Après l’affaire des étoiles de David tagués en région parisienne, trois experts décryptent pour Mediapart ce qui est un moyen très classique de propagande russe depuis près d’un siècle : attiser l’antisémitisme au sein de la population d’un pays ciblé. 

Matthieu Suc

12 novembre 2023 à 18h10

« Cette affaire est la preuve que si on se désintéresse de la guerre en Ukraine, la Russie, elle, ne se désintéresse pas de nous », analyse Élie Guckert, qui publie ces jours-ci Comment Poutine a conquis nos cerveaux (Plon, 2023). Jeudi 9 novembre, Mediapart révélait que la France imputait à « une ingérence numérique russe » l’affaire des centaines d’étoiles de David bleues, marquées au pochoir sur les murs de bâtiments situés en région parisienne entre le 27 et le 31 octobre. 

Dans un communiqué de presse confirmant nos informations, le Quai d’Orsay a « condamné avec fermeté » l’implication du réseau russe RRN/Doppelgänger dans « l’amplification artificielle » sur les réseaux sociaux des photos des tags représentant des étoiles de David dans le Xe arrondissement de Paris.

« Cette nouvelle opération d’ingérence numérique russe contre la France témoigne de la persistance d’une stratégie opportuniste et irresponsable visant à exploiter les crises internationales pour semer la confusion et à créer des tensions dans le débat public en France et en Europe », écrit le ministère des affaires étrangères.

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Étoiles de David peintes au pochoir sur les murs du XIVe arrondissement de Paris, fin octobre 2023. © Photo Jean-François Rollinger / Uniquement France via AFP

Le réseau Doppelgänger, également appelé RRN (pour Reliable Recent News : « Nouvelles récentes fiables »), est une infrastructure de propagande russe qui comprend un site internet, RRN, qui publie quotidiennement des articles dans cinq langues, dont le français. Notamment des microtrottoirs en vidéo, dans lesquels des citoyens français, allemands ou américains sont interrogés, surtout sur la guerre en Ukraine. L’eurodéputé Rassemblement national (RN) Thierry Mariani, connu pour sa proximité avec la Russie de Vladimir Poutine, lui avait accordé une interview au printemps.

Ensuite, des bots relaient les contenus sur les réseaux sociaux. « L’infrastructure RRN est coûteuse, avec un site internet alimenté quotidiennement et des bots sur les différents réseaux sociaux. RRN survient dans un moment où Russia Today et Sputnik sont suspendus en acteurs. Son rôle est plus discret, on peut le classer dans la catégorie des acteurs de propagande grise », analyse l’universitaire Maxime Audinet.

Ce chercheur à l’Institut de recherche stratégique à l’École militaire, qui a consacrée sa thèse soutenue en 2020 à l’influence internationale de la Russie, avait réagi très tôt sur X (anciennement Twitter) concernant la probable implication du pays de Vladimir Poutine. « Dans les jours suivant la découverte des pochoirs d’étoiles de David, RRN avait relayé des images inédites qui ne correspondaient pas à celles publiées par les riverains, ce qui laissait supposer une certaine primauté. Cela avait commencé à me mettre la puce à l’oreille. »

Dans un article très détaillé, Le Monde avait confirmé que les tags d’étoiles de David ont été « largement relayés par le réseau de propagande prorusse Doppelgänger ».

L’« épidémie des swastikas »

Comme Mediapart le racontait jeudi, Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, a effectivement détecté l’implication d’un réseau de 1 095 bots liés à ce réseau, ayant publié 2 589 messages sur X destinés à alimenter la polémique liée aux étoiles de David taguées au pochoir dans le Xe arrondissement de Paris.

Pour quel intérêt ?

Il n’est pas contestable qu’il y a une recrudescence des actes antisémites en France depuis l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre et la riposte d’Israël sur Gaza. Mais l’affaire des pochoirs, dont il est difficile à première vue de déterminer s’ils sont antisémites ou au contraire en soutien des juifs victimes d’actes antisémites, contribue, en surfant sur cette ambiguïté, à ce que Maxime Audinet désigne comme l’objectif de la désinformation russe contemporaine : « désorienter les esprits ». « Cela va générer ce climat de peur, renforcer les tensions, fracturer un peu plus la société. Là, cette opération, très artisanale et qui a dû nécessiter un faible investissement en moyens, est d’autant plus réussie que ses effets se poursuivent, grâce à la déflagration médiatique qu’elle a provoquée. Certains médias continuent à en parler sans prendre de distance, alors que la Russie est fortement soupçonnée. »

De son côté, Élie Guckert souligne que « la propagande russe utilise la communauté juive de France comme un objet d’opération. Ils adorent jeter du sel sur la plaie ».

C’est même une constante des services russes, sur laquelle nous avait alerté, dans les premières heures de l’affaire, le doctorant Cyril Gelibter, auteur par ailleurs d’une note en 2021 pour la Revue de la défense nationale sur « les mesures actives ».

Quant à des tags représentant les étoiles de David sur les maisons des citoyens juifs, c’est une tradition en Europe occidentale et pas en Russie.

L’ambassade de Russie en France

Les « mesures actives » (« aktivinyye meropriata »), qui vont de la manipulation des médias aux opérations d’influence, ont pour objectif de discréditer l’ennemi. Du temps de la guerre froide, elles étaient l’œuvre du Service A, au sein du KGB. Dans sa note pour la Revue de la défense nationale, le chercheur Cyril Gelibter se référait à un rapport de l’Institut national aux études stratégiques ukrainien qui évoquait la nouvelle utilisation par la Russie de ces méthodes bien connues datant de l’ère soviétique.

« Il y a une filiation à tisser entre la présente affaire et ce qui s’est passé durant la guerre froide, confirme Maxime Audinet. Le KGB s’en donnait à cœur joie à propos des diverses formes de racisme qui pouvaient secouer les démocraties occidentales. Il inventait des faux lynchages aux États-Unis qui venaient s’additionner aux vrais pour ajouter de l’huile sur le feu. »

Et surtout, complète-t-il, les pochoirs des étoiles de David font écho à l’une des « mesures actives » du KGB, celle qu’on a surnommée « l’épidémie des swastikas ».

En 1959 et 1960, selon les témoignages « d’au moins sept défecteurs », compte Audinet, le KGB avait supervisé une campagne clandestine d’affichage de slogans antisémites et de croix gammées en République fédérale d’Allemagne et dans d’autres pays du bloc occidental, parallèlement à une explosion bien réelle d’actes antisémites dans le monde survenue après la profanation de la synagogue de Cologne à Noël 1959. Le but ? Discréditer la RFA auprès de ses partenaires occidentaux en suggérant une résurgence nazie afin de retarder ou d’empêcher son réarmement.

Dans les archives Mitrokhine (Christopher Andrew et Vassili Mitrokhine, Le KGB contre l’Ouest, Fayard, 2000), est racontée la fabrication de brûlots racistes supposés émaner de l’extrémiste Ligue de défense juive, appelant à la chasse aux « bâtards noirs » et envoyés à différents mouvements militants afro-américains.

Il est question aussi de ces faux courriers d’insultes et de menaces racistes, émanant supposément du Ku Klux Klan, envoyés aux comités olympiques des pays d’Afrique et d’Asie juste avant les JO de Los Angeles en 1984. Quand l’affaire éclate, Moscou avait feint l’indignation vertueuse et dénoncé des calomnies antisoviétiques.

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Quarante ans plus tard, la porte-parole de la diplomatie russe a nié tout lien avec les étoiles de David taguées en région parisienne, estimant que les soupçons visant Moscou relayés dans la presse française étaient « stupides » et « indignes ».

« La Russie a toujours fermement condamné et condamne tout acte antisémite. Quant à des tags représentant les étoiles de David sur les maisons des citoyens juifs, c’est une tradition en Europe occidentale et pas en Russie », a complété dans un communiqué l’ambassade de Russie en France. « C’est typique de ce genre d’opération, ironise Cyril Gelibter. Vous faites une mesure active, vous attendez qu’elle soit reprise dans les médias du pays ciblé, puis vous réagissez à votre tour et alimentez les médias russes. »

Pendant ce temps, le commanditaire présumé de l’opération, un Moldave connu pour sa sympathie prorusse, accordait un entretien à BFMTV pour affirmer que l’action avait « pour seul but d’inspirer et de soutenir les juifs d’Europe »… Il la revendiquait au nom de « l’organisation de la communauté juive européenne Bouclier de David », dont personne n’a jamais entendu parler. Ce qui est aussi une manière de relancer la machine à polémiques, puisque désormais, à en lire certains sur les réseaux sociaux, ce sont des sympathisants juifs qui seraient responsables d’une opération visant à stigmatiser les juifs pour mieux les faire plaindre…

« Les Russes mobilisent des tactiques datant de 1959 avec une action de terrain. La nouveauté, c’est que, cette fois, ils ont un jouet dont aurait rêvé le KGB : les réseaux sociaux. Une arme de destruction massive dont ils ne disposaient pas auparavant. »

En juin dernier, l’opération Doppelgänger avait été mise à jour une première fois en France avec la révélation de la production pendant plus d’un an de faux sites officiels français et de faux articles de médias, dont Le Monde, diffusant de fausses informations. La France avait déjà mis en cause publiquement la Russie, accusée à cette occasion de « saper les conditions d’un débat démocratique apaisé et donc [de] porter atteinte à nos institutions démocratiques ».

« Malgré une première attribution par le Quai d’Orsay, ils recommencent »,note Maxime Audinet, qui confie ne pas avoir souvenir d’une opération « qui laisse une trace aussi profonde » que celle des étoiles de David taguées.

Matthieu Suc

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