20 ans de processus démocratique et de soutien international tombent en morceaux.

FIJ : Quel (s) changement (s) avez-vous pu observer dans la couverture médiatique en Afghanistan ?

Les changements se succèdent. La liberté de la presse est de plus en plus restreinte. Nous travaillons sous une dictature religieuse où nous devons demander la permission pour effectuer des reportages. Au cours des dernières semaines, nous avons assisté à l’arrestation de journalistes qui avaient couvert des manifestations, des rassemblements et des revendication publiques. Si les journalistes ne respectent pas les nouvelles règles et consignes, ils seront pris pour cible ou arrêtés, certains disparaîtront. La couverture journalistique pour les médias internationaux devient de plus en plus difficile.

FIJ : Y a-t-il encore des femmes journalistes qui travaillent dans les médias ?

La plupart des femmes journalistes expérimentées ont quitté le pays ou restent chez elles et ne travaillent pas. Un petit nombre travaille toujours pour des chaînes de télévision ou de radio en tant que présentatrices. Il leur est désormais difficile de réaliser des reportages sur le terrain ou de filmer avec des caméras. Un certain nombre de femmes journalistes qui travaillaient dans les radios provinciales ont perdu leur emploi parce que la plupart des stations de radio ont été suspendues et ont fait faillite.

FIJ : Nos affiliés AIJA et ANJU ont fait un travail extrêmement important sur le terrain pour soutenir les journalistes. De quelle sorte d’aide avez-vous besoin en ce moment de la part de la communauté de la FIJ ?

L’AIJA ( association afghane des journalistes indépendants) et l’ANJU ( union nationale des journalistes afghans) ont été à l’avant-garde de la protection des journalistes au cours des deux dernières décennies. Leurs dirigeants ont besoin de protection jusqu’à ce que la situation redevienne normale, ou du moins qu’une forme de cadre juridique existe et que les talibans mettent en place des mécanismes spécifiques pour protéger les médias et leurs dirigeants. Le bureau exécutif et la direction de l’AIJA et de l’ANJU sont confrontés à de graves menaces pour continuer leur travail. Certains membres seniors des deux organismes ont besoin du soutien de la FIJ pour leur évacuation, pour les questions de visa et de transfert en sécurité vers d’autres pays afin d’y rester quelques temps. Les membres déplacés de l’AIJA et de l’ANJU ont besoin d’un soutien financier et d’un refuge. Les deux organisations ont besoin du soutien de la FIJ pour protéger les droits des journalistes dans cette situation critique, à la fois en Afghanistan et à l’étranger.

FIJ : Des groupes de médias locaux restés en Afghanistan ont rencontré des dirigeants talibans le 3 septembre pour répondre aux préoccupations concernant la sécurité des journalistes. Concrètement, quel a été le résultat de cette rencontre et comment s’est-elle traduite en pratique ? Envisagez-vous de participer à d’autres réunions similaires ?

Je n’ai aucun espoir que les talibans soient réellement intéressés de travailler avec les organisations médiatiques ni d’établir un mécanisme clair pour entendre nos préoccupations et résoudre les problèmes. Ils sont actuellement confrontés à leurs propres divisions. Il ne se sont mis d’accord sur aucune politique unifiée, y compris sur la liberté des médias et la façon dont les médias devraient fonctionner. Nous gardons la porte ouverte pour pallier aux situations où les journalistes seraient confrontés à des risques vitaux. Sans l’existence de lois et de politiques claires, il sera difficile pour les réunions et les comités temporaires de nous offrir les droits et libertés que nous cherchons.

FIJ : Y a-t-il un autre problème que vous souhaiteriez mentionner ?
Nous avons un problème financier évident. Après le départ des pays membres de l’OTAN, tous les financements et soutiens internationaux ont pris fin. Les journalistes sont confrontés à de graves difficultés financières. Beaucoup ne sont pas payés, nous n’avons pas accès à nos comptes bancaires et il n’y a pas d’argent disponible. Même si les médias avaient accès à leurs comptes bancaires, ils ne seraient pas en mesure de payer les salaires car ils ont des revenus limités et aucun programme de financement ou revenus publicitaires. Un soutien international urgent est nécessaire pour aider les médias à survivre.

La FIJ a créé un Fonds spécial de solidarité pour l’Afghanistan au sein du Fonds de sécurité de la FIJ pour apporter davantage de soutien et inviter ceux et celles qui le peuvent à faire un don. Tous les fonds collectés serviront directement à soutenir les collègues afghan.e.s.

Bruxelles, le 22 Septembre 2021

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