La fermeture des restaurants et les mesures de confinement vont précariser davantage ceux qui se nourrissent d’invendus et vivent dans la rue et les bidonvilles, où ils courent déjà le risque de contracter le Covid-19, prévient Nicolas Clément, du Secours catholique, dans une tribune au « Monde ».

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Le gouvernement pense étrangement qu’en prolongeant de deux mois la période hivernale (donc celle des hébergements temporaires), il a prouvé son souci des plus pauvres. Décision louable, même s’il faudrait qu’il n’y ait plus du tout de période hivernale : on a besoin d’être logé tout le temps.

Outre le besoin permanent d’un toit, existe aussi celui de manger ! Or, dans ces deux domaines, les mesures prises pour lutter contre l’épidémie vont représenter une catastrophe pour les plus pauvres.

Comme tous, ils sont exposés au coronavirus. Mais, en plus, ils risquent de mourir de faim ou, du moins, de s’affaiblir tant qu’ils seront encore plus fragiles et donc encore plus vite victimes du virus. Exagération ? Rappelons juste comment, quand on est dans la rue, on se nourrit, comment on gagne son pain.

160 000 personnes sans domicile

Mais d’abord quelques chiffres pour situer le problème, humainement très important, mais quantitativement « raisonnable », et donc gérable. Selon le recensement de 2012 de l’Insee, il y avait en France 141 500 personnes sans domicile. Il faut y ajouter de 15 000 à 20 000 personnes vivant en bidonville, soit quelque 160 000 personnes, dont 110 000 en hôtels sociaux et hébergements divers.

Huit ans après ce recensement, faute de nouveaux chiffres (il est absurdede ne pas mesurer le nombre de ceux qui bénéficient de politiques publiques pour mieux évaluer l’efficacité de ces dernières et les objectiver,afin d’éviter les estimations délirantes), on ne peut que faire des approximations.

Le nombre de personnes hébergées est passé à plus de 150 000, dont environ 35 000 en hôtels. Les personnes vivant dans des bidonvilles sont toujours de 15 000 à 20 000 et ceux qui sont vraiment dehors n’ont pas tellement augmenté : les décomptes de la Ville de Paris sont assez stables depuis qu’ils intègrent les « habitants » du métro et quelques autres qui n’étaient pas notés dans son premier comptage.

L’effet des migrations, d’où vient la progression, n’a pas été si élevé : nos limitations d’entrée sur le territoire s’avérant bien plus efficaces qu’on ne le croit et notre marché du travail étant médiocre, notre pays est bien moins attirant que nous ne le croyons. On pourra discuter ces estimations à quelques milliers près, mais elles donnent une idée des grandes masses.

« Plus de récupération auprès de restaurateurs attentionnés, beaucoup moins de récupération dans les poubelles d’aliments ou de biens à revendre… »

Donc, comment ces gens gagnent-ils leur vie ? Peu d’entre eux travaillent dans des emplois déclarés faute d’en avoir le droit (dans le cas des migrants en attente de régularisation) ou à cause de leur précarité (difficile d’avoir un emploi si l’on ne peut se laver ni dormir normalement) ou, pour certains, car ils ne maîtrisent pas le français ou sont peu qualifiés.

Dès lors, ils peuvent se livrer, sans enthousiasme, car cela rapporte peu tout en étant très fatigant et parfois humiliant, à la mendicité, à la fouille des poubelles, à la récupération de métaux ou d’objets qu’ils revendent aux puces à bas prix. Ceux qui sont dans des hôtels n’ont pas le droit de faire la cuisine et doivent se rabattre sur les kebabs et fast-foods.

La fermeture des lieux d’accueil et de distribution de repas, des restaurants de tout type, y compris les plus modestes, celle probable des marchés… Tout cela va couper les approvisionnements des gens de la rue et des bidonvilles : plus de repas distribués, plus de lieux où souffler en prenant un café ou un hamburger ; plus de récupération auprès de restaurateurs attentionnés (plus nombreux qu’on ne l’imagine), beaucoup moins d’invendus de boulangeries (celles-ci vont baisser fortement leur production puisque les chalands seront moins nombreux) ; beaucoup moins de récupération dans les poubelles d’aliments ou de biens à revendre puisque le confinement les limitera aussi.

Une bonne partie des personnes en hébergement bénéficient de repas servis par la structure d’hébergement elle-même. Cela devrait être assez aisé à mettre en place dans tout hébergement où n’existent pas encore ces distributions.

Se pose ensuite la question des personnes vivant dans des hôtels et des bidonvilles : tant que la vie normale n’aura pas repris, la collectivité doit trouver le moyen d’assurer leur approvisionnement. Soit en autorisant des volontaires à le faire, soit en le faisant faire par l’armée. Cela serait certes étrange, mais nous avons déjà vite intégré des choses hier impensables, comme vider toutes les écoles, fermer les restaurants et les salles de spectacles !

Où loger les « habitants du métro » ?

Il faut s’occuper de la nourriture, mais aussi de l’hébergement : par exemple, si les métros ferment à Paris, environ 300 personnes seront à la rue. Ces « habitants du métro » sont souvent en grande détresse, leur hébergement sera d’autant plus nécessaire, avec un accompagnement indispensable. Mais qui pourra l’assurer si les associations ne peuvent travailler ?

Se pose aussi, pour beaucoup, la question des soins : avec une certaine efficacité, les pouvoirs publics s’emploient depuis des années à rendre difficile l’accès des migrants aux couvertures de santé, comme s’ils avaient quitté leur pays juste pour bénéficier de la Sécurité sociale : oui, cela arrive, mais il s’agit surtout de trouver du travail et d’avoir une vie meilleure ! Médicalement couvertes ou pas, ces personnes, pour elles-mêmes et pour la sécurité de tous, devront être soignées.

Enfin, contrairement à ce que l’on croit, nombre d’enfants des bidonvilles sont scolarisés. La fermeture des écoles est une catastrophe pour eux. Le surpeuplement, l’inconfort extrême ou l’insalubrité des lieux où ils vivent les empêche de travailler. Le niveau d’instruction des parents ne leur permettra pas d’aider leurs enfants.

Ce constat s’applique d’ailleurs bien au-delà des bidonvilles et concerne tous ceux qui sont trop pauvres ou de niveau trop faible pour accompagner leurs enfants. D’autant, bien sûr, que les ordinateurs, outils de l’enseignement à distance, sont fort rares dans ces milieux. Que l’Etat est-il prêt à faire pour que ces élèves puissent se maintenir à flot ?

Nourriture, hébergement, école. Les besoins essentiels sont considérables, mais le nombre de personnes concernées n’est pas si important qu’on l’imagine. Il est encore possible d’éviter que cette crise sanitaire se traduise par une double, voire une triple peine pour les plus pauvres. Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a estimé que l’épidémie allait coûter à la France des dizaines de milliards d’euros. Il serait inimaginable qu’on ne puisse en utiliser quelques millions pour aider ces populations en détresse.

Nicolas Clément est responsable d’équipes d’accompagnement de familles à la rue et en bidonville au Secours catholique.

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