L’affaire Papon débute le 6 mai 81 quand  entre les deux tours de l’élection présidentielle le Canard enchaîné révèle le passé de Maurice Papon. Secrétaire général de la préfecture de la Gironde, il fut, à ce titre,  complice de l’arrestation et de la déportation de plus de 1600 juifs entre juin 42 et août 44. Débute alors l’une des plus longues procédures de l’histoire judiciaire : Maurice Papon sera renvoyé devant les assises de la Gironde pour complicité de crime contre l’humanité en septembre 96  soit 16 ans après le dépôt des premières plaintes. Il fallut trois magistrats instructeurs successifs, une instruction cassée pour vice de forme. L’inculpation finale doit plus à l’opiniâtreté  des parties civiles qu’à une volonté politico-judiciaire de faire aboutir ce dossier , un dossier qui lève un voile pudiquement jeté sur un passé qui dérange encore. Le 8 octobre 97, enfin, débute le procès du crime de bureau opposé au devoir de désobéissance. Il faudra 6 mois pour faire le tour des rafles et des convois qui amenèrent plus de 1600 juifs girondins vers les camps de la mort… un procès au long cours plein de rebondissements. Témoins,  experts, parties civiles se sont succédé tout au long des semaines. Patiemment , la cour présidée par J Louis Castagnède a mis  au jour la difficile vérité,  celle de la France de la collaboration avec l’aide des experts, celle de Maurice Papon à travers l’énorme masse de documents, la vérité des victimes à travers les témoignages douloureux des parties civiles .

 Maurice Papon a été condamné à 10 ans de réclusion criminelle pour complicité d’arrestations illégales et séquestrations arbitraires, complicité de crimes contre l’humanité. Il a  fait  appel, puis tenté une vaine fuite en Suisse. Incarcéré à la Santé, il a été libéré au terme de 35 mois de prison.

L’auteur de ces lignes a participé de prés à cette séquence historique, couvrant l’affaire pour la télévision publique régionale depuis 1990. Il a suivi l’intégralité du procès rendant compte midi et soir du contenu des audiences. Pour une revue de l’époque, le Passant ordinaire, il a réalisé des portraits et des entretiens avec certaines parties civiles du procès, un choix personnel lié aux liens créés avec elles tout au long de ces années. Vincent Gire, photographe attaché à la revue l’accompagnait. Il a réalisé pour chaque rencontre un portrait  spécifique, apportant son propre regard sensible sur les personnages. Une version courte a été publiée dans le Passant en 1998 et 1999, les versions longues des entretiens devaient faire l’objet d’une publication ultérieure. Pour diverses raisons,  ce ne fut pas possible. Et s’il fallait trouver une justification à leur publication aujourd’hui, ce pourrait être mai 1981, il y a 40 ans la révélation des faits par le Canard enchaîné.

Elles et ils  se nomment Juliette Benzazon, Eliane Dommange, Esther Fogiel, Claude Léon, Maurice David Matisson, René Panaras, Michel Slitinsky. Des juifs des pays de l’Est qu’on nomme ashkénaze. Survivant-e-s de la Shoah, porteurs de la mémoire des leurs, nombreux, disparus dans les camps, le procès leur a rendu une partie de leur dignité, il fut le lieu de « la réception d’une souffrance »   dit Esther Fogiel.  En attendant une très hypothétique publication particulière, nous vous livrons ces témoignages/entretiens publiés sur le blog de la revue. Avec ce geste, nous voulons encore une fois honorer la mémoire et rappeler le courage, la détermination de tous ceux là, qui aujourd’hui sont partis rejoindre les leurs.

                              Jean-François Meekel      

1: Juliette Benzazon « faite pour témoigner »

Une image jaunie à force d’avoir servie : celle d’une femme à l’opulente chevelure tendant son étoile jaune à bout de bras face à Maurice Papon lors des tous premiers interrogatoires bordelais. Une attitude farouche et déterminée dont elle ne se départira jamais tout au long des décennies de l’affaire. Car Juliette Benzazon la farouche, répondit présente dès le début. Sur le tissu délavé de cette marque d’infamie qu’elle porte toujours sur elle, le souvenir de tous ses morts et ils sont nombreux. Simon son grand-père, Saadia,  le beau-frère du grand père, les premiers d’une longue liste, 14 en tout dont de nombreux enfants mais aussi son père et son frère, arrêtés à Marseille dans la grande rafle du Vieux Port organisée sous l’autorité de René Bousquet .C’est deux-là furent exterminés  à Sobibor. Au bout du compte, la responsabilité de Maurice Papon ne sera reconnue que pour deux des victimes de Juliette, ceux du premier convoi, Simon et Saadia.

« Moi, Juliette, je n’étais pas faite pour être déportée. J’étais  faite pour venir vous parler. J’étais fait pour témoigner » lançait-elle comme un nouveau défi à la face de l’accusé lors de sa première déposition en janvier 98 en s’adressant à « son cousin le président Castagnède » comme elle le nomme dans un éclat de rire. Car Juliette possède une force vitale à toute épreuve, un appétit de vivre qui l’a sans doute sauvée. Chance ou intuition, plusieurs fois, elle est passée à travers les mailles du filet. Trop tôt ou trop tard, à côté, jamais elle ne sera même inquiété. «  Je suis juive maintenant, je ne l’étais pas à l’époque. J’ai maintenant une famille,  6 enfants, 14 petits-enfants, 2 arrière-petits-enfants, j’ai repeuplé ma famille, j’ai accompli ma mission, j’ai repeuplé ceux que l’on m’avait pris…» Juliette dont l’enfance fut volée se donne dans celle des siens. Juliette la brocanteuse de Mériadeck, vit aujourd’hui au cœur de Saint Michel qui lui rappelle le cosmopolitisme et  la richesse des odeurs  du quartier où elle est née.

D’abord Juliette cette condamnation à dix ans,  cela ne vous a pas satisfait ?

Non, cela ne m’a pas satisfait. Certains ont dit « c’est mieux que rien » mais ça veut dire quoi, mieux que rien après ce qu’on a subi ? Une condamnation, c’est une condamnation, et puis cela aura peut être des suites, d’autres pourront dire « mais on lui a donné que ça, » c’est pas logique. Ne serait-ce que pour la forme. A l’âge qu’il a, il ne pourra même pas le remplir ce contrat de 10 ans. Je ne suis pas satisfaite et pour nos morts et pour la mémoire. Ça veut dire que des convois n’ont pas été retenus. Qu’est-ce que ça veut dire tel ou tel convoi ? C’était quand même la même machine qui fonctionnait à la préfecture. Alors, qu’il y  soit ou qu’il n’y soit pas, c’était pareil.

Dessin d’audience Édith Gorren (edith.gorren.fr)

Symboliquement qu’est-ce que cela représente pour vous que deux des vôtres seulement aient été retenus ?

Cela veut dire que les autres n’ont pas été tués, qu’ils ne sont pas dans cette mémoire. En somme, on était  parties civiles de deux personnes alors qu’il en avait douze. Et tous les autres, qui n’avaient plus de famille et personne pour se porter partie civile, les 1600 personnes. C’est terrible qu’on ne parle pas de ceux qui n’ont plus de famille et qui ont été exterminés.

Dans les années 40,  comme Slitinsky, les Schinazi, les Fogiel, les Addad, vous viviez à Mériadeck. Les gens de ce quartier très populaire de Bordeaux ont-ils été solidaires ?

On nous appelle les juifs du Kippour, les Bordelais, dans toutes les communautés. On était juif,  c’était notre religion, on fêtait les deux grandes fêtes mais sans plus. Le quartier était mélangé, il y  avait des noirs, des arabes, et beaucoup d’espagnols. D’ailleurs, il y avait tous les gens d’Europe Centrale qui, à la débâcle, ont atterri à Bordeaux. A  l’époque, je n’ai pas compris pourquoi ils ne nous ont pas aidé plus et je l’ai compris après :  c’est que Papon raflait de nuit. De jours, il n’aurait pas pu le faire car si on avait vu des enfants pleurer, ça m’étonnerait beaucoup que des gens ne soient pas intervenus car on était trop solidaire à Mériadeck. Par contre,  c’est vrai que c’était la loi du commerce et quand on a arrêté de commercer, des gens du quartier nous ont dit : « ah ! depuis que vous n’êtes plus là, on travaille davantage. » c’était un peu logique et puis c’était le fait de la guerre.

Les juifs de Mériadeck ont plus que d’autres juifs bordelais souffert de la répression nazie. Est-ce parce qu’ils étaient plus pauvres et qu’ils n’ont pas eu, comme d’autres les moyens de partir ?

Je le pense. D’abord, c’était un quartier où on était tous groupés.  C’était pas un ghetto, on était libre comme l’air. Dans la rue Sainte-Catherine, on savait qu’il y avait beaucoup de commerçants juifs, on l’appelait la rue des juifs. Ils y avaient leurs magasins mais ils n’habitaient pas là. Ces gens-là, ils habitaient à Caudéran.  Est-ce parce qu’on était pauvre et populeux ? Dans les familles pauvres,  il y avait 6,7,8 enfants, ça faisait une grosse masse  à ramasser. Comme ils avaient donné un quota de tant par mois, ça faisait beaucoup à la fois. J’ai même vu une déposition où les Allemands disent : « mais vous nous en avez envoyé plus » Papon répondait que c’était pour compléter les wagons. Vous voyez, il ne fallait pas perdre de place.

Il y avait ceux qui avaient  eu les moyens de partir ?

Absolument car les passeurs par exemple c’était toujours moyennant finances. Les sommes que ça faisait! Par exemple, mon père avait acheté une maison pour 90 000 francs et il fallait payer 8000 francs par tête au passeur.  Même les enfants d’un mois devaient payer le même prix, ma petite sœur avait 8 mois, le passeur a dit : «  Ah ! c’est le même prix sinon on vous fait pas passer . »

Vous avez déclaré à l’audience : «  maintenant, je suis juive. A l’époque de Mériadeck, je ne me sentais pas juive. » c’est cette répression qui vous a rendu juive ?

Oui, absolument. J’ai trouvé qu’on m’avait mis une étoile parce que j’étais juive et je ne renie pas mes origines. C’’est vrai que je me suis sentie touchée car chez nous c’était pas un problème d’être juif à Mériadeck. Il y  avait même des gens qui ne savaient pas qu’on était juif. On dit : «  la France était un pays antisémite. », Je ne l’ai pas ressenti à l’âge de 12 ans, à l’école, les copines étaient de n’importe quelle religion, de n’importe quelle nationalité. On n’avait pas de différence. Mais à travers ce qui s’est passé, je me suis rapproché. Et quand j’entends des gens dire : «  alors ton bon Dieu, où il était en ce temps là, il était en vacances ? » ça me fait mal. Chez mes parents, on n’était  pas strictement religieux, et ça, ça nous a rapproché de la religion.

Pour vous, l’affaire, symboliquement au moins, sera fini le jour ou il sera mis en prison ?

Ah oui ! J’adorerais assister à son entrée en prison, je sais qu’on me laissera pas approcher, on me connaît trop. Pour moi, ce sera quelque chose. C’est la seule chose qui l’a vraiment touché dans le procès. Chaque fois qu’il a pu, il a répété : «  Vous ne savez pas ce que c’est que la prison ». A nous, il nous dit ça, qu’il a jeté dans les wagons ! « Vous ne savez pas ce que c’était,  la cellule était toute petite, le tabouret avait trois  pieds» Mais vous vous rendez compte, c’est quelque chose d’affreux ça !

Juliette, en dépit des insatisfactions de ce procès, il y a eu des moments très forts entre vous les parties civiles. On a l’impression que cela vous  a porté, que vous avez retrouvé de la dignité ?

Dignité ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que j’aurais beaucoup aimé que Papon me demande pardon, face à moi ou face à Esther Fogiel qui a raconté quelque chose d’épouvantable. D’ailleurs, c’est elle qui m’a fait du bien. Moi j’ai quand même gardé ma mère avec moi tout le temps,  et elle, Esther, elle n’a plus personne, elle n’a pas d’enfant, elle n’est pas mariée. Mais elle vit. A la voir, on la croirait chétive mais elle est très forte, et je vous assure quand je l’ai entendue, j’ai pensé : «  tu te plains mais il y a pire que toi. »

Cette  parole de souffrance,  ce fut une délivrance ?

Oui, je crois. Chacun a passé ce qu’il a passé, chacun se sentait blessé, mais voyant que d’autres aussi avaient été blessés, il s’est contenté du peu de chance qu’il a eu, d’avoir sa mère, d’avoir sa famille. On a quand même pris conscience qu’on a survécu, c’est ça la vie. Regardez! Moi j’ai perdu un fils, je pensais ne jamais m’en remettre, et bien je m’en suis remise. Il y  a quelque chose qui fait qu’on ne vit pas avec les morts, malheureusement ou heureusement !

Portrait et entretien Jean-François Meekel

4 Claude-Michel LÉON, le protestant juif et catholique

Accrochée au mur de son bureau, une carte du monde crayonnée de longs jambages noirs comme une grosse araignée jetant ses pattes sur l’Europe de l’Est, l’Asie, l’Amérique centrale. Ce sont tous les voyages réalisés par ce retraité de 72 ans, heureux de vivre et en bonne santé, juriste qui fit carrière dans le bâtiment. Une ouverture sur le monde héritée de ses ancêtres, juifs d’Espagne pour les Léon bien sûr, mais aussi juifs du pape pour la branche Bédarrides, marranes portugais pour les Da Costa, chocolatiers renommés à Bordeaux au 19ème siècle, protestants allemands par sa mère. On trouve encore dans cette généalogie mélangée un officier de l’armée de Napoléon, dignitaire maçonnique affilié aux Carbonari. Un œcuménisme fondateur pour le jeune garçon qui avait 16 ans quand son père en janvier 1944, puis sa grand-mère en février, furent arrêtés à Bordeaux. Enfermé dans la synagogue, son père fit parti du convoi du 12 janvier via Drancy. Sa situation de conjoint d’aryen et les efforts déployés par son épouse lui épargneront le départ pour Auschwitz. Rapatrié à  Bordeaux, il sera affecté à la construction de la base sous- marine. Libéré en août 44, affaibli par ces travaux de force, il succombera en 52.

Noémie Abigaïl Da Costa, sa grand-mère, arrêtée à 73 ans pour remplir les ultimes convois réclamés par les Allemands, sera d’abord internée  plus de 3 mois à Mérignac. Intégrée au convoi du 13 mai, le 19 mai, c’est le wagon plombé via Auschwitz. Un dernier message envoyé de Drancy: « Mes chéris, un mot à la hâte, pars demain pour Metz, je crois ».En 46, sa famille apprend par un jugement déclaratif de décès qu’elle est décédée le 2 mai avec cette précision: «  morte pour la France ».   

« D’abord, il faut préciser que je ne suis pas à l’origine du procès. C’est M. Slitinsky, il faut lui rendre cet hommage, et surtout M. Matisson qui ont lancé cette affaire. J’ai été choqué lorsque je l’ai appris  par le fait, alors que la procédure avait été annulée et donc les poursuites remises en cause, que Papon avait assigné en diffamation les plaignants. J’ai trouvé qu’il était un peu gonflé et c’est là que j’ai décidé  de m’associer à la démarche  pour des raisons qui n’ont rien à voir avec celles de certains membres de la communauté juive, communauté qui a d’ailleurs beaucoup tardé à se porter partie civile. Pour moi,  c’est un problème de principe : celui des  droits de l’homme. A partir du moment où un haut fonctionnaire comme Papon a fait ce qu’il a fait, il doit être sanctionné. On a actuellement encore  des problèmes, que ce soit  au Kosovo maintenant, au Rwanda il n’y a pas si longtemps,  en Somalie ou dans les pays russes au temps de l’Afghanistan, il y a des violations des droits de l’homme et je pense que tous ceux qui se rendent coupable de ce genre de violations doivent être pourchassés et punis dans la mesure du  possible. Quelles que soient les raisons qui ont conduit un pouvoir dictatorial à contraindre les gens, uniquement en fonction de leur religion, de leur naissance, c’est  un devoir de citoyens de le faire.  Et cela n’a rien à voir avec le fait d’être juif ou pas juif ou toute autre chose. C’est donc pour ces raisons-là que je me suis résolu. Maintenant, la sanction, pour moi, elle était déjà acquise à partir du moment où la justice de notre pays, qui se veut un état de droit, avait fait l’effort, cette chose extraordinaire, de conduire aux assises un ancien préfet. Le seul fait qu’il ait été traduit devant les assises avait été notre victoire. Dans ces conditions,  la sanction ultérieure m’importe peu. Qu’il ait pris 10 ans, 15 ans, ou 20 ans m’importe peu. De toute façon, vu son âge il ne fera pas de prison. Il ne faut pas se leurrer. D’ailleurs tout ce que l’on essaye, c’est qu’il meure avant d’avoir un résultat définitif. Mais il y a eu un tel impact médiatique, autour de ce procès et hors de ce procès en France et à l’étranger,  un tel retentissement que c’est un pas vers un tribunal international, vers une prise en compte telle de ces crimes, que plus rien ne sera plus puni. On le voit en France dans d’autres domaines, la justice n’hésite plus à mettre en examen des hommes importants que ce soit des financiers, des hommes politiques, des P.D.G., ils sont mis en examen, ce qui était impensable il y a seulement 20 ans. Et ça, c’est un pas vers la justice, vers le droit, c’est pourquoi j’ai été content de m’associer à ce procès.

Le rôle du procès comme révélateur de tabou?

Bien sûr, le procès a permis un travail de mémoire, il a fait prendre conscience d’un certain nombre de choses qui avaient été effacées. Après la guerre, la politique avait d’autres chats à fouetter. Je ne veux pas pour autant dédouaner le pouvoir, notamment gaulliste qui a blanchi un certain nombre de coupable parce qu’il en avait besoin pour remettre en route le pays. Pour des  raisons d’opportunité politique, on peut le comprendre mais il n’était pas mauvais de remettre les choses en place. Tout n’est pas noir, tout n’est pas blanc, pas de manichéisme en l’affaire, on peut regretter ces opportunités politiques.   Actuellement il ne faudrait pas que la communauté juive en  prenne prétexte pour réclamer trop de chose, se remettre trop en avant. Moi, il y a une chose qui me gêne, que ce soit la communauté juive  parisienne ou même ici, ou les maghrébins, c’est quand ils affirment trop leur identité vis à vis du reste de la population   A partir du moment où vous manifestez une identité qui peut être choquante, vous entraînez par voie de conséquence  des réactions, et ces réactions elles sont toujours négatives, alors on est en train d’essayer de créer une certaine harmonie entre les gens dans la mesure ou des minorités manifestent leur différence, elles créent des oppositions, des antagonismes, et de la xénophobie et c’est à mon point de vue regrettable…D’ailleurs c’est le fait aussi que la communauté juive française est actuellement pour une bonne part constituée de rapatriés d’Afrique du Nord, des anciennes communautés juives de Bordeaux , il ne reste pratiquement personne, ils ont tous disparu, les vieilles familles juives bordelaises il n’y en a plus, ces séfarades portugais, espagnols, les juifs du pape….

Comment avez-vous vécu  personnellement le procès…?

Pour tous les gens qui étaient là, quelles que soient les différences, quelles que soient les motivations, on avait en commun de se retrouver ensemble pour mener cette action. Ça a entraîné des liens, des retrouvailles chez les uns et chez les autres, tout le monde appartenait à cette famille soudée autour du même objectif.

Cette histoire, vous l’aviez oubliée?

On n’oublie pas, on vit avec, on en parle pas. C’est une partie de ma vie…on m’a volé mon adolescence. J’avais entre 13 et 17 ans et j’ai vécu une période difficile quand j’ai vu mon père arrêté, ma grand-mère arrêtée, je me suis vu chef de famille à 16 ans …c’est  …j’ai pas eu les mêmes problèmes que Matisson par exemple qui a dû fuir, s’occuper de ses petits neveux et nièces… moi je suis resté à Bordeaux. Je suis un privilégié parmi eux mais il en reste pas moins que je suis allé voir à Mérignac ma grand-mère pour lui porter à manger,  les gardes républicains qui étaient là nous recevaient avec des fusils, alors ça impressionne , on se demande ce que l’on a fait pour ça. Mes enfants savaient mais on en a jamais parlé. Ma femme aussi savait puisqu’elle a vécu ça, elle habitait à côté de chez nous. D’ailleurs quand on s’est fiancé, sa mère tenait un commerce et une cliente lui a dit: « vous n’allez pas laisser votre fille épouser ce garçon, c’est un juif », c’était quand même 7 ans après la guerre, elle est quand même venue le lui dire! Ma belle-mère lui a répondu: «Juif? Peut-être, j’en sais rien, tout ce que je sais, c’est que c’est un brave garçon, et que ma fille sera heureuse avec lui, alors le reste importe peu. ».

Vous dites, on vit avec, on en parle pas. Pourquoi?

 Les moments difficiles, on n’en parle pas. J’ai jamais voulu depuis la guerre revoir les films sur la Shoah, sur les camps de concentration, les films sur la guerre, on les voit jamais ici, ce sont des choses que l’on ne regarde pas. Je suis allé à Auschwitz il y a deux ans. Je  me suis retrouvé à Auschwitz Birkenau, sur le quai de débarquement des convois le jour anniversaire de ma grand-mère le 14 juin, et là j’ai retrouvé ma grand-mère, et je l’ai vraiment enterré. C’était à cause du procès. C’est aussi à cause du procès que mes enfants en ont parlé, mes petites filles ont  suivi certaines audiences, elles se sentaient très impliquées. L’une de mes petites filles, catholiques, qui a fait sa communion porte l’étoile juive, sa mère a porté l’étoile juive à côté de sa croix catholique…

Il est resté inconsciemment l’impression d’une certaine culpabilité d’appartenir à une race maudite,  l’impression que si ça se savait, si ça se voyait, on m’en voudrait et je pourrais avoir dans ma carrière, dans ma vie, dans mes amitiés, des problèmes. Ça c’est quelque chose de très fort. Si je l’avais été  réellement, j’aurai alors peut-être voulu l’affirmer et me battre pour le faire respecter, mais je ne l’étais pas, j’avais, comme on dit le cul entre deux chaises…il faut des années pour reprendre le dessus.

dessin d’audience Édith Gorren (edith gorren.fr)

Perinde ac cadaver; (1) dans votre déposition, vous avez cité saint Ignace de Loyola pour aborder le devoir de désobéissance?

Perinde ac cadaver, c’est en effet le terme que Saint Ignace de Loyola impose aux membres de la Compagnie de Jésus, mais ils ont le droit de désobéissance dans la mesure où ça choque leur conscience …je pense qu’en tout état de cause, Papon ne s’est jamais posé la question, c’était un carriériste, il n’avait pas d’opinion. Selon les termes d’Edgar Faure, ce n’est pas le vent qui tourne, c’est la girouette. Il ne s’est jamais posé de question de conscience. S’il s’en était posé, il n’aurait pas pu obéir sans réflexion aux ordres  qui lui étaient donnés, sans se poser de question par rapport à ces gens qui n’avaient rien fait, qu’il arrêtait simplement parce qu’ils appartenaient à une religion différente. Et il savait bien où il les envoyait…Dire qu’il les envoyait à la mort, il n’était pas forcé de le savoir mais il les envoyait pas au Club Med en vacances, ils les envoyaient dans des camps de concentration où le résultat était assez problématique. Car, même dans les camps de concentration en France, que ce soit à Gurs ou ailleurs, le nombre de décès était quand même très important. On savait bien que là-dedans, on n’y allait pas pour rigoler ; alors quand on envoyait des enfants ou  des femmes âgées en camp de concentration, il savait bien qu’ils n’en reviendraient pas. Même s’il n’avait pas la preuve de la finalité de la Shoah. Alors le devoir de désobéissance, c’est ça, à partir du moment où on a un tantinet de sentiment d’humanité, ou on est un peu imprégné par les droits de l’homme, il est difficile d’admettre de pouvoir obéir sans réflexion et sans réaction à tous les ordres qui vous sont donnés, quels qu’ils soient. C’est la théorie des baïonnettes intelligentes qui a été développé dans l’armée. Même si quand j’étais officier de réserve, on m’a appris que la discipline, c’est la force principale des armée etc. etc. il n’en reste pas moins que celle-ci aussi a évoluer et qu’actuellement on ne permettrait pas… même un officier a le droit de refuser un ordre s’il est inhumain et s’il choque sa conscience.   Papon aurait dû peut-être se poser cette question et ne pas le faire ».

Vous avez conclu à l’époque: » mais Papon a-t-il une conscience? »

Oui, c’est ce que je pense, je pense que ce n’est pas un homme. Même là, pendant le procès, vous l’avez vu dans son bloc, ce n’était pas un homme normal. C’était le préfet, l’ancien ministre, qui était là et qui balayait d’un revers de main toute cette valetaille qui venait lui chercher de mauvaises raisons. Si c’était à refaire, il le referait, il n’avait de considération que pour le président, parce qu’il dépendait un peu de lui, un peu moins pour le procureur et l’avocat général et pas du tout pour les autres…

C’est une affaire qui a duré presque 20 ans, 13 ans pour vous puisque c’est en 87 que vous décidez de porter plainte. Est- ce que ça vous a changé…

Au plan personnel, ça m’a permis de faire resurgir un certain nombre de choses et de les regarder avec plus de recul et peut-être  plus de sang-froid.

Ce qui fait qu’après tout, je suis ce que je suis, sans arrière pensée alors que pendant des années, ça me gênait de dire que …etc. la 2éme chose, ça m’a permis d’en parler avec mes enfants, ma famille, et  de rechercher ma généalogie vers l’Allemagne en particulier, j’ai retrouvé des traces dans la Ruhr. Ma mère était boche pour reprendre l’expression de Papon…je suis remonté jusqu’en 1650   et ça intéresse mes enfants qui jusque là ne s’étaient pas posé de question. Et puis  je suis content d’avoir fait ça car j’estime que c’était mon devoir et puis on est content quand on a fait quelque chose de porteur pour l’avenir car il faut que dans le monde petit à petit, ses choses remontent à la  surface et que de plus en plus de gens  se battent pour que règne la justice… »

Propos recueillis par Jean-François Meekel  Automne 1998

1 : perinde ac cadaver, littéralement comme un cadavre, un corps mort, en l’occurrence chez les moines du désert de la Compagnie de Jésus, l’idéal ascétiques d’obéissance, la totale disponibilité.

Claude Michel LÉON décédé à Talence  le 2 août 2020 à l’âge de 93 ans.

5 – Maurice-David Matisson : la citoyenneté retrouvée

La photo jaunie d’un enfant d’une dizaine d’année, le regard droit vers l’objectif, ses yeux noirs posés sur le monde, déjà avec une tranquille assurance. Ce sont les années 30, celles de l’insouciance adolescente encore, quand avec son frère aîné, Norbert, Maurice-David Matisson formait l’extraordinaire duo Bib et Bob, chanteurs de variétés, illusionnistes, des enfants artistes.…

70 ans plus tard, c’est ce même regard sans faiblesse que porte sur le monde et les hommes, Maurice-David, partie civile du groupe de tête contre Papon avec Michel, Juliette, Esther, René, ceux d’ici, de Mériadeck, la bande omniprésente, les coudes serrés, en bisbille souvent mais toujours solidaires quand il s’agit de l’essentiel.

Bib, l’aîné fit une carrière de violoniste. Bob, fasciné par Molière voulut devenir comédien. Apprenti chez Dullin, acteur pour Raymond Rouleau, metteur en scène et rôle-titre d’un Ubu roi, psychothérapeute, il utilisa toujours le jeu de l’acteur, les jeux de rôle dans sa pratique thérapeutique.

        Entre ce Bob prêt à croquer la vie et le vieux monsieur malade du cœur, plus d’un demi-siècle  passé à combler ce vide, à mettre des mots sur la fracture, sur la dénégation d’existence que fut la Shoah… M.D Matisson a perdu 8 des siens dans cette tragédie. Dans les années 10, les Matisson avaient fui Riga en Lettonie, chassés par la persécution tsariste. Ils furent de ces juifs russes qui en 14 comme en 39 se sont engagés pour défendre ce pays des Droits de l’homme, qu’ils avaient choisi pour cette qualité-là justement. En 40, M-D Matisson avait 14 ans, dans ses années d’adolescence, il lui fallut grandir à marche forcée pour prendre en charge les siens, assurer des replis, et combattre dans la résistance jusqu’à l’ultime libération de la poche du Verdon.

Pour « ce juif français errant dans le siècle », le procès a rendu aux victimes cette citoyenneté que les nazis et leurs servants français leur avaient confisquée. Psychothérapeute, spécialiste du jeu de rôles, auteur avec Jean-Paul Abribat d’un important ouvrage publié en 91 et intitulé « Psychanalyse de la collaboration », qu’il cite à plusieurs reprises dans ce très long entretien.

D’abord, comment avez-vous apprécié la sanction et quel en fut le rôle pour les victimes ?

La sanction est très importante bien qu’elle le soit moins que celle qu’on aurait souhaitée. Mais la condamnation d’un haut fonctionnaire de Vichy devenant par un tour de passe-passe à la Fregoli, un ministre et pas des moindres -je rappelle quand même  qu’il avait été pressenti pour être 1er ministre dans les mois qui suivaient la révélation de l’affaire- pour un homme comme cela, être condamné à 10 ans, ce n’est pas rien. Pour les victimes, c’est très important, d’abord parce que c’est la dénonciation d’un crime abominable, « un crime de bureau » comme le dit Gérard Boulanger. Mais derrière cela, c’est tout le régime de Pétain qui est atteint. Car le statut des juifs élaboré dès l’arrivée de Pétain au pouvoir, ce fut l’annulation symbolique des juifs, et après, on a pu les éliminer matériellement si j’ose dire. Plus le droit d’être citoyen, plus le droit de travailler, plus le droit au transport, plus le droit d’aller dans certains cafés. Le Régent à Bordeaux affichait : « interdit aux juifs et aux chiens. » Cela prouve qu’on n’était pas seulement des untermenschen comme les Allemands disaient mais c’était la mort sociale telle que la définissait une loi de 1854 qui s’appliquait aux grands criminels. A peu près ce qu’on faisait au Moyen Age pour des lépreux et encore ! Donc la sanction vient nous restituer dans notre citoyenneté. Le lendemain de la sanction, j’ai d’ailleurs enlevé toutes mes décorations de toutes mes vestes. Pourquoi ? Parce que, moi, en tant qu’homme je ne suis pas un porteur de décoration, je les ai portées pendant 17 ans pour montrer que nous étions citoyens français. Mais je n’ai plus rien à prouver maintenant, je suis redevenu un citoyen français comme tout le monde. Et ça c’est extraordinaire car on ne peut pas imaginer ce que représente pour un être humain le fait d’être éliminé du regard des autres ou d’être montré du doigt, d’avoir à porter l’étoile infamante, il faut savoir ce que cela signifie. Moi je l’ai portée à 16 ans, avec mes copains du lycée, mes copains proches, pas de problème. Mais le premier jour où je l’ai mise en allant au lycée de la Place de la République au Boulevard Bonne Nouvelle, les regards étaient divers, indifférents, agressifs ou apitoyés. La sanction donc vient nous ramener dans le champ de la citoyenneté car quelqu’un qui est montré du doigt, qui est éliminé, qui se sent de trop, il doit se dire quelque part » qu’est-ce que j’ai bien pu foutre, -surtout quand on est un enfant- pour être châtié de cette manière.» Et puis, 2ième point : ce que nous avons vécu pendant 17 ans. Les gens ont cru que le procès Papon, c’était du folklore qui n’aurait duré que 6 mois ! C’est vrai que cela a été dur, pénible, une ascèse, une psychothérapie à 400 personnes, vous et moi y compris. Et pour les victimes, qui ont fait ce qu’elles devaient, les victimes qui étaient là tous les jours, tous les jours, ce qui montre l’ampleur de leur attente et aussi les raisons du succès de la sanction. Au prix de tout cela, se sont révélées des solidarités, des mises au clair historiques. Et tout cela fait que les plaignants sont sortis du procès Papon non en cocorico : « j’ai gagné », mais seulement avec le sentiment d’y voir plus clair dans leur passé, d’avoir appris des choses sur leurs parents…

Maurice-David Matisson avec Gérard Boulanger lors du procès

Pourtant, vous considérez que le traumatisme des victimes et de leurs descendants n’avaient  pas été pris assez en charge par le procès.

        Ce ne sont pas seulement les victimes, c’est toute la France. Il y a un non-dit qui est inhérent à l’ampleur de l’horreur. Moi personnellement, cela a été un peu différent, ce qui explique que tous mes enfants se sont portés partie civile parce que j’en ai toujours parlé chez moi. Pas en tant qu’ancien combattant rabâchant mais pour les informer. Car je savais du fait de mon expérience professionnelle combien l’ignorance des traumatismes des parents et des grands-parents, lorsqu’ils ne peuvent pas être élaborés psychiquement par leurs enfants peuvent être la source de troubles plus ou moins importants. Or même dans ma famille, pour certains enfants qui me l’ont « reproché » (je l’ai évoqué dans mon livre Psychanalyse de la résistance), je ne les aurai pas assez informés sur l’affreuse tragédie que notre famille avait vécue, malgré l’effort que j’avais pu faire en ce sens. C’est qu’en effet, quand une violence historique de cette ampleur s’abat sur un individu, la scission psychique qui se produit sur le plan émotionnel devient prédominant par rapport au sens même du contenu de cette violence. C’est pourquoi j’ai déploré que durant le procès, l’avis d’un expert sur ces questions,comme Tobie Nathan, n’ait pas pu se faire entendre. Si la plupart des médias ont donné une large place à la souffrance exprimée par les parties civiles, rares sont ceux qui ont tenté d’expliquer la nature de cette souffrance sauf le Monde qui a publié une page entière sur ce thème. …

Comment l’avez-vous vécu dans votre propre famille? Vous avez beaucoup de victimes directes, des trous dans votre arbre généalogique.

Bien sûr, c’est pourquoi, avec mon épouse quand nous nous sommes mariés, (dans un mois nous fêtons nos noces d’or), nous nous sommes dit : nous aurons 5 enfants. Chez moi, on était 4, chez elle 3, on en voulait 5, c’était la volonté de redonner vie à cet arbre secoué par l’orage et dont des branches avaient disparu. Chez mes enfants, le même phénomène se reproduit. Ma fille aînée a 3 enfants, mon fils aîné en a 4 alors que pour leurs conjoints, cela n’était pas évident.

Vous vous définissez dans votre livre comme un juif français sans religion errant dans le siècle…

… La première raison du juif français, c’est que je suis né là-dedans, un peu comme Astérix et la potion magique. J’ai baigné toute mon enfance dans les récits de guerre de mon père, il avait fait la guerre de 14 depuis le premier jour et jusqu’à l’armistice et même un peu plus! Il s’est comporté vaillamment, en tout cas ses citations, sa croix de guerre le montrent pour nous. Il n’y a jamais eu de problème, même pas du fait de la langue russe, que parlaient mes parents. Quand ils sont arrivés en France, ils ne parlaient que le russe, ma mère parlait un peu de polonais et d’allemand, mon père aussi un peu d’allemand mais c’est surtout à travers le yiddish. Pourtant dès qu’ils ont eu des enfants, on parlait français à la maison, le russe était réservé aux moments où il fallait dire des choses qu’on ne devait pas comprendre. La lumière s’est faite le jour où mon père d’un air très content disait à ma mère « malick ! malick ! » j’ai fini par savoir que cela voulait dire: regarde le petit ! » . On était vraiment installé en France et mes parents se sentaient français bien que mon père n’ait été naturalisé pour des raisons matérielles qu’après la libération. On le lui avait déjà proposé après la guerre de 14/18.

         Au niveau de l’absence de religion, même chose, mon père faisait partie de ces juifs sans religion qui étaient beaucoup plus nombreux qu’on ne le croyait. Mon père appartenait au Bund, c’était un mouvement révolutionnaire plus proche des bolcheviques que des mencheviks, ce qui les séparait, c’était la judéité. Mon père était comme des milliers de juifs européens, les ashkénazes, des révolutionnaires. Quand on voit ce qu’est Israël aujourd’hui, avec ses intégristes religieux, on a oublié que ceux qui l’ont constitué étaient tous des révolutionnaires non religieux. D’ailleurs la résistance des kibboutz le montre. A la maison, on allait à la synagogue une fois par an parce que ma mère était plus superstitieuse que religieuse et fille de rabbin. Elle avait l’impression de trahir son père si pour Yom Kippour, au moins, on n’allait pas à la synagogue. Mon père qui était un brave homme, ne voulait pas d’histoire avec sa femme, alors on y allait.                  

Le juif errant, c’est vrai que j’ai erré. Parti de Bordeaux, j’avais 6/7 ans, ensuite Paris, notre errance pour nous sauver en 1942 avec les petits enfants de ma sœur déportée. Après, pour moi, ce fut la guerre, et ensuite il a fallu que je me coltine… avec la vie ! A 20 ans, je n’avais pas le bac, j’avais un niveau de bac, mais je n’avais pas le bac, je n’avais pas de métier. Mon métier, avant-guerre, c’était d’être enfant artiste mais à la libération, ce n’était pas possible de continuer dans ce sens   car tout en France était à reconstruire. Alors j’ai fait du théâtre amateur et engagé et j’ai erré du point de vue professionnel. Au début, j’ai travaillé avec l’armée américaine, mais le deuxième jour, je suis parti, j’étais assez caractériel, il ne fallait pas me marcher sur les pieds. J’avais trouvé un emploi pour faire l’inventaire des conserves américaines qui partaient en camion de Bercy. Il y avait des quais, des camions, je baragouinais un peu d’anglais, c’était assez facile. Le lendemain de mon embauche, j’ai dû faire une petite erreur et le gradé américain s’est permis de me dire : » Ah vous ! les Français, tous pareils… » il a à peine eu le temps de finir sa phrase qu’il avait mon poing sur la figure, il est tombé entre deux camions et le soir j’étais remercié. A l’époque, c’était comme çà. Après, j’ai travaillé comme chasseur dans un cabaret de Montparnasse qui était tenu par un mac très sympathique, du milieu corse. Mais, ça c’est fini de la même façon, j’étais très instable, je ne suis resté que quelques jours. Il a fallu que je trouve du travail. En 1947, comme rien ne se révélait à Paris, je suis revenu à Bordeaux avec mon parrain, qui m’a dit : « Viens, on va se débrouiller. » Là, j’ai saisi une deuxième chance, celle de rentrer au journal les Nouvelles de l’époque, C’était pas Sud Ouest mais il le serrait de près quant au nombre de lecteurs. Grâce à mon travail, je me suis retrouvé secrétaire de rédaction à la « Une «. C’est enviable, j’avais appris le métier de journaliste, je pensais bien continuer. Je suis resté au journal 8 ans. Mais c’était un peu l’enfer ! On partait une fois que la dernière édition était tombée, sur le coup de deux heures du matin. Quand il y avait un match, comme celui de Cerdan en 1947 c’était 4 heures et à sept heures il fallait réembaucher. Et puis, on était peu nombreux, nous étions des militants. Jusqu’au moment où mon cardiologue m’a dit « petit, tu changes de métier ou tu es mort dans six mois ! » Ce fut une catastrophe ! C’est pourquoi j’ai employé le mot errant, car j’ai dû faire beaucoup de choses. Je suis allé me reposer à Noyon dans l’Eure où vivaient mes parents et là j’ai rencontré quelqu’un qui y était établi avec sa famille depuis des années. Il avait été résistant et dans ma compagnie pendant la guerre. Il était VRP, et vendait des engrais là-bas en Picardie chez des fermiers à la tête de milliers d’hectares. Il me dit : « tu verras, c’est bien, on se la coule douce, quand on connaît les gens, tout se fait par téléphone… » Le commerce, c’est pas mon truc mais quand même, à l’époque j’avais 3 gosses, et il fallait bien faire bouillir la marmite. Je me lance donc dans l’engrais jusqu’au moment où j’ai eu un emploi d’éducateur, J’ai trouvé une voie que j’ai poursuivie jusqu’au bout. Il a fallu que je passe des examens : éducateur, puis éducateur spécialisé en 1960. A l’issue de mes examens, mes profs m’ont dit de continuer. C’est comme ça que j’ai commencé mes études de psychologie, j’ai passé ma licence. Il n’y avait pas de maîtrise à l’époque, on passait une licence en 5 certificats, avec propédeutique. Mais avant, il m’a fallu réussir l’examen d’entrée en fac et j’ai continué la licence, puis une thèse qui correspondait au DESS d‘aujourd’hui et enfin mon doctorat que j’ai passé dans les années 70. Quand je dis errance, c’est pas un vain mot.

Vous décrivez là l’errance sociale et professionnelle, mais il y eut aussi ce traumatisme initial ?

 Du fait de ma profession mais aussi du fait de ce que je ressentais à l’époque, en 1962, j’ai commencé une psychanalyse. Elle s’est poursuivie jusqu’en 1974 en 3 tranches. Elle n’a pas tout réglé mais disons qu’elle m’a permis de prendre un peu de distance avec ce que m’était arrivé. Et puis en 1964, j’ai entrepris une seconde initiation qui n’est pas terminée, (elle ne peut se terminer que les pieds devant) et sur laquelle je ne veux pas m’étendre mais les gens de Bordeaux me connaissent assez pour savoir de quoi je parle… J’ai pu installer cette errance socio-économique et ma conception des choses dans ma manière d’être. C’est à dire que je me sens plus au service des gens que parmi les gens pour me servir d’eux et ça c’est un sentiment merveilleux. Même au niveau de ce qui s’est passé durant le procès, ma prudence de langage et même ma vivacité de langage n’ont jamais dépassé les limites de ce que j’appellerai la compassion même vis à vis de Papon.

 Vous êtes aussi, dites-vous dans votre livre « Matisson, le fils de Mathieu », celui qui porte sa blessure à son côté.

Oui, il s’agit de mon cœur. Çà date de l’époque, j’étais très jeune, où je faisais de la danse russe. Une vraie danse russe, pas un truc de gosse! Je faisais des sauts d’un mètre, cinq tours sans mettre les pieds à terre, c’était une performance que mon père m’avait transmise. La cardiologie à l’époque, c’était rudimentaire » Jamais plus de sport » m’avait-on dit. Ça, ça m’a gêné. Je faisais malgré tout de l’escrime comme tous les jeunes. Même pour m’engager dans l’armée, il a fallu que je mente. Il est vrai que le contrôle médical à l’entrée dans l’armée à cette l’époque n’était pas exigeant. Cette histoire de cœur m’a suivi longtemps. D’abord en 1952 ou 53 quand j’ai dû arrêter mon activité de journaliste que j’espérais pratiquer toute ma vie. Et ensuite en 1980, j’ai dû subir une opération à cœur ouvert, je n’avais pas 50 ans. Malgré cette valve en carbone carbone indestructible j’ai dû subir en 1994, une deuxième opération à cœur ouvert

 Vous êtes psychothérapeute. Vous avez donc un regard analytique sur cette période. A propos de la Shoah, Rothko, le peintre juif russe, exilé aux États unis, disait qu’on ne pouvait plus, après la Shoah représenter l’humain ?

Je lui donne raison. Lanzmann, l’auteur du film « Shoah » le dit très bien: on peut trouver toutes les explications historiques, c’est vrai, il y en a, on l’a vu au procès, on peut ramifier les choses; mais ce qu’on ne peut pas expliquer, c’est l’horreur du passage à l’acte. La manière dont ce passage à l’acte s’est effectué. Je suis contre tous les génocides. Il y a eu les Khmers Rouges et Pol Pot, énorme du point de vue du nombre de victime. On peut parler du Rwanda aussi. Je suis de toutes les actions autant que je le peux contre cette nature du mal qui prend des dimensions extravagantes qui fait qu’on ne peut plus se représenter l’homme après ça.

Mais, la différence avec la Shoah et je ne dis pas pour dire : la Shoah etc. parce que je suis juif, non. Mais quand on a bien étudié la manière dont les nazis ont systématisé et industrialisé la Shoah, la façon dont ils ont officialisé dans leurs textes légaux qui la justifient, toute cette machination fait que c’est un génocide hors de proportion et impensable. Voilà, c’est de l’ordre de l’impensable. Et je voudrais dire à ce sujet ce que je répète mais qu’on n’entend pas, en général pour des raisons religieuses, autant chez les juifs, chez les chrétiens, que chez d’autres et que je ne supporte pas, c’est l’emploi du mot holocauste. La Shoah n’a rien à voir avec un holocauste car on laisse entendre ainsi que les assassins seraient les officiants d’une cérémonie religieuse alors qu’il s’agit de vulgaires brigands représentatifs de ce qu’il y a de plus criminellement diabolique dans la nature humaine. Le génocide lui qualifie bien le crime commis par les nazis sans aucune connotation métaphysique. Il s’agit d’une violence historique sans précédent et donc irreprésentable dans l’esprit humain. C’est une espèce de cataclysme qui s’abat. C’est un peu ce qui nous est arrivé. Quand il y a une espèce de cataclysme qui s’abat non pas sur « les individus » mais sur un individu, sur chacun, on est tout seul. On ne sait plus où on est et comment ? C’est que le psychisme de l’individu subissant cette scission interne a perdu le contenu de ce qui s’est passé. Il en conserve la forme, le contenant qui a pris la place de tout le contenu. La forme de la déflagration historique prend le pas sur le souvenir de l’événement lui-même Et après dans sa vie quotidienne, elle se transmet, d’abord, elle travaille le sujet, ensuite, elle se transmet. C’est pourquoi, les voies habituelles de la psychothérapie sont insuffisantes, le procès de Papon lui, a joué ce rôle de remise en question de ce contenant en redonnant sens à ce contenu oublié, lui-même. 

Vous évoquez là la capacité à s’en sortir individuellement mais la Shoah pose aussi le problème du devenir de l’Humanité, la question de l’Humanisme. A ce propos Georges Steiner parle de « transgression du principe de vie par le passage à la mort », ajoutant : « la raison ne nous donne aucune protection contre l’inhumain ».

  Laissez-moi vous dire qu’il ne faut pas aboyer avec les loups et ne pas bêler avec les moutons ou si vous préférez une formule plus fine, il ne faut pas bêler avec les loups et aboyer avec les moutons. Il ne faut pas être suiviste ni vouloir abaisser les autres. Il faut être clair. Je ne suis pas un individualiste mais je refuse le communautarisme particulariste, l’appartenance dogmatique.  C’est d’eux que vient la barbarie. Il faut être capable de franchir les frontières qui nous séparent des autres. Par exemple, ce qui se passe en ce moment avec ce que d’aucun appelle « les bougnoules », « les bicots » comme on disait « les youpins », ça m’horrifie, Et là, je serais prêt à reprendre un flingue et pourtant chaque homme peut comme ça se laisser aller naturellement à ses pulsions de haine. La seule solution c’est de se sentir à la fois seul en tant qu’unité de vie et à la fois solidaire par rapport à l’univers. Il faut accepter l’idée que l’univers prime sur le reste. Il faut accepter que la rivière soit de l’eau qui coule aussi bien en France qu’en Allemagne, que la terre n’est pas un drap qu’on se dispute. Je ne suis ni pour la loi du sang ni pour la loi du sol, je suis pour la loi qui permet à un être humain de vivre là où il se trouve, paisible et au travail. C’est la seule vérité profonde et c’est cette vérité qu’on est en train de brûler aujourd’hui avec les clans, avec le communautarisme excessif, y compris le juif. En revanche, je ne suis pas du tout contre le fait qu’on puisse appartenir, se sentir appartenir à la France sans en faire un nationalisme étroit : « je suis français donc je méprise les autres et à la limite je les tue «  Non! Mon meilleur ami, un grand écrivain occitan, Félix Castan, que je connais depuis 1944, travaille pour l’Occitanie mais pas d’une manière étroite et bête. Pour lui, il y a des êtres humains qui partagent une même langue, une même manière d’être, de vivre. Derrière ça, il y a tout un réseau social, c’est quand même l’Occitanie qui a inventé la relation politique avec les citoyens et qui s’est opposé à la nationalisation des êtres. Refusant le cléricalisme, j’accepte qu’on soit juif, qu’on soit arabe mais en regardant l’autre comme un frère, pas comme un ennemi. On nous rebat les oreilles avec « tu aimeras ton prochain comme toi-même, » la formule hébraïque est encore plus exigeante qui dit » tu aimeras ton lointain, leera, leera, ton lointain comme toi-même. » Plus l’autre est loin, plus tu dois t’en rapprocher, apprendre à la connaître pour mieux l’aimer. Je crois que là est l’antidote et c’est pourquoi j’ai beaucoup d’espoir pour l’avenir malgré les difficultés du présent qui pourraient nous rendre pessimiste.

 Vous parlez, le cas échéant de reprendre aujourd’hui les armes mais à l’époque, vous les avez prises. Et vous avez tenu à rappeler, pendant le procès, qu’il y avait des juifs qui avaient été des résistants, des combattants ?

 Tous les mâles du procès sont passés par la résistance. Il est vrai que c’était plus difficile pour eux d’éviter cet élan patriotique que pour d’autres. Je ne veux pas dire que les autres étaient des moins que rien. On sait bien : tous les Français n’ont pas été des résistants. Je veux signifier que j’ai moins de mérite en tant que juif que par rapport à certains qui auraient pu rester chez eux tranquilles et qui ne l’ont pas fait. C’est bien cela que je reproche à Papon. Si Papon avait, du fait même de ses origines politiques, qui étaient les mêmes que celles de Jean Moulin, s’il avait eu la lucidité de se dire : j’obéis à Londres, je ne peux pas servir Vichy,il serait resté un homme honorable et non pas un gesticulateur du langage qui veut faire croire que, parce qu’il a des titres, il est exonéré de toutes ses vilenies. Il n’y a pas de raison d’état excusable quand il s’agit de la vie d’un homme et à fortiori de toute la population juive de Bordeaux. La raison d’état, la raison d’appartenance à un journal, d’appartenance à l’establishment, pour moi ça n’existe pas. Voilà le sens de ce que j’appelle dans mon livre la victoire des David de Mériadeck sur les Goliath…

Ceux qui ont porté ce procès, ce sont ceux de Mériadeck ?

 Oui, ma famille a été le starter. C’est ma mère, ma cousine Fogiel, mon fils Jean -Marie et moi, et très vite derrière mes neveux, mes nièces, 10 en tout qui furent les premiers plaignants déclencheurs du procès comme Michel Slitinsky en a été le déclencheur dans l’opinion publique. Tous des gens de Mériadeck. La communauté de Mériadeck s’était mise en porte à faux vis à vis de la communauté juive de Bordeaux qui était tenue par des gens qui étaient riches et partageaient la même conviction séfarade de la religion pratiquée en Afrique du Nord. Mais les ashkénazes, c’étaient des gens comme mes parents, ils arrivaient d’Europe centrale ou comme mon père de la guerre avec son pécule de démobilisation. Pas de maison, pas de meuble, pas d’argent, ils se retrouvaient naturellement là où c’était le moins cher de se loger : à Mériadeck. Les gens de Mériadeck, pour la plupart, c’étaient des gens comme ça. C’étaient les banlieues d’aujourd’hui. Des banlieues au sens où il y avait de la bagarre à Mériadeck. C’était l’enfer pour un enfant de mon âge, j’avais 4 ans à l’époque, c’était l’enfer mais en même temps il y avait une communauté de fraternité entre les êtres. On se demandait pas si on était juif, catholique, arabe, on jouait ensemble, on partageait les mêmes jeux et les mêmes lieux.

La fontaine de Mériadeck (photo année 40/50?) construite au XIXième par l’architecte Jean Burguet, démontée en 1972 et remontée square André Lhote et 1996

L’enfer?

         L’enfer, c’étaient les maisons closes quand j’allais à l’école Anatole France, Il y avait 5 ou 6 bordels rue Dalon et des régiments de Sénégalais qui faisaient la queue. L’un rentrait quand l’autre sortait. Les enfants que nous étions ne comprenaient pas bien de quoi il s’agissait. Mais peu à peu, par la rumeur, on a compris. Il y avait aussi   des crimes, des gens qui se faisaient égorger, j’en ai vu. C’était vraiment une horreur pour un enfant, on a du mal à se l’imaginer. Mais par contre, quand quelqu’un était dans la mouise, on avait pas besoin d’aller au bureau de la mairie ou ailleurs. L’un sortait son chapeau et chacun y mettait un billet ou deux et ça tournait. Le soir, la famille avait de quoi manger pendant 8 jours. Je veux dire qu’il y avait du cœur et un sens de l’honneur. A Mériadeck, quand on avait donné sa parole, on avait pas besoin de l’écrire sur un contrat.

Vous avez conclu tout à l’heure sur ce pessimisme face à la situation actuelle. Quel regard portez-vous sur votre propre histoire, comment vous a-t-elle constituée ?

Je vais vous donner un regard de thérapeute. Tout être humain peut bénéficier d’une analyse ou d’une thérapie, si elle est menée comme il le faut, par des gens qui viennent se former ici, au Circe (1) des psychiatres, des psychologues, des assistantes sociales, qui le font depuis 28 ans. Tout être humain qui souffre peut bénéficier d’une analyse ou d’une thérapie. Pour bien former ceux qui s’occupent des autres, il ne faut pas les enfermer dans des vues dogmatiques mais créer pour eux un lieu où ils se sentent écouter par une personne qui a de l’expérience dans ce domaine. Tout être humain qui souffre doit pouvoir bénéficier d’une thérapie, ces personnes souffrant de traumatisme plus ou moins grand, des êtres incapables de se relier aux autres, sans être autistes forcément, mais incapables de nouer des liens humains, et qui se ferment dès que les autres approchent ou répondent par l’agressivité. Ce sont des gens qui souffrent parfois le martyr. Parmi les patients que j’ai connus, ceux qui étaient le plus dissocié ont parfois réussi à se libérer de leur souffrance. Pourquoi ? Il y a les gens qui souffrent parce qu’ils sont étouffés, étouffés par leurs parents, par leur milieu. Ils ne supportent pas cette espèce d’étranglement, ils mettent un temps fou à se défaire de cette impression d’être assiégé dans leur château personnel. Souvent, ils s’en sortent plus ou moins bien alors que la personne dont les murs sont totalement délabrés, et où on peut pénétrer de partout, fait l’économie de résister. Elle n’a plus besoin de faire tomber les mauvais murs ou ressentis comme tel et elle débouche souvent vers une indépendance d’esprit et une ouverture vers les autres moins hésitante. Je crois que pour les juifs, ils se sont retrouvés après la Shoah dans une maison où il n’y avait pas de mur et où ils se sentaient à tout vent !

                        Entretien Jean-François MEEKEL

1 : C.I.R.C.E: Centre d’Initiation à la Relation par la Créativité et l’Expression fondé par M.D Matisson en  1971, un lieu de recherches autour du psychodrame qui s’adressent à des gens déjà engagés dans des pratiques thérapeutiques. De nombreux textes ont été publiés aux Editions du CIRCE ainsi que des cahiers du même nom. Par ailleurs MD Matisson est l’auteur de nombreux ouvrages dont Psychanalyse de la collaboration. Le syndrome de Bordeaux 1940-1945 avec JP Abribat.

Maurice David Matisson est mort à Bordeaux le 29 juin 2000, il avait 74 ans. La commune de Sainte Géneviève-des-Bois dans l’Essonne a donné son nom à une rue.

Dernier livre publié par le fils de Maurice-David, Jean-Marie Matisson, lui même parmi les toutes premières parties civiles du procès

Ce texte a déjà été publié intégralement sur le site de Jean-Marie Matisson http://www.matisson.com/affaire-papon/index02.php, qui propose une vraie mine d’information autour de l’affaire et du procès Papon.

6 : René Panaras : « Plus jamais je ne serai malheureux ! »

Toujours très élégant, une étonnante jeunesse pour ce retraité des pétroles, ingénieur chimiste, cadre chez Elf, créateur de la première section CGT-cadre. Grand coureur de sommets himalayens et de déserts africains, René Panaras arbore un éternel sourire sous son casque de cheveux blancs, une courtoisie sans réserve, une affection sensible offerte volontiers à ceux qu’il aime. Une séduction sans détour mais aussi une grande fragilité, une émotion à fleur de peau dès qu’il est question des siens, très nombreux, trop nombreux, tombés au champ d’horreur, sa mère morte de chagrin le jour même ou son père est fait prisonnier. C’était en 1940, il avait 6 ans. Au procès,  René était partie civile pour Samuel et Timée Geller, ses grands-parents maternels, des Lettons, qui ont refusé de quitter Bordeaux en 42. Déportés, ils périrent à Auschwitz.  René Panaras ne fut comptable que de ces deux-là alors que des dizaines des siens ont disparu dans le maelstrom du génocide, à commencer par la famille de son père, des Lituaniens tués au revolver et jetés dans des fosses… En 1945, quand enfin son père est revenu des camps, l’enfant de 9 ans a décidé que plus jamais il ne serait malheureux. Rattrapé par le chagrin sur le tard, René s’est jeté corps et âme dans cette aventure de mémoire et de vérité que fut ce procès.

Question rituelle. Comment avez-vous reçu le verdict ? Cela correspondait-il à votre attente ?

 Les avis étaient assez partagés. Au nom des symboles beaucoup souhaitaient une condamnation à l’éternité comme le disait Alain Jakubowicz, l’un de nos avocats, d’autres parlaient de perpétuité. Moi, je crois qu’au-delà des symboles, le verdict me satisfait. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que 50 ans après, c’était quand même difficile d’imaginer que ce procès se tienne et soit allé à son terme. Et puis renvoyer devant les assises un ministre de la Ve République, préfet de police de De Gaulle, président de l’Aérospatiale, trésorier du RPR, ministre du Budget sous Barre et sous Giscard, condamné à 10 ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l’humanité !

En fait,  pour moi, quand j’ai appris qu’il irait devant les assises, le procès était déjà gagné, c’est une victoire de la démocratie et une leçon de morale. Quel que soit l’âge et quel que soit le temps après les événements, les criminels sont rattrapés par la justice des hommes, je trouve ça très réconfortant.

Comment cela s’est passé pour vous, pour votre propre histoire refoulée qui tout à coup s’exprimait au grand jour et dans vos rapports avec les autres parties civiles ?

J’ai vécu des périodes très difficiles. En tout, entre ma mère, ma mère adoptive, mon père, il y eut dans ma famille quelque chose comme 50 victimes. Quand on est sorti du trou noir en 45, je m’étais dit -j’avais 11 ans et demi, je venais enfin de retrouver mon père rentré de captivité en juin-  « jamais plus je ne serai malheureux. » Dans ma jeunesse, j’ai beaucoup souffert du manque de l’affection de ma mère qui était morte et de l’absence de mon père. Et j’ai construit ma vie sur ce désir et je l’ai bien construit. J’ai eu une vie assez fabuleuse. Et de ce fait, en 80,  je n’ai pas intégré tout de suite ce procès. Mon beau-père m’en avait informé mais j’étais très pris par mon travail. Et quand je ne travaillais pas, je partais voyager. C’est à partir de 1987-88 quand mon beau-père m’a dit : «  Il faudrait que tu ailles voir Michel Slitinsky, il a des papiers. »  Mon histoire, je l’avais en tête mais avec des détails un peu flous. Une de mes tantes vivait alors à Bordeaux, je suis allé l’interroger. Elle m’a raconté plein d’anecdotes bordelaises. J’ai commencé à me replonger dans ce passé, du flou sont sortie des images précises. J’ai d’abord vu la famille de la jeune femme avec qui j’ai passé la ligne de démarcation. C’était douloureux car on m’a dit : « Tu sais, René,  on aurait mérité que tu viennes  nous revoir avant. Les vieux, maintenant… ils ont 84 et 85 ans. » C’est vrai que ce sont  eux qui m’avaient élevé, mais la vie ça passe, moi j’étais à Paris, à droite, à gauche. Enfin, j’ai rencontré toutes les parties civiles, je n’en ai reconnu aucune, j’avais 8 ans quand ça s’est passé, mais j’ai découvert en fouillant dans les archives qu’Éliane Dommange était ma cousine, les Matisson aussi, on est  cousin par alliance, ça a  créé cette intimité, ce lien affectif, j’ai reconstruis ma famille au sens large. Nos liens sont vraiment très forts, c’est comme une complicité au sens noble du terme,  on est complice d’un même combat même si on a des démarches intellectuelles différentes et des parcours différents mais ce qui nous unissait, c’était que chacun d’entre nous a des proches qui sont restés à Auschwitz dans les fours crématoires.  Ca,  ce sont des liens qui sont indestructibles. 

Michel Slitinsky à gauche et rRné Panaras au centre (P Romain Baldet)

Placé en nourrice dés 40, René ignore que sa mère est morte. Son père en captivité, l’enfant est pris en charge par ses grands-parents à Bordeaux en 41. Un jour, un homme sonne à la porte de la maison. Évadé de Stettin, il vient donner des nouvelles du père de René. On lui dit « Va jouer dehors ! ». Dans le même temps, il découvre que son père était en vie et que sa mère est morte. Dans le récit du camarade de captivité, entendu, volé, derrière la porte, l’enfant découvre aussi que son père a tenté de se donner la mort en apprenant le décès de son épouse.  « J’ai pleuré pendant 3 jours » dit René. Ses grands-parents disparus, ce furent trois ans d’errance entre Bordeaux, Pau, le camp de Lacaume, puis la libération à Paris, les drapeaux des vainqueurs qui flotte sur l’Arc de Triomphe. Et miracle ! L’enfant retrouvé son père.  La famille revient à Bazas où elle tente de se reconstituer.

« Il a fallu se battre pour se reconstituer, c’était difficile. Il fallait se reconstituer physiquement, moralement, matériellement, on n’avait pas une petite cuillère, on n’avait pas un gant de toilette, pas un drap. Les gens de Bazas nous ont aidés, on s’est reconstitué comme ça. Moi qui étais gosse, j’avais ce besoin de faire plaisir à mon père, je sentais le drame qu’il avait vécu, et en fait je ne pensais pas à ce que moi j’avais vécu. Mon bonheur, c’était de rendre mon père heureux et j’ai travaillé à l’école comme un fou. Mon bonheur,  c’était de dire : « Papa, je suis premier. » J’ai toujours eu les félicitations des directeurs. Au bac, en juin, on a été six reçus, cinq redoublants et moi. Mon souci c’était ça. Avec mon père,  on a reconstruit la famille et j’y trouvais du plaisir. J’ai tout de suite pris de la distance avec les petits problèmes de la vie. On me disait : » Toi, tu débordes d’optimisme. » Je crois que cette force là,  je l’ai tiré de l’expérience douloureuse que nous avons vécue. Or la mort il n’y a rien de grave .»

Ph Michel Lacroix

Quelques jours après notre rencontre,  éclatait la guerre du Kosovo.  René que j’ai sollicité à nouveau à ce propos m’a faxé ces quelques lignes.

Cinquante ans après, je pleure quand ma mère adoptive me raconte son arrivée à Auschwitz en janvier 1944 dans un convoi venant de Hongrie. Ils étaient onze frères et sœurs plus son père et sa mère. Sur les treize, onze furent  conduits directement à la chambre à gaz. Souvent dans ma tête défilent ces convois d’hommes, de femmes, de vieillards et d’enfants innocents en rang  par deux ou trois, leurs petits baluchons à la main. Je pleure en imaginant leur détresse, leur souffrance, en sachant leur destin. J’imagine les membres de ma famille dans ces moments ultimes avant la mort certaine. Ces quais de gare, ces wagons à bestiaux me hantent. Je pensais que tout cela avait été horrible, et qu’il était impossible que cela se reproduise. Et pourtant ! Les images terrifiantes que l’on voit à la télévision en ce mois de mai 1999, de familles entières fuyant leur Kosovo natal sous peine d’être exterminés. Cinquante cinq après, je pleure ce nouvel acte de barbarie, la révolte m’anime mais aussi, je suis très triste de notre impuissance à anéantir la férocité des hommes. »

           Entretien réalisé par Jean-François Meekel

René Panaras est décédé à Pau le 14 mai 2014, il avait 80 ans.

7 Michel Slitinsky, droits devant, ou la mémoire du père

Michel Slitinsky, rouleau compresseur, panache blanc en éclaireur, en avant coûte que coûte et qui m’aime me suive, les autres y viendront de toute manière. Michel avec qui on  peut se fâcher définitivement mais… souvent, capable de  tordre  les documents dans le sens de sa vérité mais  Michel l’infatigable, l’inusable, patient artisan d’une accusation sans nuance mais pas sans faille, Michel le fidèle qui fait rentrer in extremis dans le procès son tout premier défenseur…Michel qui en effet a raison au bout du compte. Michel qui est devenu le dépositaire d’un fond d’archives qu’il estime à 30.000 pièces, de la fin de la guerre d’Espagne  jusqu’à la fin de la décennie 40, avec en particulier les rapports des  policiers qui ont mené les enquêtes après la libération.   

         «  Nous sommes pris comme des rats !» C’est dans ce cri lancé par Abraham Slitinsky dans la nuit du 19 au 20 octobre 42 que l’affaire Papon prend sa source. Le jeune Michel qui a alors 17 ans échappe par ruse  à cette rafle. Son père, via le camp de Mérignac-Beaudésert  et Drancy dans le convoi du 26 octobre, sera gazé à son arrivée à Auschwitz. Alice, sa sœur sera libérée  après avoir passé 40 jours à Mérignac. Les Slitinsky, le père a la nationalité russe, les enfants sont naturalisés français, habitent Mériadeck,

Etes-vous satisfait de ce procès? Le principal étant peut-être finalement qu’il ait eu lieu?

  « Il eut été grave qu’après 17 ans de combat, on se heurte à un refus des magistrats d’ouvrir ce dossier. A mon avis, les charges étaient trop lourdes pour qu’on en fasse l’économie. Il y a pourtant des choses qu’on n’a pas toujours bien digérées, nous les parties civiles, c’est la libération de Papon, le fait qu’après une condamnation, il sort aussi libre, il a même cédé ses biens. Il y a un dicton juif qui dit:” on s’en va libre, on ferme la maison, on oublie tout”. Je crois que Papon a tourné le dos à ses engagements, il a poursuivi un peu le comportement du haut fonctionnaire de l’époque. A mon avis, c’est un homme qui n’aime pas du tout les juifs…  Et puis nous avons subi le contrecoup des interventions et des témoignages de gens qui n’apportaient que des contributions morales, qui n’ont pas connus Papon sous l’occupation et qui dressent un tableau satisfaisant de son comportement selon ce qu’ils ont entendu dire.  C’est simple, tout se fait en cascade. Le ministre dit; ” oui, on m’a dit que Papon était un monsieur très bien…”D’ailleurs j’ai relu l’autre jour un texte de Soustelle ( …) qui s’adresse à Letroqueur et qui lui dit: ” j’ai eu à Bordeaux un haut fonctionnaire formidable, d’une compétence remarquable et d’une honnêteté qui certainement s’est inspirée de l’esprit de la résistance”. Alors on arrive à des abus de confiance qui se sont multipliés par 10 et par 100.

Quelle fut l’utilité du procès vis à vis de l’opinion publique?

L’opinion publique a été convaincue que l’homme était responsable, ce n’est pas seulement le régime, c’est l’homme avec ses attributions, ses responsabilités qui a mis en œuvre une politique répressive  qui déshonore complètement le fonctionnaire. Alors de ce côté-là, les milieux qui ont été le plus sensible, ce sont les enseignants. J’ai constaté, après le procès, un intérêt très vif des professeurs et d’autant plus que les enfants étaient jeunes.

Dessin d’audience Édith Gorren (edith.gorren.fr)

La vertu pédagogique a donc bien existé contrairement à ce que beaucoup de journalistes ont affirmé?

     Il y a eu un dénigrement. On a pris les parties civiles pour des demeurés. On s’est attaché à une virgule près à ce qu’elles disaient. On n’a pas été très complaisant pour les dépositions des gens. On trouvait que c’était ridicule. Moi, bien-sûr, on m’a ciblé, notamment l’ami Conan (Éric Conan de l’Express NDLR) m’a mis sous terre. Il a estimé que je valais pipette, que mon témoignage ridiculisait les parties civiles. J’ai révélé des choses qu’il n’a mis ni dans ses articles ni dans son livre… A savoir que nous étions, parmi les juifs, des jeunes gens en état de porter les armes et que nous nous sommes engagés dans la Résistance.

Vous avez été blessé par ces attaques?

Ah, oui! Ça m’a beaucoup choqué. Quand je lisais l’Express, j’étais abonné à l’époque, je ne le suis plus, j’ai senti un dénigrement. C’est venu de deux endroits, de l’Express et du Monde. Du Monde venant d’un seul journaliste, Dumay. Dumay, je ne l’ai jamais vu, alors que j’ai demandé à le voir pendant 6 mois,  il ne m’a jamais rencontré. Par contre Conan, il m’a toujours frôlé sans me saluer alors qu’il est venu ici chez moi plusieurs fois.

Cette mise en liberté qui fut en effet le premier choc pour les parties civiles, est-ce que cela, finalement, ne s’est pas avéré utile? De fait, il a alors participé réellement à son procès.

Cela ne veut pas dire qu’il n’aurait pas participé, je vous le demande? Nous, ce que nous demandions, ce n’était pas un emprisonnement…habituel mais on avait déjà même envisagé qu’une salle de l’hôpital Saint André  lui fut affectée, il n’aurait pas eu besoin de courir la campagne et d’être chassé de Pessac, de Montendre et de je ne sais  quel endroit où il apparaissait indésirable et il se faisait soigner en même temps. Les conditions étaient remplies. Il avait une chambre d’hôte à l’Hôpital St André, il n’avait qu’à traverser. C’était la  solution intermédiaire qui aurait pu jouer. Nous ne voulions pas  qu’on lui applique les mesures dont nous avions été victimes nous et nos parents.

Michel Slitinsky, Gérard Boulanger et Maurice-David Matisson

 On sait que l’arrestation de votre famille et la disparition d’Abraham, votre père, a été déterminante dans cette affaire. On a pourtant eu l’impression que vous avez eu beaucoup de mal à témoigner pour votre famille et que le combat que vous avez mené depuis 17 ans avait en quelque sorte pris la place de ce combat familial?

Je suis un homme qui s’intéresse à la collectivité. Si je n’avais pas fait le pèlerin pour aller à la rencontre de toutes les parties civiles, elles n’auraient pas été présentes et il faut beaucoup de convictions  pour essayer d’amener les gens à comprendre, à nous expliquer. Il a fallu réunir les documents pour mettre les plaintes en œuvre. Moi, j’étais le pèlerin qui a couru et qui était le parrain de toutes les parties civiles. J’étais responsable à leur égard. Pourquoi? Car j’étais plus anxieux de l’issue du procès que les autres et j’ai voulu parfois stimuler tous mes amis. Car vous savez, en 17 ans nous avons connu des péripéties. Vous n’avez jamais vu chez moi une apparence de défaite, j’étais toujours optimiste sur l’avenir. Je le suis, je crois que c’est une tradition religieuse. J’écoutais l’autre dimanche une émission religieuse, je ne suis pas religieux mais on disait qu’il fallait surtout dans des combats un peu d’humour, être détaché, ne pas garder trop son sérieux et être à la disposition des gens. En ce qui concerne mes parents, je l’ai dit 10 fois dans mes livres, on a essayé de me diminuer parce que j’avais essayé de fuir, en me disant:   « c’est pas bien, tu as fui mais  tu as laissé ta famille… » J’ai entendu cette réflexion:  «  donc tu n’as pensé qu’ à toi » . C’est difficile de se ménager une porte de sortie quand on a affaire à des gens qui ne voit pas les circonstances que nous avons vécues, j’avais 17 ans quand je suis devenu adulte et ce qui m’a procuré le plus de satisfaction, c’est de savoir que des gens m’ont suivi. Mais je me suis battu à partir de 46 puisqu’avec ma pauvre sœur,  nous avons découvert les policiers qui nous avaient arrêtés. Une  tentative qui a abouti au néant puisqu’en définitive, ils ont été blanchis pour raisons d’état.

Finalement, vous avez su effacer votre douleur familiale derrière l’intérêt collectif?

J’ai toujours épousé une volonté de combat et cette volonté que les camarades n’avaient pas, je leur ai impulsée. Ils ont peut-être eu grâce à moi des moments d’espérance que les événements ne leur procuraient plus.

C’était le combat de votre vie, vous l’avez dit vous-même. Papon est aujourd’hui jugé. Alors est-ce que vous en avez fini avec Papon?

Eh bien, écoutez. Ce que je voudrais, c’est montrer comment nous les gens de la résistance et les simples gens de 45 avons été trompés par des reconversions. Ces hauts fonctionnaires parrainés pendant la guerre par l’Abwer et qui sont passés à travers l’épuration. D’ailleurs les manuels d’histoire de terminale expliquent bien cette situation. Ils ont dit en 83, après avoir renoncé  à attribuer aux seuls Allemands le génocide, que les gens de Vichy étaient devenus plus puissants après la guerre qu’avant. C’est cette démonstration que je veux faire maintenant  par le fait même que Papon a dit: «  je n’étais pas seul ». Donc je cherche dans les archives les gens qui ont été ses compagnons d’armes,(1) qui ont été réhabilités comme lui et qui ont trouvé des portes de sortie en hantant les ministères de la République Nouvelle, rénovée par nos sacrifices. Nous, on s’est battu dans les bois, on s’est battu dans les maquis, on a fait la guerre. La liberté n’est pas venue comme ça sur un plateau.

APRÈS LE VERDICT MICHEL SLITINSKY FACE A LA PRESSE – PETIT Claude Sud Ouest

 Vous êtes chargé de mémoire, et singulièrement de mémoire-papier, vous avez un fond documentaire qui continue d’ailleurs à vous arriver. Qu’est-ce que tout cela va devenir, vous dites-vous même que vous allez passer un jour?

 J’avoue que je suis très  embarrassé. Il m’arrive de recevoir beaucoup d’étudiants et j’aimerais avoir des gens qui puissent prendre la suite. Je suis à la tête d’un fond d’archives (1) qui dépasse peut-être les 30.000 pièces et qui va du problème juif à la résistance, à la collaboration, à tous les aspects  qui se sont dérobés. J’ai même investi la période 37/38 au moment  où, après la guerre d’Espagne, des camps se sont ouverts chez nous.

 Le procès, ces 6 mois passés avec l’accusé devant les yeux, cet accusé qui vous a souvent agressé, est-ce que votre regard a changé sur lui?

 J’avoue qu’on s’est habitué à ce profil, on connaissait ses réactions, je savais que quelquefois je serai agressé. Il m’a accusé de détourner des pièces, de créer des pièces alors qu’elles existaient à l’instruction sans que les avocats se soient insurgés. En définitive, on a eu quand même affaire à une partie assez rude où se mêlaient la mauvaise foi, l’agression et aussi la volonté de nuire. Pour Papon, nous étions toujours des juifs, peut-être des juifs moins intéressants que la catégorie qu’il a voulu protéger en 44.

Papon toujours pas coupable pour lui?

Non, c’est un homme au-dessus de tout soupçon, c’est cette image là qu’il a voulu défendre. »

      Portrait et entretien Jean-François Meekel  

  1:   « Indiscrétions des Archives de l’Occupation »

Sous ce titre, Michel Slitinsky a publié, dans la collection Bordeaux Questions de Mémoire des Éditions C.M.D, un petit livre fort bien documenté. Il s’intéresse en particulier à une série de hauts fonctionnaires couramment répertoriés par les Allemands comme de bons collaborateurs.  L’examen attentif de leur curriculum vitae post libération laisse pantois; pour la plupart, ils ont poursuivi une carrière tout-à-fait « honorable ».  

voir avec ce lien la totalité des œuvres de Michel Slitinsky https://data.bnf.fr/fr/11924990/michel_slitinsky/

2: L’énorme fond d’archives de Michel Slitinsky est géré depuis son décès par son fils David qui a classé environ 70% des documents, il les tient à la disposition des historiens et des chercheurs intéressés par le sujet.

Michel Slitinsky est décédé à Talence  le 8 décembre 2012, il avait 87 ans.

 

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