Dans le sud, le Ku Klux Klan s’en prenait aux Afros-Américains. Dans l’Ouest, il s’attaquait aux immigrants chinois. L’un des plus grands lynchages collectifs des États-Unis a eu lieu le 24 octobre 1871, à Los Angeles, et visait des immigrants chinois.

De Kevin Waite

Publication 11 mai 2021 à 12:50 CEST

Une illustration parue dans le numéro du 20 novembre 1880 du Frank Leslie’s Illustrated Newspaper représente une émeute contre les Chinois à Denver au Colorado. Les violences contre les immigrants chinois étaient courantes dans l’Ouest américain
Photographie de Chinese American Museum/Dylan et Phoenix Wong

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Cette année marque les 150 ans de l’un des plus grands lynchages collectifs de l’histoire des États-Unis. Le 24 octobre 1871 à Los Angeles, une foule frénétique de cinq-cents personnes fit irruption dans le quartier chinois de la ville. Certaines victimes furent tuées par balles et poignardées. D’autres pendues à des potences de fortune. À la fin de la nuit, dix-neuf corps mutilés gisaient dans les rues de Los Angeles.

Le terme « lynchage » est généralement associé aux violences contre les Afro-Américains survenues dans le sud après la guerre de Sécession. Pourtant, la haine raciale ne s’est jamais cantonnée dans une unique région du pays ni limitée à une seule ethnie. En 1871, à Los Angeles, les attaques visaient des immigrants chinois, victimes d’une vague de violences anti-Asiatiques qui déferla dans l’Ouest américain au 19e siècle et dont les répercussions se font encore ressentir aujourd’hui.

Dès les premiers jours de l’immigration chinoise, nombre de nouveaux arrivants effectuaient des travaux manuels pénibles, souvent pour les chemins de fer ou en tant que prospecteurs
.Photographie de George Rinhart, Corbis/Getty Images
Des prospecteurs chinois lavent de l’or. La terre aurifère est placée au sommet de la boîte, tapissée de stries horizontales. L’or se sépare ainsi directement du liquide qui coule. Photo de 1871 par William Henry Jackson, probablement prise au Colorado, au Nevada ou en Arizona
Photographie de Alamy.

Les immigrants chinois devinrent la cible d’abus presque instantanément après leur arrivée sur le sol américain. Les premiers actes de violence se déroulèrent vers 1850 au cours de la ruée vers l’or en Californie. Les prospecteurs blancs chassaient régulièrement les mineurs chinois de leurs concessions et les législateurs infligeaient une taxe onéreuse pour les mineurs étrangers. À l’instar des Noirs et des Amérindiens, ils n’avaient pas le droit de témoigner contre les Blancs devant les tribunaux californiens. De fait, les agressions commises sur des Chinois en Californie n’étaient généralement pas réprimandées.

À l’origine de cette sinophobie, la conviction que ces nouveaux arrivants représentaient une menace et volaient la main-d’œuvre. En 1870, les immigrants chinois représentaient 10 % de la population californienne et un quart des ouvriers de l’État. Partout où les immigrants chinois se rassemblaient en grand nombre, les travailleurs blancs y voyaient une menace pour leurs moyens de subsistance, ce qui ne fut jamais le cas. Malgré tout, ils se mobilisèrent contre les employeurs qui comptaient des immigrants chinois dans leurs effectifs, notamment les sociétés de chemins de fer et les éleveurs riches.

On peut apercevoir ici la Calle de Los Negros, le centre du quartier chinois d’époque de Los Angeles, là où le massacre a eu lieu.
Photographie de USC Digital Library, California Historical Society Collection

Les campagnes anti-Chinois étaient très organisées. Dans les années qui suivirent la guerre de Sécession, des clubs appelés « anti-coolie » ont émergé. La Central Pacific Anti-Coolie Association, entre autres, prônait l’interdiction de l’immigration chinoise et défendait même les miliciens blancs.  En 1867, une foule d’ouvriers blancs chassa des travailleurs chinois de leur lieu de travail à San Francisco. Ils blessèrent douze personnes et firent un mort. L’association se rallia à la défense du groupe et obtint la libération des dix auteurs des faits. Il s’agissait des prémices d’un système récurrent : blessures et décès pour les immigrants chinois, exonération pour leurs assaillants.

Dans le sud du pays, à l’aube de la Reconstruction, le Ku Klux Klan s’en prenait aux Afro-Américains et à leurs alliés blancs. Dans l’Ouest, les Klansmen attaquaient les Chinois. J’ai découvert que plus d’une douzaine d’attaques à l’encontre d’ouvriers chinois survenues entre 1868 et 1870 avaient été perpétrées par le KKK en Californie. D’autres eurent lieu en Utah et dans l’Oregon.

Les attaques du Klan en Californie allaient des menaces violentes aux agressions et incendies criminels. Au printemps 1868, des émeutiers blancs attaquèrent plusieurs ranchs dans le nord de la Californie, tabassant violemment les ouvriers chinois qui y travaillaient. Lorsqu’un pasteur méthodiste ouvrit une école du dimanche pour les immigrants chinois en 1869, les miliciens réduisirent son église en cendres et proférèrent des menaces. D’autres incendiaires associés au Klan mirent le feu à une autre église, à Sacramento, qui était venue en aide à la communauté chinoise. Ils brûlèrent également une distillerie d’eau-de-vie près de San Jose qui employait des travailleurs chinois.

Dans le sud du pays, le Ku Klux Klan s’en prenait aux Afros-Américains. Dans l’Ouest, l’organisation de suprémacistes blancs s’attaquait aux immigrants chinois.
Photographie de Alamy

Le Ku Klux Klan n’était qu’un exemple de la vague anti-Chinois qui réussit à se hisser jusqu’aux plus hauts rangs du pouvoir en Californie. En 1867, le gouverneur Henry Haight avertissait dans son discours inaugural qu’un « afflux » d’immigrants chinois « infligerait une malédiction pour la postérité à tout jamais ». Les législateurs de l’État luttèrent contre deux mesures de droit civil de l’époque : les 14e et 15e amendements de la Constitution des États-Unis. Ils prétendaient que ces textes offriraient la nationalité et le droit de vote pour les immigrants chinois. Poussée par la sinophobie, la Californie rejeta catégoriquement les deux mesures, seul État libre à en décider ainsi. Ce ne fut pas avant 1959 et 1962 que le corps législatif de la Californie ratifia symboliquement les deux amendements.

Les journaux amplifièrent le sentiment anti-Chinois et normalisèrent le vandalisme. Andrew Jackson King, rédacteur en chef du Los Angeles News, alimentait ses colonnes d’injures virulentes à l’encontre de la petite population chinoise locale. Selon ses écrits, ils étaient « [des] aliens, inférieurs, une race idolâtre » ; « hideux et repoussants » ; « une malédiction pour notre pays et une tâche odieuse sur notre civilisation ». Alors qu’il exprimait sa rage publiquement envers ces immigrants et protestait contre la prétendue menace qu’ils représentaient pour les ouvriers blancs, M. King employait des chefs chinois pour cuisiner à son domicile. À la suite de ses éditoriaux, les agressions envers les ouvriers chinois augmentèrent en flèche.

L’attaque qui eut lieu le 24 octobre 1871 à Los Angeles était la plus grande et la plus mortelle. Environ cinq-cents émeutiers, Anglo-Américains et résidents hispaniques réunis, chargèrent le quartier chinois de la ville. L’élément déclencheur n’était autre qu’une fusillade entre les membres présumés d’un gang chinois et les autorités locales. La rixe aurait entraîné la mort d’un ancien tenancier de saloon blanc et la blessure d’un policier. Alors que la foule se rapprochait, les résidents chinois, pétrifiés, se réfugièrent dans une maison en adobe au centre du quartier chinois.

Deux heures de tueries suivirent, sans aucune forme de discernement. La foule enfonça les portes du bâtiment et s’empara des hommes et des jeunes garçons chinois qui s’y cachaient. Seul l’un d’entre eux avait participé à la fusillade. Les émeutiers mutilèrent et assassinèrent presque tous les Chinois qu’ils trouvaient sur leur passage. Lorsque la foule arriva à court de corde de pendaison, ils utilisèrent des cordes à linge pour pendre leurs victimes.

La foule emporta dix-neuf vies, dont un médecin de renom et un adolescent. Tous les corps, à l’exception de deux d’entre eux, furent déplacés dans la cour de la prison de la ville. Des amis et des membres de leurs familles affolés s’y précipitèrent pour chercher leurs proches au milieu des morts. Le nombre de décès comptait pour 10 % de l’ensemble de la population chinoise de la ville.

Bien que huit émeutiers ont été inculpés pour homicide volontaire, tous ont été libérés un an plus tard.

Env. 1885 : des immigrants chinois apprennent l’anglais en Californie.
Photographie de MPI/Getty Images

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En octobre prochain, Los Angeles commémorera les 150 ans du massacre alors que les violences anti-Asiatiques sont en hausse dans le pays. Les dirigeants de la communauté sino-américaine préparent une série d’événements sur une semaine pour méditer sur ce drame et sur ses répercussions aujourd’hui. Cette programmation s’accompagne d’une campagne en faveur de la création d’un mémorial permanent en hommage aux dix-neuf victimes.Ensemble, ces commémorations constitueront un sombre rappel de l’atrocité et des défis persistants auxquels les Chinois américains sont confrontés. 

Elles seront également une célébration de la survie. L’année qui a suivi le massacre, les immigrants chinois se sont réinstallés dans les mêmes quartiers ravagés par la foule. Ils ont reconstruit la plupart de ce qui avait été détruit et ont résisté face aux multiples demandes de déménagement. Leur présence renvoyait un message indélébile : les émeutiers avaient perdu, et les Chinois resteraient.

Il s’agit d’un message clé pour Gay Yuen, la présidente du Friends of the Chinese American Museum à Los Angeles. Elle aussi prépare les commémorations pour cette année. « L’histoire des Américains Chinois, c’est l’histoire des États-Unis, c’est l’histoire de la Californie, c’est l’histoire de Los Angeles », m’a-t-elle confié. « Nous sommes Américains et nous avons participé à la construction de ce pays. Nous ne sommes pas “les autres” et nous ne sommes pas des étrangers. »

La discrimination n’a pas dissuadé les immigrants chinois de rejoindre les États-Unis, comme on peut le voir avec ces étudiants, qui sont arrivés à Seattle en 1925. Photographie de Bettmann/Getty Images

Kevin Waite est un professeur assistant d’histoire à l’université de Durham en Grande-Bretagne. Il est également l’auteur du livre West of Slavery: The Southern Dream of a Transcontinental Empire (L’esclavage de l’Ouest : le rêve sudiste d’un empire transcontinental) (2021).

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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