Après les attaques de Gérald Darmanin et Élisabeth Borne envers la Ligue des droits de l’Homme, le premier s’interrogeant sur les subventions versées à l’association, la seconde évoquant des « ambiguïtés », son président d’honneur Pierre Tartakowsky retrace ici les conditions et les raisons de son adhésion à cette institution.


Tout le monde connaît la Ligue des droits de l’Homme (LDH). Enfin… Tout le monde croit la connaître. C’est ce que je croyais moi-même, plus ou moins, avant. Avant d’y adhérer, presque par accident. La Ligue ? Il y avait l’affaire Dreyfus, c’était entendu. Pour le reste, cela évoquait une chimère assez lointaine : mi-association, mi-institution, peuplée d’avocats et d’enseignants, bref, pas pour moi.

Moi, je suis issu de la matrice communiste, de la CGT, où j’ai exercé toute ma carrière comme journaliste d’information sociale ; d’Attac, à la fondation de laquelle j’ai contribué. Alors, la Ligue, c’était tout à la fois trop impressionnant, trop chargé d’histoire, trop sentencieux. Pas assez d’action, non plus. Décidément pas pour moi.

La Ligue, c’était tout à la fois trop impressionnant, trop chargé d’histoire, trop sentencieux.

Jusqu’à ce que je bute sur elle, en la personne de Michel Tubiana, lors d’un covoiturage militant. Il s’agissait d’aller de Paris à Amiens – je crois bien que c’était Amiens – pour un débat coorganisé par Attac et la Ligue sur la tenue prochaine du sommet du G7 à Nice. La pluie tombait à verse et la conduite de Michel avait tout pour inquiéter.

Il parlait d’abondance tout en regardant son interlocuteur, moi en l’occurrence, bien plus souvent que la route. Je lui donnais la réplique et suppliais en moi-même la providence de nous faire arriver à bon port. Le retour se fit dans les mêmes conditions. Au moment de nous séparer, Michel m’informa que j’adhérais à la LDH. La chose était à ce point évidente à ses yeux qu’elle le devint aux miens.

Adhérer était simple, s’intégrer… L’engagement – syndical, associatif ou politique – procède parfois d’une heureuse rencontre aux suites souvent plus âpres. J’ai dû admettre au fil des ans que la Ligue, comme toute structure de plus de cent ans, avait ses routines et ses routiniers, ses tics et ses tocs, un passé sans cesse à réexplorer et un avenir à réinventer, encore et encore.

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C’est qu’être association généraliste de défense des droits a un prix : c’est une folle diversité de priorités qui se bousculent, s’épaulent ou se marchent sur les pieds. Cet aimable charivari militant s’organise autour d’un mantra : « les droits sont universels et indivisibles », qui prête à sourire, tant les formules toutes faites minéralisent l’intelligence et pétrifient la vie. J’en ris moi-même souvent tant elle sonne creux lorsqu’on l’abandonne à elle-même.

C’est là qu’opère la magie de la Ligue : son activité tous azimuts transforme ce creux en trop-plein et de la diversité, elle fait convergence autour de cette obsession commune de la défense des droits et des libertés. Tous les droits et toutes les libertés, pour toutes et tous, ici et là-bas, où que se situe ce là-bas.

Le résultat est vertigineux : la Ligue et ses sections, c’est à la fois les négociations en Nouvelle-Calédonie et une intervention pédagogique en milieu scolaire ; l’assignation en justice de Dieudonné et la dénonciation de la prolifération de fichiers de police ; les manifestations contre les insultes racistes à l’encontre de Christiane Taubira et l’organisation de concours d’éloquence ; le soutien au processus de paix au Pays basque et les observateurs dans les manifestations ; l’engagement contre les activités sectaires et l’Observatoire de la liberté de création… C’est une défense de chaque instant contre les attaques qu’ont subies ces dernières décennies les libertés publiques et les droits civils. C’est par-dessus tout le refus d’une raison d’État primant sur les droits, qu’il s’agisse de ceux des détenus, des migrants, des enfants, des laissés-pour-compte ou des discriminés.

Cet aimable charivari militant s’organise autour d’un mantra : « les droits sont universels et indivisibles ».

Cela ne fait pas que des heureux : la LDH s’est vu successivement accusée de rouler pour les juifs et les Allemands, les bolcheviks et les francs-maçons, les « fellouzes » et les « ratons », les assassins, les pédophiles, les terroristes, les islamistes… Bref, un concentré d’anti-France.

L’actuel ministre de l’Intérieur et la Première ministre prennent place dans cette longue lignée de responsables politiques tristes et ridicules acharnés à nous convaincre que la liberté est un luxe, l’égalité une baudruche et la fraternité un mythe. Je les écoute conforter mon engagement, à leur manière détestable et, chaque matin, je remonte dans cette voiture roulant sous une pluie battante sur les mille et un chemins de la citoyenneté.

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