Première halte de cette navigation littéraire en Méditerranée : le Maroc vu à travers le plus célèbre des romans de Mohamed Choukri (1935-2003). A la fois récit autobiographique, roman de la misère et de l’aventure urbaine, “Le Pain nu” (1972) a ouvert une page importante de la littérature arabe.

Scènes de rue à Tanger, Maroc (1945).Scènes de rue à Tanger, Maroc (1945).• Crédits : AFPAFP

Commençons notre voyage littéraire autour de la Méditerranée au Maroc, dans la ville de Tanger, par cet immense roman qu’est Le Pain Nu, de Mohamed Choukri (1935-2003). 

C’était le temps de la famine dans le Rif. La sécheresse et la guerre. Un soir j’eus tellement faim que je ne savais plus comment arrêter mes larmes. Je suçais mes doigts. Je vomissais de la salive. Ma mère me disait, un peu pour me calmer : — Tais-toi. Nous émigrerons à Tanger. Là-bas le pain est en abondance.                                      
Mohamed Choukri

Autobiographie sans fard, longtemps interdit par la censure dans sa langue originale, Le Pain nu a ouvert une page importante de la littérature arabe à sa publication en 1972. Le roman est aussi le récit de l’accession à la littérature d’un autodidacte qui n’appris à lire qu’à l’âge de 21 ans et qui va apprendre à écrire, et par là, découvrir le pouvoir de la littérature. Pour en évoquer les multiples dimensions, Mathias Enard s’entretient avec l’écrivain Tahar Ben Jelloun, qui a traduit Le Pain nu de l’arabe, et avec Yves Gonzalez Quijano, spécialiste de littérature arabe et notamment de l’autobiographie.

La grande valeur de ce roman tient dans sa vérité crue, sans fioritures. C’est pour cela qu’il a tant parlé à des milliers de jeunes Marocains dans les années 1980 et1990.    
Tahar Ben Jelloun

Tahar Ben Jelloun revient sur la personnalité de celui qu’il a connu à Tanger dans les années 1970, et qu’il décrit comme une figure marquante de la ville à l’époque, ne se promenant jamais sans plusieurs livres sous le bras, qu’il allait lire dans les cafés, et qui s’enthousiasmait pour Victor Hugo avec toute la passion d’un autodidacte. 

J’ai traduit “Le Pain nu” par amitié pour lui, et aussi parce que je trouvais scandaleux la façon dont il était méprisé par certains écrivains arabophones qui considéraient que son arabe était pauvre, celui des petites gens. Attablés devant un café au lait chez Madame Porte, nous discutions de questions de style devant ses feuillets qu’il m’apportait au fur et à mesure qu’il les écrivait. Choukri aimait bien les choses crues. Je lui proposais souvent de davantage suggérer mais à chaque fois, il me répondait : “Non, il faut dire les choses !”                                
Tahar Ben Jelloun

https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/quand-mohamed-choukri-racontait-son-enfance-dans-les-rues-de

Tahar Ben Jelloun revient aussi sur le contexte de création du Pain nu, un texte dont l’origine est liée à la rencontre entre Mohamed Choukri et Paul Bowles. L’écrivain américain en effet avait pour habitude d’enregistrer sur un magnétophone les récits autobiographiques des jeunes Marocains avec lesquels il avait des aventures, enregistrements qui lui servaient de matière à ses propres romans. Très réservé sur la personnalité de l’auteur de Un thé au Sahara, Tahar Ben Jelloun porte un regard également critique sur cette forme de littérature “au magnétophone”, qui consistait à recueillir la vie de ces jeunes hommes dans le cadre d’une relation pleine d’ambiguïtés :

Ce n’était pas une relation littéraire, c’était une relation où se mélangeaient la drague, le sexe, l’intérêt, l’argent. Choukri pensait que le livre allait lui rapporter un peu d’argent alors que Paul Bowles lui avait donné 100 ou 150 dollars, une somme ridicule.

Œuvre singulière, Le Pain nu l’est aussi par sa trajectoire étonnante : porté par des voix étrangères – Paul Bowles et Tahar Ben Jelloun en assurent la traduction respectivement en anglais et en français, permettant sa diffusion dès les années 1970 – il a d’abord été lu et reconnu par des lecteurs occidentaux. Mais censuré dans les pays arabophones, sa publication en arabe n’est autorisée qu’en 2002, un an avant la mort de Choukri. Yves Gonzales Quijano retrace à son tour la genèse compliquée de ce texte, et celle de ses différentes publications, censures et traductions à partir de 1972 et analyse les raisons de la reconnaissance tardive de l’écrivain marocain.

Choukri était un marginal par rapport à l’establishment littéraire arabe : marocain, et même Rifain, donc berbérophone à l’origine, homosexuel, il a fait de la prison. Sur la scène officielle, il est par conséquent un écrivain qui sent le soufre ! Le parallèle avec Jean Genet est tentant : la prison, l’homosexualité, la marginalité revendiquée et la rédemption par la littérature… Ce que fait Choukri au début des années 70 est vraiment très moderne par rapport à la littérature arabe de cette époque : des phrases très sèches, sans fioritures, courtes, sans forcément de lien entre elles. Choukri a cassé les codes.            
Yves Gonzales Quijano

Yves Gonzales Quijano évoque la façon dont Mohamed Choukri est venu dynamiter la littérature arabe en y amenant de nouvelles thématiques et en remettant en cause ses valeurs morales :

L’autobiographie de Choukri révèle des trajectoires sociales scandaleuses. A cette époque, la littérature doit rester dans les canons de l’acceptable, l’écrivain est là pour faire de belles phrases, pas pour embêter les gens avec des problèmes du quotidien, cela c’est le rôle de la chanson. Quand on écrit dans cette langue littéraire, qui est aussi celle du Coran, on ne parle pas de ces choses-là, c’est scandaleux, c’est presque impie.        
Yves Gonzales Quijano

Un constat que partage Tahar Ben Jelloun :

Pour ma part, j’appartenais à ces écrivains déjà installés comme Abdelkébir Khatibi ou Abdellatif Laâbi qui ne pouvions parler des inégalités de la même manière. A l’époque, nous étions colonisés par la littérature, la chanson, le cinéma égyptiens. Alors que Choukri avait vécu la misère, la frustration, toute cette violence dans son corps, y compris l’humiliation de la prostitution avec de riches Américains. C’est grâce à lui et à sa bande d’écrivains de la condition pauvre au Maroc, comme Mohamed Zafzaf ou Mohamed Berrada, que les choses ont changé dans la littérature arabe.

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