La tension sans précédent entre l’Algérie et le Maroc pourrait dégénérer à la faveur d’un incident mal maîtrisé, alors même qu’aucune des parties ne désire un conflit ouvert.

Une patrouille algérienne photographiée depuis le côté marocain de la frontière à Oujda, le 3 novembre (Fadel Senna, AFP)

Publié le par Jean-Pierre Filiu

Nombre de conflits ont, par le passé, éclaté à la faveur d’incidents de faible envergure, mais en l’absence de mécanisme de dialogue et d’instance de médiation entre deux parties qui pourtant ne souhaitaient, ni l’une ni l’autre, l’ouverture des hostilités. La rupture par l’Algérie des relations diplomatiques avec le Maroc, en août dernier, n’a pas seulement privé les deux Etats d’un canal de communication précieux. Elle a en effet été suivie de l’interdiction de l’espace aérien de l’Algérie aux vols marocains, alors que la frontière entre les deux pays est fermée depuis 1994. Elle a surtout entraîné une escalade des campagnes de dénigrement réciproque, amplifiée par les réseaux sociaux. Dans un climat aussi délétère, un différend localisé risque fort de dégénérer en crise grave, même si ni Alger, ni Rabat ne désirent une confrontation qui serait à bien des égards désastreuse.

L’ENJEU DU SAHARA OCCIDENTAL

La communauté internationale s’est avérée, depuis 1976, incapable de régler la question de l’ancienne colonie espagnole du Sahara occidental, dont Rabat revendique la « marocanité » et contrôle 80% du territoire, face à la guérilla indépendantiste du Polisario, soutenue par l’Algérie. Le poste d’envoyé spécial de l’ONU est même resté vacant sur ce dossier durant deux longues années, marquées, en novembre 2020, par la rupture du cessez-le-feu qui prévalait depuis 1991 entre le Maroc et le Polisario. Rabat avait alors obtenu de l’administration Trump, en décembre 2020, la reconnaissance de la « marocanité » du Sahara, en contrepartie de la normalisation de ses relations avec Israël. Les Emirats arabes unis, qui venaient de signer un traité de paix « chaude » avec Israël, ont encouragé la posture désormais offensive du Maroc. Alors que l’Algérie dispose jusqu’à maintenant du premier budget militaire du continent africain, évalué en 2020 à une dizaine de milliards de dollars, le Maroc pourrait le surpasser dès 2022 avec 12,8 milliards de dollars.

Le déplacement, le mois dernier à Rabat, du ministre israélien de la Défense s’est accompagné de la signature d’un accord sans précédent de coopération militaire. L’Algérie se considère directement visée par un tel rapprochement stratégique, du fait de son soutien aussi bien au Polisario qu’à la cause palestinienne. La récente « visite d’Etat » à Alger du président de l’Autorité palestinienne a été commentée dans cet esprit par la presse locale: « Alger contre-attaque » en « déroulant le tapis rouge à Mahmoud Abbas, tandis qu’Israël parade à Rabat », le Maroc étant accusé d’ « ouvrir une fenêtre à l’entité sioniste, dont l’ambition est de transposer le conflit du Moyen-Orient en Afrique du Nord ». Les dirigeants algériens mettent aussi en cause la complaisance des Etats-Unis et des pays européens envers Rabat. Cela ne peut que les pousser un peu plus dans les bras de la Russie, leur premier, et de très loin, partenaire militaire, alors que Poutine n’avait déjà pas ménagé son soutien aux généraux algériens face à la contestation populaire du Hirak.

DES OPINIONS CHAUFFEES A BLANC

Une telle polarisation géopolitique s’aggrave du fossé qui semble se creuser inexorablement entre les opinions publiques des deux pays. Un jour, des voix s’élèvent au Maroc pour que la représentante de leur pays au concours de Miss Univers se désiste du fait de sa grand-mère algérienne. Un autre, ce sont les footballeurs algériens qui, après leur victoire sur le Maroc en coupe arabe, arborent le drapeau palestinien. Au-delà de ces anecdotes, la revendication de la « marocanité » du Sahara est partagée par l’écrasante majorité des Marocains, même parmi les opposants au Trône, tandis qu’une grande partie des Algériens, y compris au sein de la contestation, s’inquiète sincèrement du rapprochement entre le Maroc et Israël, voire du soutien de Rabat à « l’autodétermination » de la Kabylie.  Les procès d’intention que s’échangent ainsi Algériens et Marocains atteignent parfois une grande virulence sur les réseaux sociaux, amplificateurs naturels de tels débordements. Il est à craindre que les deux régimes puissent ainsi compter sur une dynamique d’union nationale en cas de conflit avec leur voisin.

Un incident limité, mais où chaque partie accuserait l’autre d’agression caractérisée, pourrait dégénérer dans un contexte aussi dégradé. Le 1er novembre, la présidence algérienne a déjà accusé « les forces d’occupation marocaines au Sahara occidental » du « lâche assassinat » de trois Algériens dans le « bombardement barbare » de leurs camions assurant la liaison entre la Mauritanie et le sud algérien. Le Maroc avait rétorqué que ces camions avaient été touchés dans une zone de transit militaire du Polisario, tout en précisant « si l’Algérie veut la guerre, le Maroc n’en veut pas ». La retenue avait fini par prévaloir, mais sans qu’émerge à la faveur de cette crise un canal de communication voué à en éviter la répétition. C’est bien cette absence de dialogue entre Alger et Rabat qui est la plus lourde de menaces. A défaut d’échange direct, tout type de médiation serait le bienvenu pour éviter une escalade que personne ne souhaite entre deux pays et deux peuples qui ont tant en commun.

Espérons que 2022 verra se mettre au plus tôt en place une telle initiative.

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