Par Thomas Saintourens

Enquête« Les chansons de l’enfer » (1/6). L’artiste polonais à la voix caméléon, aux mimiques tordantes et à la tchatche de camelot a 21 ans lorsqu’il est déporté, en 1940, pour avoir critiqué le IIIe Reich dans un journal clandestin. Sa mémoire prodigieuse et ses dons musicaux l’aideront à affronter l’horreur des camps.

Les deux agents de la Gestapo consultent une dernière fois leur registre : l’adresse est la bonne, c’est bien ici. Ils tambourinent à la porte de l’appartement. Un jeune homme brun au visage diaphane, éclairé d’yeux rêveurs, leur ouvre doucement, comme s’il les attendait. Nous sommes le 23 octobre 1939, à Cieszyn, une ville du sud de la Pologne.

« Vous êtes Franciszek Kulisiewicz ?
– Mon père n’est pas à la maison.
– Votre nom ?
– Aleksander Tytus Kulisiewicz. »

Les officiers contrôlent leur registre. « Vous êtes aussi sur la liste. »

Le garçon n’oppose pas de résistance lorsqu’ils lui passent les menottes. Au moins, se rassure-t-il, ils n’auront pas son père, absent de la maison.Sous le nom de plume de « Tytus », voilà plusieurs mois que l’étudiant de 21 ans critique le régime nazi dans des revues alternatives. « Genug Hitler ! Heil Butter ! » (« Assez d’Hitler ! Vive le beurre ! »), écrivait-il le 2 août dans le journal Prosto z Lawy.

Cinq semaines ont suffi aux Allemands pour envahir la Pologne, en septembre 1939. Cieszyn, une ville réputée pour ses demeures bourgeoises aux tons crème et orangés, est désormais infestée de soldats. Dans quelques heures, le chef de la Gestapo locale exercera son droit de vie ou de mort sur ce Kulisiewicz dont la fiche d’identification ne dit pas l’essentiel : nul ne sait encore que cet apprenti journaliste à la mine de clown triste sait se jouer de tout, même du pire.

Mais quittons là Cieszyn. Laissons un temps notre héros aux mains de ses bourreaux. Revenons des années en arrière, à l’été 1926. Une journée de moisson dans la campagne silésienne, où coule l’Olza, la rivière dont le lit marque la frontière avec la Tchécoslovaquie. Longtemps fief du royaume de Bohême, puis place forte de la dynastie des Habsbourg, c’est une région où s’entremêlent les langues et les cultures, un creuset d’identités multiples, prisé des artistes.

Enfant hypermnésique

Aleksander Kulisiewicz – le futur « Tytus » – a 8 ans. Depuis le décès prématuré de sa maman, il vit avec son père, Franciszek, un modeste professeur de latin, sérieux et aimant. Il pratique volontiers l’école buissonnière pour s’adonner à ses passions, le cirque et la musique. Saltimbanque dans l’âme, il aime tenir tête aux adultes et épater les filles. Comme ce jour-là la jolie Veruschka…

Ce garçon a l’art de jouer tous les rôles, d’être son propre Monsieur Loyal, un jongleur de mots doué pour présenter ses acrobaties, ses danses, ses tours les plus audacieux. Le numéro du jour sera de haute voltige. Le voilà qui grimpe soudain sur le toit d’un lavoir. « Regardez tous ! » D’une main, il empoigne un fil électrique, « attention… », puis un second. Un éclair le foudroie. Trou noir. Fin du show.

Lorsque l’enfant rouvre les yeux, son corps est enterré jusqu’au cou dans le sol meuble du champ voisin. C’est la solution d’urgence imaginée par les témoins de la scène pour le vider de l’électricité qui a traversé son corps. Sa main gauche est brûlée, il ne parvient plus à parler. Il bégaie, bute sur chaque mot.

Son père ne le conduit pas à l’hôpital, mais à l’orée d’une forêt. Ils s’arrêtent devant une cabane. En sort un homme étrange, à la longue barbe blanche. Son nom est « Roob », « Roob l’Hypnotiseur », un vieux guérisseur. Il observe l’enfant puis, d’un ton sentencieux, détaille sa prescription comme s’il récitait une formule magique : « Tu peux parler, mais tu dois tout faire en double. Tu dois d’abord imaginer ce que tu dois dire, puis l’écrire sur une page blanche, dans ta tête, et ensuite la lire à haute voix. Alors, tu ne bégaieras plus. »

Aleksander met vite la technique à exécution. Sa prodigieuse mémoire l’aide à dompter son bégaiement. Peu à peu, il redevient ce bonimenteur hors pair prêt à enchanter son monde. Mieux : il se découvre un nouveau pouvoir. En prévisualisant ainsi chaque information, il « enregistre » tout. Liste des courses, chronologie de l’histoire polonaise, leçons de latin, chansons yiddish… Sa mémoire gère une sorte de bibliothèque mentale, à tiroirs, où s’accumulent des pages et des pages de souvenirs indélébiles. Il apprend cinq langues et n’a pas son pareil pour imiter tous les accents captés dans cette région au patchwork d’identités.

Etudiant le jour, chanteur la nuit

Son goût du spectacle lui ouvre d’autres horizons. Il fréquente les troupes de Tsiganes, s’invite dans leurs caravanes. Lui-même n’est pas tsigane, mais il se passionne tant pour ces artistes sans le sou habitués à courir villes et campagnes qu’il apprend leurs trucs, partage leur quotidien.Ses escapades se multiplient, des « fugues » plus ou moins longues (tolérées par son père) pour suivre les groupes, puis se produire en solo. Il cabotine pour quelques zlotys, dort dans des fermes où il se nourrit de lait et de fromage.

Avec l’adolescence, vient bientôt le temps des voyages plus lointains. A Vienne, il s’initie au sifflement artistique et au yodel, ces vocalises de montagnards. En Belgique, son nom de famille, Kulisiewicz, est si imprononçable qu’il se fait appeler « Alex Alikuli ». Pour ses amis, rencontrés au gré des représentations et des fêtes, il sera simplement « Alex ».

Portrait du jeune Aleksander Kulisiewicz, en Pologne, vers 1936. UNITED STATES HOLOCAUST MEMORIAL MUSEUM / COURTESY OF ALEKSANDER KULISIEWICZ

Mais papa Franciszek s’inquiète pour son bohémien de fils, cette cigale qui passe sa vie à chanter sans se préoccuper de se préparer un avenir stable, sans se soucier non plus des tensions de cette deuxième moitié des années 1930. Déjà, du côté de la rivière-frontière Olza, plane l’ombre du IIIe Reich… Pour rassurer son père, Alex s’inscrit à la prestigieuse université Jagellonne de Cracovie, à l’automne 1936. Va pour le droit. La technique de Roob l’Hypnotiseur l’aidera à mémoriser les textes de loi, et il aura le temps de mener sa double vie : étudiant le jour, artiste la nuit. Ainsi le retrouve-t-on à l’affiche du Théâtre Bagatela de Cracovie, mais aussi des salles plus intimes, des réunions d’étudiants ou d’ouvriers, des fêtes de quartier ou de villages. Partout, il affirme son style, inspiré des maîtres de la chanson populaire et de l’opérette, tels que le ténor Jan Kiepura ou le meneur de revues Mieczyslaw Fogg.

Tangos, chants yiddish, comptines folks… Son répertoire, a cappella ou accompagné d’accords de guitare, est sans limite. Vêtu d’habits sombres, les cheveux bruns sagement plaqués, on jurerait un crooner austère. Mais dès qu’il ouvre la bouche, sitôt qu’il contorsionne son corps sec, le public admire le fantaisiste avec sa voix caméléon, ses mimiques tordantes, sa tchatche de camelot.

Lorsqu’en septembre 1939, les troupes allemandes envahissent la Pologne, le terrain de jeu d’Alex devient un terrain miné. Même les maisonnettes de bois de la campagne de Cieszyn sont brûlées par l’occupant. Son père risque chaque jour de subir la purge engagée contre les enseignants. Pour autant, le jeune homme ne peut se résoudre à faire profil bas. Personne ne le fera taire, pas même l’envahisseur nazi.

Brûlots antifascistes

L’étudiant invente donc sa propre parade. Cette fois, pas question de chansonnettes. Le combat pour la liberté est une affaire trop sérieuse. Sous le pseudonyme de « Tytus » – son deuxième prénom – l’artiste prend la plume, critique l’annexion de l’Autriche, s’insurge contre la Nuit de cristal de 1938 en Allemagne, exalte la fraternité et le patriotisme polonais. C’est sa manière à lui de résister, de jouer les trompe-la-mort, comme il le fit, enfant, en empoignant les fils électriques. Même pas peur. « Genug Hitler ! Heil Butter ! » Alex ignore qu’un délateur aux ordres des nazis collecte ses articles. Cet espion – peut-être infiltré dans les rangs étudiants – complète un dossier à son nom. Aleksander Tytus Kulisiewicz est désormais étiqueté « ennemi » du Reich.

Ce 23 octobre 1939, à Cieszyn, il loge chez son père, Franciszek, en attendant une rentrée universitaire sans cesse reportée, lorsque l’on tambourine à la porte de l’appartement familial. « Vous êtes Franciszek Kulisiewicz ? » Qui est pour la Gestapo ce jeune Polonais au corps menu ? Un effronté, cela ne fait aucun doute ; il suffit de lire ses brûlots antifascistes. Pour autant, est-il vraiment dangereux ? Il parle allemand comme un natif, il n’est membre d’aucun parti interdit, ne prêche aucune religion, on ne lui connaît guère de mœurs répréhensibles. Au bureau local de la Gestapo, où ses articles ont été disposés sur une table, son bourreau fracasse sa bouche à coups de poings, mais lui laisse la vie sauve.

Direction Berlin. Prinz-Albert-Strasse, quartier général de la Gestapo. Aleksander va y croupir durant sept mois, le temps de régler son cas, et de finalement lui accorder le statut de « prisonnier sous protection » : il a beau être considéré comme une menace potentielle au régime, les nazis se disent qu’un étudiant polyglotte à la condition physique acceptable pourrait se révéler utile. Sa destination est trouvée : un immense camp en construction, non loin de Berlin.

Le 30 mai 1940, Aleksander Kulisiewicz monte dans un bus rempli de prisonniers polonais raflés dans les appartements de la vieille ville de Cracovie, les universités, les cafés, les cabarets… Le véhicule fait route vers le nord de Berlin, dépasse les faubourgs, jusqu’à une zone marécageuse hérissée de pins, puis s’immobilise devant un large portail d’acier. C’est là. Sachsenhausen. Un lieu qui tient à la fois de la base militaire et de l’usine, entouré de barbelés, gardé par des chiens et des hommes en armes. A terme, ce camp géant devra soutenir l’effort industriel du pays en utilisant les prisonniers jusqu’à leur dernier souffle.

« Schnell ! Schnell ! » Les nouveaux arrivants avancent par rangs de cinq, traversent plusieurs sas, des zones de contrôle, des salles d’attente. Alex se retrouve face à un agent chargé des admissions. Avant de pénétrer dans ce monde clos, sous surveillance, il faut se débarrasser de son identité, même des noms d’artistes. La vie de bohème d’Aleksander Kulisiewicz, alias « Aleks », alias « Alex Alikuli », alias « Tytus », s’arrête ici. Le rebelle hypermnésique est désormais un numéro. Celui inscrit sur le bout de papier que lui tend l’agent : « 25 149. Apprends-le par cœur. »

Thomas Saintourens

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