L’expertise prophétique d’Élisée Reclus (1830-1905) saute aux yeux, grâce à deux parutions simultanées. Le géographe libertaire avait pressenti l’influence des activités anthropiques sur le système terrestre. Sa lecture s’avère donc résolument actuelle.

Élie Marek (En attendant Nadeau)

25 décembre 2022 à 15h47

ÉliséeÉlisée Reclus : un homme sur lequel on n’a décidément de cesse de revenir. Que ce soit pour ressasser quelques textes désormais fameux, pour en exhumer de plus obscurs, ou pour faire un nouvel fois le récit de son parcours : les livres ayant son nom sur leur couverture foisonnent. Les raisons ? Les éditions Le Tripode nous en donnent certaines sous forme d’affiche, celle-ci pliée en quatre puis rangée entre la couverture et la première page d’un ouvrage récent.

Sur l’envers, les yeux clairs, le front haut et la barbe fournie de celui qui est né en 1830 dans le sud-ouest de la France et mort en 1905 en Belgique ; qui a participé à la Commune de Paris et à la formation du mouvement communiste-libertaire ; qui a écrit des dizaines de milliers de pages géographiques ; qui, enfin, a vécu deux exils sans jamais céder d’un pouce sur ses convictions.

Sur le revers, des vignettes dessinées rappellent les qualités du géographe : anarchiste, pédagogue, poète, végétarien, naturiste… Autant d’aspects d’une personnalité forte, qui a pris part aux événements politiques et scientifique de son temps avec un formidable enthousiasme, avant d’être oublié durant plusieurs décennies. Un oubli aujourd’hui comblé.

Le visage décrit plus haut prend toute la couverture d’Élisée Reclus. Penser l’humain et la Terre. C’est l’œuvre de Georges Peignard, dont les illustrations précises, d’une sobriété bienvenue, encadrent les courts chapitres de la vie de Reclus, écrits par Isabelle Louviot. Encore un ouvrage biographique, serait-on tenté d’écrire ! Un risque dont l’autrice a conscience : « Le foisonnement est réjouissant, commente-t-elle au seuil de ce livre, à l’image de cet homme hors du commun. Pourtant, il manque quelque chose de simple, d’accessible à tous, à ceux qui ne le connaissent pas, ou peu. Un portrait sensible, une porte ouvrant sur la vie et l’œuvre d’un être lumineux. »

Que l’on songe aux efforts de Reclus lui-même pour rendre lisibles les sciences dont il s’est passionné – Histoire d’un ruisseau et Histoire d’une montagne ont été publiés dans une collection s’appelant « Bibliothèque d’éducation et d’instruction » – et le risque paraît soudain surmonté.

À ce titre, on pense à la belle collection « Les précurseur·ses de la décroissance » aux éditions Le Passager clandestin où, de même, un choix de textes suit la solide présentation biographique d’un penseur ou d’une penseuse, dont les mots fournissent les outils d’une écologie politique dès lors mieux informée.

Le choix des textes qui figurent dans la deuxième partie d’Élisée Reclus. Penser l’humain et la Terre indique un même désir d’ouvrir le nombre de lecteurs et de lectrices potentiel·les : les extraits concernent les animaux, l’amour, la nudité, le vote – ou plutôt, son refus – et laissent une place, enfin, à des pans plus personnels, délaissés dans la lecture de la correspondance du géographe. Ainsi, par exemple, cette lettre de 1900 : « La véritable histoire intime, c’est que j’aime bien mes bons amis et vis avec eux en pensée dans un idéal de justice et de volonté. »

Une joyeuse entreprise de réédition

Il y a bien des manières de diffuser une pensée, des principes. En usant des images, du récit, de courts morceaux choisis, oui, mais aussi en persévérant dans une joyeuse entreprise de réédition, dont l’ordre et le rythme dépendent de quelques passionné·es. C’est ce à quoi s’attèle le géographe Alexandre Chollier au sein des éditions Héros-Limite depuis la parution; en 2012; de L’homme des bois – un recueil comprenant des textes d’Élisée Reclus et de son frère aîné, Élie.

L’ont suivi des anthologies portant sur la politique (Écrits sociaux, 2012), un massif montagneux (Les Alpes, 2015), la cartographie (Écrits cartographiques, 2016), la pédagogie (La Joie d’apprendre, 2018) et, désormais, la nature – ou plutôt, pour conserver la belle expression qui donne son titre à ce dernier ouvrage, « la libre nature ». À lire aussi Avant la révolution automobile, Elisée Reclus compose un tableau politique de la nature

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Disposés de manière chronologique, depuis les guides touristiques pour lesquels Reclus officiait jusqu’à sa dernière grande trilogie, L’Homme et la Terre, chacun des extraits choisis correspondent avec la trame de l’ouvrage, identifiée ainsi par Alexandre Chollier : « [faire] coïncider l’idée de liberté humaine et celles de lois terrestres » et, alors, « [faire] œuvre de géographe ».

Car oui, les relations qu’entretiennent les sociétés humaines avec le monde dans lequel elles vivent, agissent, habitent, c’est bien là l’objet de la géographie. Et si l’on ajoute en guise de variables la recherche par toutes et par tous de la liberté, mais aussi la contrainte opposée à cette même recherche par quelques puissants, on arrive à cerner les contours d’une géographie politique, à laquelle Reclus n’était pas étranger.

Pour lui, c’était dans l’harmonie et l’accord, mots qui reviennent souvent sous sa plume, que résidait l’une des clés de l’émancipation humaine. Pour cela, deux choses : se battre, propager ces idées toujours neuves de liberté, de solidarité et d’égalité ; apprendre et connaître le fonctionnement de la terre, puis l’enseigner pour qu’il soit su de toutes et de tous.

C’est ce deuxième aspect qui occupe, surtout, les pages de Libre nature. Si des textes désormais bien connus, sur le végétarisme et le sentiment de la nature, sont là aussi repris, une large place est faite au premier et moins connu des trois cycles de Reclus, intitulé La Terre, dont les deux tomes sont parus à la fin des années 1860. Son avant-propos, rappelle Alexandre Chollier « tient à la fois du témoignage et du programme ». Citons les premiers mots. « Le livre qui paraît aujourd’hui, je l’ai commencé il y a bientôt quinze années, non dans le silence du cabinet, mais dans la libre nature. C’était en Irlande, au sommet d’un tertre qui commande les rapides du Shannon […]. Étendu sur l’herbe, […] je jouissais doucement de cette immense vie des choses qui se manifestait par le jeu de la lumière et des ombres. »

À la lecture des textes rassemblés, on comprend aisément pourquoi Reclus attire tant une nouvelle génération de lecteurs et de lectrices. Si ses observations dépendent du temps qui était le sien – une période où la géologie était naissante et où les théories de Darwin n’avaient pas dix ans – nombre d’entre elles résonnent avec les phénomènes climatiques et géographiques actuels.

Ce que l’on résume grossièrement par le mot d’anthropocène était en germe dans les réflexions du géographe : « L’homme se rend compte maintenant de l’influence que son travail a exercé sur les climats, soit pour les améliorer, soit pour les aggraver, et le mal qu’il a fait, il peut le défaire », écrivait-il, plus optimiste que l’on est en droit de l’être maintenant. Ou encore, ailleurs : « Une nouvelle couche géologique, le sol humain, est venue s’ajouter aux couches antiques déposées sur la terre par la lente élaboration des eaux. » On pourrait multiplier ces exemples, étonnants pour qui les découvre, d’une clairvoyance rassurante et comme chaleureuse à qui les retrouve.

Ces deux parutions témoignent d’une même lecture de l’œuvre et de la vie d’Élisée Reclus : une lecture résolument actuelle, en résonance avec nos préoccupations, pour cette simple raison que le géographe était attentif aux enjeux de son temps, même aux plus discrets, des enjeux qui sont aussi pour beaucoup les nôtres. Il est bon alors que Reclus fasse l’objet de tant d’attention, car les idées que furent les siennes, qui sont encore celles de quelques-uns aujourd’hui, on les aimerait non seulement imprimées, mais aussi placardées dans les rues, écrites à la bombe sur des murs et, disons-le, mises en œuvre, enfin.

Si le souhait paraît bien illusoire dès lors qu’on se lave les yeux, lisons pour reprendre courage ces mots écrits par Reclus l’année 1871 à son ami Nadar, après que les monarchistes eurent gagné le Parlement et la Prusse la guerre : « Puisque tout est perdu, recommençons la vie à nouveaux frais, faisons comme si, en sortant d’un sommeil de cent mille ans, nous apercevions que tout est à conquérir : patrie, liberté, dignité, honneur. Après notre immense repos, nous nous mettrions résolument à l’ouvrage. » Il ne le savait pas alors, mais la Commune de Paris approchait.

***

Isabelle Louviot et Georges Peignard, Élisée Reclus. Penser l’humain et la Terre. Le Tripode, 176 p., 23 €.

Élisée Reclus, Libre nature. Héros-Limite, 272 p., 16 €.

Élie Marek (En attendant Nadeau)

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