Neige Sinno oppose dans Triste Tigre le mécanisme de l’inceste qu’elle a vécu dans son enfance et son adolescence à sa pensée. Une façon radicale d’inverser le rapport de domination.

Lucas Sarafian • 4 octobre 2023abonné·es

Article paru
dans l’hebdo N° 1778

« Triste Tigre » : contre la domination du violeur
L’autrice « pollinise » – c’est son mot – son livre par ses questionnements et les ponts qu’elle construit entre les disciplines.
© JOEL SAGET / AFP

Triste Tigre / Neige Sinno / P.O.L / 288 pages, 20 euros.

Est-il possible d’échapper à son violeur ? Les faits remontent aux années 1980, mais les articles de la presse quotidienne ont associé à vie son prénom à « l’objet sexuel » qu’elle a été pour son beau-père. À 46 ans, Neige Sinno sait que la trace qu’elle porte ne s’effacera pas. La figure de ce père de substitution qui l’a violée à répétition quand elle avait environ 8 ans et jusqu’à son adolescence envahit chaque ligne de sa vie. « Tout mon caractère, c’est lui qui l’a fait. Le bon et le mauvais. Le génial et le terrible. Je suis comme ci et comme ça, et tous ces ci et ça dérivent directement de l’enfance que j’ai eue. »

Avec Triste Tigre, son troisième roman, Neige Sinno tente de s’en émanciper. Et pour cela, elle a une méthode radicale : se confronter à sa logique, celle d’un violeur. L’homme, qui avait 24 ans au début des faits, est décrit comme « séduisant, vigoureux, [faisant] un métier qu’on admire, autoritaire, ne [supportant] pas qu’on s’oppose à sa volonté ». Mais, surtout, il s’invente une histoire pour se justifier. « Il disait qu’il lui avait été insoutenable d’avoir été rejeté par la petite fille que j’étais, il trouvait impossible que je ne veuille pas l’aimer et avait trouvé comme seule possibilité d’entrer en contact avec moi celle de la sexualité. » Dernier signe de son ascendant : ses aveux. À son procès, l’homme reconnaît l’essentiel de ce qui lui est reproché. Une manière d’avoir encore l’emprise sur son histoire.

Triste Tigre Neige Sinno

Contre son argumentaire fallacieux, l’autrice ne délivre pas le témoignage d’une « survivante ». Elle décide plutôt de disséquer cet acte ignoble pour comprendre son ­mécanisme en détail. « Exister à mon tour par le biais de quelque chose que je n’ai pas fait mais qu’on m’a fait. Quel cauchemar. Et pourtant je vais l’écrire quand même, dans une espèce de rébellion insensée. Prendre ce taureau par les cornes et le faire tourner en bourrique. Le saouler de paroles et de raisonnements jusqu’à ce qu’il craque, qu’il supplie que j’arrête et qu’il me laisse enfin en paix. » En clair, elle ne cesse de produire de la pensée pour inverser le rapport de domination.

Dans une succession de courts textes scindés en deux parties – « Portraits » et « Fantômes » –, l’autrice alterne entre ce qu’il reste de ses souvenirs, des observations criminologiques, des réflexions philosophiques (en invoquant Deleuze ou Foucault) et des analyses littéraires précises sur les textes de Nabokov, Woolf ou Carrère. Elle « pollinise » – c’est son mot – son livre par ses questionnements et les ponts qu’elle construit entre les disciplines.

Le rôle de l’écriture

De ce fait, Triste Tigre échappe à un genre particulier. Ce n’est ni un roman ni un récit autobiographique. Peut-être pourrait-il se ranger du côté des textes autothéoriques tant certains passages se rapprochent de l’essai grâce à leurs nombreuses réflexions sur, entre autres, le rôle de l’écriture. Sur ce point, elle remet notamment en question le caractère thérapeutique ou réparateur de celle-ci. « J’ai voulu y croire, j’ai voulu rêver que le royaume de la littérature m’accueillerait comme n’importe lequel des orphelins qui y trouvent refuge, mais, même à travers l’art, on ne peut pas sortir vainqueur de l’abjection. La littérature ne m’a pas sauvée. Je ne suis pas sauvée. »

On ne peut pas sortir vainqueur de l’abjection. La littérature ne m’a pas sauvée.

En creux, Neige Sinno examine aussi le fonctionnement de la justice, trop punitive pour elle. Selon l’autrice, le système judiciaire réfléchit uniquement en termes de peines et oublie le sujet de la réinsertion du condamné. Une trahison pour celle qui a porté plainte afin de protéger ses frères et sœurs. Et, surtout, le procès n’est pas conçu pour « établir la vérité », il « négocie parfois une version commune, ou ce qu’il y a de plus approchant ».

La démarche de Neige Sinno cherche à rectifier ce manquement. Elle donne la parole à l’avocate qui l’a défendue lors du procès en 2000, fouille dans les documents judiciaires et tente de comprendre l’attitude passive de sa mère, à qui elle en a voulu. Elle tente également de connaître ce qu’a pu vivre son beau-père en se documentant sur l’univers carcéral. Une entreprise littéraire qui sonne comme une reprise en main de sa propre vie.

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