Si Israël et le Hamas ont accepté une pause dans le déchaînement de brutalité qui frappe le peuple palestinien, le cessez-le-feu ne mettra pas fin à la politique expansionniste israélienne. Un large collectif d’universitaires affirme sa solidarité envers la résistance palestinienne, dénonce la complicité de nos gouvernements avec les crimes d’occupation, et appelle à rejoindre « toutes les initiatives de solidarité internationale consistant à s’opposer à l’effacement systémique des Palestinien·nes ». « Que vive la Palestine libre ! »

  Israël et le Hamas ont accepté un cessez-le-feu qui marquera une courte pause dans le déchaînement de brutalité qui frappe le peuple palestinien depuis 1948, mais qui ne mettra certainement pas fin à la politique expansionniste israélienne. Nous avons été encore une fois témoins des crimes de guerre commis par l’état colonial d’Israël. Les habitant·es de Sheikh Jarrah à Jérusalem Est, dont plusieurs sont forcé·es de partager leur maison avec des colons israélien·nes, sont menacé·es d’expulsion par le système juridique discriminatoire mis en place par la colonisation. Les événements auxquels nous assistons, dont certain·es prétendent qu’ils ont pour origine une attaque aérienne du Hamas, au-delà d’une politique guerrière et coloniale de plus d’un demi-siècle, sont la conséquence de provocations délibérées de la part des autorités et de l’extrême-droite israéliennes, qui remontent au début du mois de ramadan. La manifestation autorisée dans Jérusalem Est ayant pour mot d’ordre « mort aux Arabes ! » en est un exemple marquant, de même que les attaques de la mosquée Al-Aqsa qui s’ensuivirent, perpétrées par la police coloniale. Des groupes de colons, soutenus par les forces israéliennes, ont commis des lynchages de Palestinien·nes dans plusieurs villes colonisées, dites « mixtes ». La bande de Gaza, surpeuplée et sous siège, subit régulièrement des bombardements aériens continus qui déciment des familles entières, anéantissent infrastructures de santé, lieux de culture, usines de traitement des eaux, et écrasent la possibilité d’une vie digne comme toute tentative de résistance, sous prétexte de guerre contre le terrorisme. Les autorités israéliennes l’admettent elles-mêmes, ayant promis de n’arrêter les bombardements que lorsque Gaza serait « totalement silencieuse », plongeant la population gazaouïe dans la terreur. Nous assistons ainsi à une politique de nettoyage ethnique, dans la continuité des colonies de peuplement illégales, du siège imposé à la bande de Gaza, devenue véritable prison à ciel ouvert, et de la répression militaire qui cherche à réduire les Palestinien·nes à des corps mutilables et tuables.

Le régime d’apartheid mis en place par l’État israélien en Palestine constitue une violation du droit international (selon les associations internationales de droits humains tels que HRW, Amnesty et B’Tselem). Si les institutions internationales, ONU, Union Européenne, tardent à le qualifier ainsi, des israélien·nes s’en chargent sans fard. L’État israélien doit être jugé pour sa responsabilité dans la perpétration de crimes contre l’humanité. Une plainte a d’ailleurs été déposée et acceptée à ce titre auprès du Tribunal pénal international. Mais jusqu’à présent, malgré des violations répétées du droit international, l’État colonial d’Israël semble exonéré de toutes sanctions sérieuses et affiche sa brutalité dans la plus grande impunité. Plus encore, il est destinataire d’armements et de financements massifs de la part d’États occidentaux, qui se proclament ses « amis », et se font complices de ses crimes.

En France, nous faisons face à une complicité ostensible de l’État. L’État français maintient en détention un prisonnier politique libanais ayant rejoint la lutte du peuple palestinien, George Ibrahim Abdallah, lui infligeant une durée d’incarcération exceptionnelle au regard des normes européennes, à la demande explicite des États-Unis. La semaine dernière, ce fut aussi le seul État à avoir interdit et violemment réprimé les manifestations de soutien au peuple palestinien, en Île-de-France et à Nice, sous des prétextes fallacieux. Ici et là, on qualifie le contexte de « complexe » et on invoque le « droit d’Israël de se défendre ». Comprenons donc que la « complexité » rend donc les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et la colonisation légitimes ; comme si ailleurs des faits comparables résultaient de processus « simples ». Comment ne pas y voir une réaffirmation de la différence entre une violence des « civilisé·es », toujours commise sous couvert d’une raison subtile, et une violence des « barbares », perpétrée pour des motifs primaires, voire « primitifs » ? La politique d’Israël ne relève pas de la complexité, elle relève tout bonnement de la barbarie.

De plus en plus, nous faisons face à des tentatives de museler toute conscience politique de l’oppression en cours, inspirée d’une pensée critique, en la prenant en étau, rabattant des positions politiques sur des catégories, notamment religieuses, racialisées. Le procédé vise à renvoyer l’opposition à Israël à une « guerre de religion », prenant en otage ses critiques entre les accusations d’antisémitisme et d’« islamo-gauchisme » – le second, catégorie fictive chère à l’extrême-droite, impulsant supposément le premier. L’expression d’une critique envers l’État d’Israël est ainsi assimilée à l’antisémitisme, cherchant à amalgamer judéité et politique coloniale, tandis que la manifestation d’une solidarité avec la Palestine est suspectée d’être une soumission aux islamistes. Ce procédé réduit, par un jeu d’emboîtement désormais familier, la Palestine à l’islam, l’islam à l’islamisme, l’islamisme au terrorisme et encourage ainsi, peu à peu, à voir dans les tenant-es de la pensée critique décoloniale et postcoloniale, des figures d’ennemi-es de l’intérieur, complices du terrorisme, ou terroristes intellectuel-les. Les personnes racisées sont, comme à l’accoutumée, plus suspectes encore que d’autres. C’est aussi du fait de cette logique coloniale à l’œuvre que de nombreuses personnes juives à travers le monde sont accusées de « haine de soi » quand elles critiquent Israël et affirment leur solidarité avec le peuple palestinien. On cherche ainsi à créer les conditions du silence des personnes racisées en rendant suspecte toute expression de solidarité entre elles et toute analogie entre leurs conditions.

Parce qu’on y retrouve de façon exemplaire toutes les manifestations de la brutalité qu’engendre le colonialisme, la Palestine en est devenue le douloureux symbole. À ce titre, elle est au cœur des préoccupations décoloniales transcontinentales. Chercheur-es, universitaires, enseignant-es et doctorant-es, nous faisons usage des critiques décoloniales et postcoloniales dans nos pensées, nos recherches, nos pédagogies et dans nos pratiques. La situation de la Palestine et le traitement qui en est fait à l’échelle internationale, et particulièrement en France, condensent tous les traits de la colonialité du pouvoir et renvoient à une logique globale dont les universitaires, notamment racisé-es, subissent les conséquences de plein fouet. Ainsi, élever sa voix contre l’oppression systémique et le nettoyage ethnique auxquels résistent les Palestinien-nes en ce moment même ne revient malheureusement pas à porter notre attention sur une exception. Cela revient à dénoncer toutes les oppressions du même type : qu’il s’agisse du sort des Ouïghours en Chine, aussi victimes d’une « guerre contre le terrorisme islamiste », des Noir·es aux États-Unis, des racisé·es dans les banlieues en France et dans les outre-mer, des Touaregs en Algérie, des autochtones du Cauca en Colombie pour ne citer que quelques exemples d’une liste trop longue. La souffrance de la Palestine renvoie à celle de tous les peuples opprimés et de toutes les minorités asservies.

Que le pouvoir ne compte pas sur notre silence ! Il est de notre devoir de dénoncer les pièges grossiers visant à délégitimer toute critique de la politique israélienne, héritage des logiques d’oppression coloniale. Nous soutenons la Palestine et tous ses mouvements de solidarité, comme nous sommes au côté de toutes celles et ceux qui vivent dans leur chair et leur esprit les logiques que nous nous attachons chaque jour à déconstruire et rendre intelligibles par nos recherches et nos enseignements.

Le peuple palestinien a une nouvelle fois montré qu’il n’agira pas en victime, en organisant la mobilisation de manière horizontale, en Palestine et de par le monde, dénonçant la colonisation de peuplement, l’expropriation et l’occupation, de nombreuses militantes et militants n’hésitant pas à arborer un sourire sur les clichés de leur arrestation par la police coloniale. Malgré la propagande de Netanyahu, qui a voulu faire croire à la disparition du « problème » palestinien durant ces dernières années, la solidarité internationale s’affirme à ses côtés et montre qu’elle n’a pas faibli. Le peuple palestinien est encore debout et plus que jamais uni. La grève générale qui a paralysé les territoires colonisés, du Jourdain jusqu’à la mer, en est la preuve. La jeunesse palestinienne lutte ainsi contre les représentations erronées des médias internationaux en apportant ses propres analyses et témoignages, malgré la censure digitale et les menaces de mort auxquelles ils et elles font face. Les Palestinien·nes de l’intérieur et de la diaspora donnent une leçon de vie et d’espoir au monde entier. Ils et elles nous rappellent de manière éloquente qu’on ne peut ni normaliser la colonisation ni accepter la défaite. À cette résistance, nous ne pouvons qu’exprimer soutien et déférence.

Nous, signataires, sommes solidaires de la résistance palestinienne et adhérons au mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanction, y compris dans les institutions académiques, qui entend faire pression sur l’État colonisateur d’Israël pour qu’il se conforme au droit international. Nous exigeons la fin de procédés qui visent à criminaliser toute action de boycott de cet État colonial : alors que la CEDH condamne la France pour entrave à la liberté d’expression, la circulaire scélérate du ministère de la justice français n’est toujours pas abrogée. Nous reconnaissons la centralité de la Palestine et affirmons l’importance des réflexions menées sur la situation palestinienne comme sur toutes les situations coloniales dans nos recherches et nos enseignements. Nous nous engageons à dénoncer les atrocités commises par l’armée coloniale de l’État d’Israël. Nous appelons les universitaires à rejoindre toutes les initiatives de solidarité internationale consistant à s’opposer à l’effacement systémique des Palestinien·nes. Nous dénonçons avec force la complicité de nos gouvernements avec les crimes d’occupation, et exigeons qu’ils mettent fin à la répression des actions de solidarité avec la Palestine et des mobilisations contre toute forme de soutien direct ou indirect à l’État d’Israël. 

Force et solidarité avec tous les peuples en lutte contre les logiques coloniales.

Que vive la Palestine libre ! 

A l’initiative d’un collectif d’enseignant·es-chercheur·es, dont :

Norman Ajari, Assistant Professor, Villanova University (États-Unis)

Ghiwa Amal, éditrice, Paris

Myriam C., doctorante, Université Paris 8

Jocelyne Dakhlia, Directrice d’Etudes, EHESS

Carmen Diop, doctorante, Université Paris 8

Mariem Guellouz, Maîtresse de conférences, Université de Paris

Nacira Guénif, Professeure des universités, Université Paris 8

Arnaud Kaba, post-doctorant, Université de Göttingen

Jamila M.H. Mascat, Assistant Professor, Utrecht University

Emir Mahieddin, Anthropologue. 

Malcom Ferdinand, Chargé de recherche CNRS

Lissell Quiroz, professeure des universités, CY Paris Cergy Université

Hèla Yousfi, Maîtresse de conférences, Université Paris-dauphine

Sbeih Sbeih, Sociologue, membre associé IREMAM

Soutenue par :  

Chahrazad Abdallah, Professeure, Université du Québec à Montréal 

Maha Adelhamid, Géographe. 

Ghiwa Amal, éditrice, Paris

Noureddine Amara, historien 

Paola Bacchetta, Professor, University of California, Berkeley

Fabiana Bartuccelli, doctorante EPHE-GSRL

Amira Benali, Postdoc, Copenhagen Business School

Wafa Ben Khaled, Lecturer, University of Birmingham (Royaume-Uni) 

Joachim Ben Yakoub, chercheur Université de Gand (Belgique)

Véronique Bontemps, anthropologue, CNRS

Marwân-al-Qays Bousmah, post-doctorant en économie

Antonia Darder, Endowed Professor of Ethics, Loyola Marymount University

Christine Delphy, Directrice de recherches CNRS (retraitée).

Tal Dor, Sociologue, Université Paris 8

Nicolas Dot-Pouillard, chercheur en sciences politiques, Beyrouth, Liban 

Joao Gabriel, Doctorant en Histoire, Johns Hopkins

Emilie Guitard, anthropologue, CNRS

Yousef Flora, doctorante, Université Paris 8

Chiraz Gafsia, Architecte Urbaniste 

Ximena Gonzalez, Broquen, chercheure, CETS-IVIC (Venezuela)

Philippe Guiguet, Bologne, écrivain, Tanger

Souheila Hedid. Université Frères Mentouri-Constantine 1. Algérie

David Jamar, sociologue Université de Mons

Soraya El Kahlaoui, chercheuse , Ghent University (Belgique)

Léopold Lambert, Rédacteur en chef de The Funambulist

Thomas Lancelot, Conseiller principal d’éducation, Paris

Émilie Lanciano, Professeure, Université Lyon 2

Jamila M.H. Mascat, Assistant Professor, Utrecht University

Gustave Massiah, Economiste

Andrea Mencarelli, doctorant Paris School of Economics

Noemi Michel, enseignante-chercheure, Université de Genève

Corinna Mullin, politologue, City University of New York (CUNY)

Valentina Napolitano, sociologue, chercheuse associée à l’Ifpo, 

Marie-Anne Paveau, PR, Université Paris 13

Afef Omri, doctorante, ENAU Tunisie

Walner Osna, doctorant en sociologie,  Université d’Ottawa 

 Grégory Pierrot, associate professor, University 

 Lovasoa Ramboarisata, professeure, ESG, Université du Québec à Montréal 

 Gianfranco Rebucini, anthropologue, chargé de recherche, CNRS

 Anthony Pecqueux, sociologue, CNRS, Centre Max Weber, Lyon

Julien Quesne, doctorant en sociologie, Université du Québec à Montréal 

 Pierre Rolle, sociologue, CNRS (retraité)

Anna Roussillon, cinéaste et professeur d’arabe, Université Paris 1

 Viviane Saglier, postdoctorante, Université McGill

 Kahena Sanaâ, artiste et MCF, Université de Strasbourg 

Michèle Sibony, UJFP

Jean-Fidele Simba, doctorant Université Paris 8

 Marion Slitine, postdoctorante, EHESS/MUCEM

 Joëlle Thomas, agricultrice, (La Motte d’Aigues, Vaucluse, France)

 Soraya Tlatli,  Associate Professor, University of California, Berkeley

Fayrouz Yousfi, doctorat, Université de Gand (Belgique) 

 Florence Villesèche, Copenhagen Business School (Danemark)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *