Le 25 mai, la justice marocaine a placé en détention préventive le rédacteur en chef du quotidien indépendant Akhbar al-Yaoum, Soulaimane Raissouni, 48 ans, soupçonné d’agression sexuelle (Twitter

Maâti Monjib, sauvagement arrêté le 29 décembre par la police politique marocaine devait, ce 20 janvier être auditionné par un juge d’instruction. Il est considéré comme un criminel alors qu’il a simplement fait son travail d’enseignant, de journaliste, de militant des droits humains. L’audition a bien eu lieu, en présence de ses avocats, lesquels, comme le prévenu, n’ont pas accès au dossier. Au Maroc, les avocats sont là en soutien pour le prévenu qui doit assurer lui-même sa défense. Ainsi, non seulement on est dans le cas d’une arrestation arbitraire mais en plus on peut pressentir l’ouverture d’un procès inéquitable. C’est tout ceci que les comités de soutien et la mobilisation internationale dénoncent tout en demandant sa libération. Pour marquer leur désaccord avec cette politique arbitraire du régime, il a fait une grève de la faim symbolique de 48h, tout comme les deux journalistes arrêtés et emprisonnés à Casablanca : Soulaiman Raissouni depuis mai 2020 et Omar Radi depuis l’été 2020 ; mais avec eux, six activistes du mouvement Hirak dans le Rif qui manifestaient pour demander plus de justice sociale et ont écopé d’un an à quinze ans de prison. Pour Reporters sans frontières, le cas Monjib est très emblématique pour parler de la situation au Maroc… ce beau pays aux allures paradisiaques dont l’envers du décor s’apparente à l’enfer. Les journalistes et activistes ne lâcheront rien mais la lutte et les procès politiques -ou d’opinion- transformés en crimes de droit commun vont encore s’étaler sur des années. Courage Maâti ! Voir aussi www.maatimonjib.net

« Les affaires de mœurs, la technique du régime marocain pour faire taire les voix critiques » Ali Lmrabet 12/06/2020

Le journaliste est le troisième membre de l’équipe de ce journal à se faire appréhender de manière spectaculaire par la police, après Taoufik Bouachrine, le fondateur de ce média, qui purge actuellement une peine de quinze ans de prison, et sa propre nièce et consœur Hajar Raissouni (arrêtée en août 2019, condamnée dans une affaire d’avortement illégal et finalement graciée), qui a fait l’année dernière la une de la presse internationale.

Pour le moment, seuls Reporters sans frontières (RSF), l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et le Forum de la modernité et de la démocratie sont montés au créneau pour dénoncer une énième machination politique afin de martyriser encore plus ce quotidien et le pousser à la fermeture en le privant de ses têtes pensantes.

Les organisations internationales de défense des droits de l’homme restent étrangement muettes et n’ont pas encore manifesté leur réprobation, comme si, à l’ère du MeToo, elles étaient tétanisées par certaines accusations plus que par d’autres.

Il faut dire que le régime de Mohammed VI a commencé à faire preuve ces dernières années d’une audacieuse métamorphose en matière de méthodologie pour faire taire les dernières voix qui osent le questionner.

Soulaiman Raissouni a-t-il violé ou tenté de violer un homosexuel chez lui à Casablanca en 2018, c’est-à-dire il y a presque deux ans, comme le prétendent le plaignant « Adam Muhammed », un nom d’emprunt, la police et le parquet de Casablanca ?

À première vue, il est difficile d’affirmer ou d’infirmer cette accusation quand on n’a pas été présent, mais la cause paraît entendue pour le parquet et la presse habituelle du lynchage et de la diffamation, ainsi que quelques voix isolées pour qui tout mâle est forcément coupable de quelque chose.

Pourtant, à y regarder de plus près, en s’intéressant aux faits et en écartant les présuppositions et les hypothèses intéressées, plusieurs éléments jettent le trouble sur cette accusation.

Opération hollywoodienne

Premier point. Tous les journalistes d’Akhbar al-Yaoum qui ont été arrêtés ces derniers temps l’ont été pour des affaires dites de « mœurs ».

Taoufik Bouachrine l’a été pour « viol » et « trafic d’êtres humains », Hajar Raissouni pour « avortement illégal » et Soulaiman Raissouni pour « attentat à la pudeur, avec violence et séquestration ».

Si on joint à cette liste le cas de Hicham Mansouri, un formateur en journalisme d’investigation, dont la porte d’appartement a été défoncée par la police sans mandat en 2015 et qui a été incarcéré pendant dix mois pour « participation à une relation adultère » avant un exil en France, on a l’étrange sensation que le régime est devenu friand en affaires sexuelles.

Le plus grand parquet du pays qui s’empare d’un post paru dans un faux profil, voilà qui devrait nous rassurer et nous rendre confiants dans la bonne marche de la justice marocaine

Deuxième point. Soulaiman Raissouni a été arrêté dans la rue par une escouade de la police composée de quinze agents, alors qu’une convocation portant la mention habituelle « pour une affaire urgente vous concernant » l’aurait conduit jusqu’au poste de la maréchaussée sans avoir à déranger la quiétude d’un si grand nombre de membres des forces de l’ordre.

À la rigueur, deux ou trois policiers auraient suffi pour l’interpeller. Le nombre important de policiers pour arrêter un suspect, quarante pour Taoufik Bouachrine, une dizaine pour Hajar Raissouni et une quinzaine pour le rédacteur en chef d’Akhbar al-Yaoum, comme si ce quotidien, qui traverse de graves difficultés financières, était une cellule terroriste, attire l’attention.

Troisième point. Comment se fait-il que les médias du régime aient deviné la date et l’heure de l’arrestation de M. Raissouni, certains d’entre eux ayant dépêché deés journalistes pour filmer la scène de la détention ?

Quatrième point. Soulaiman Raissouni n’a pas été arrêté en état de flagrant délit. Or, le parquet et la police ont décidé de monter une opération hollywoodienne de capture parce qu’un faux profil Facebook d’un homme utilisant l’alias d’« Adam Muhammed », se revendiquant « homosexuel marocain », a publié un post le 14 mai dans lequel il a décoché de graves accusations contre le journaliste.

Celui-ci lui aurait sauté dessus en 2018 dans son appartement casablancais « pour assouvir ses penchants sexuels ». Tout est possible bien entendu et personne n’est au-dessus de la loi (retenons bien ce concept !), mais la présumée victime n’apporte aucune preuve, aucun témoin, aucun enregistrement vidéo ou sonore alors que nous sommes à l’ère de la tablette, ni même aucune de ces expertises médicales spécifiques dont raffole la brigade des mœurs quand elle veut faire tomber un homosexuel, un pédophile ou une femme ayant subi un « avortement illégal ».

De plus, aucune plainte n’a été déposée en 2018. Cet homme, que la police a facilement identifié, a été convoqué sans l’avoir demandé alors que les commissariats et les tribunaux marocains regorgent de plaintes et d’affaires non traitées par manque de personnel ou d’intérêt.

Par ailleurs, c’est seulement après l’arrestation du journaliste qu’« Adam Muhammed » s’est décidé à porter plainte.

Cinquième point, le plus significatif. C’est le parquet qui s’est autosaisi de l’affaire après avoir, soi-disant, lu les posts d’« Adam Muhammed » sur Facebook.

Le plus grand parquet du pays qui s’empare d’un post paru dans un faux profil, voilà qui devrait nous rassurer et nous rendre confiants dans la bonne marche de la justice marocaine, l’une des institutions les plus décriées du Maroc.  

Vieille ficelle

Sixième point. C’est une question que se posent tous ceux qui sont quelque peu respectueux des règles de droit : n’aurait-il pas mieux valu avant cet hallali auditionner premièrement la présumée victime, prendre le temps d’enquêter sur cette affaire, réunir des témoignages et des preuves avant de convoquer le présumé victimaire et si besoin procéder à son arrestation ?

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