Les ministres de l’intérieur et des migrations des Vingt-Sept se sont réunis, vendredi 8 octobre, au Luxembourg, alors que les violences se multiplient contre les migrants dans plusieurs pays.

Par Jean-Pierre Stroobants ( Luxembourg, envoyé spécial)

Publié le 08 octobre 2021 à 20h36, mis à jour à 17h30

La commissaire européenne à la migration, Ylva Johansson, et le ministre grec des migrations, Panagiotis Mitarakis, à Luxembourg, le 8 octobre 2021. ARIS OIKONOMOU / AFP

Ils ont survolé la question, devenue, il est vrai, banale : les ministres européens de l’intérieur et chargés des migrations, réunis vendredi 8 octobre à Luxembourg, n’avaient pas envie de s’appesantir sur cette nouvelle affaire de pushbacks (refoulements illégaux) de migrants, révélée la veille par le consortium d’investigation Lighthouse Reports. Cette fois, celui-ci s’était appuyé sur des enregistrements prouvant les brutalités commises par des membres de forces de l’ordre, aux uniformes rendus anonymes, des « unités spéciales » à l’œuvre en Croatie, en Grèce et en Roumanie, et dont le financement pourrait venir de fonds européens.

Les ministres des pays concernés ont promis d’enquêter. Ce n’est pas la première fois, et les résultats éventuels des investigations précédentes n’ont jamais été dévoilés. « Nous n’allons pas nous excuser, nous protégeons les frontières extérieures et luttons contre les réseaux de trafiquants », expliquait, dès jeudi, le ministre grec des migrations, Panagiotis Mitarakis.

La commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatovic, parle d’« une normalisation inacceptable de la violence »,tandis que la commissaire européenne à la migration, Ylva Johansson, s’est, pour sa part, dite « extrêmement inquiète ». Mais ses services font valoir leur incapacité à contrôler, et éventuellement à sanctionner, des Etats membres.

Pas d’action « en tant qu’Union »

Au cours de la discussion de vendredi, Mme Johansson a bien dû constater que, sur ce sujet comme sur d’autres, sa marge de manœuvre semble s’amenuiser de réunion en réunion. « Nous agissons en tant qu’Europe du Sud, de l’Est, de l’Ouest ou du Nord, mais pas en tant qu’Union » a-t-elle déploré. Autour de la table, un consensus a seulement été trouvé pour condamner vivement l’attitude du régime biélorusse et son instrumentalisation de la migration : visé par des sanctions européennes pour la violente répression à laquelle il se livre, le régime d’Alexandre Loukachenko a dirigé vers ses frontières avec la Lituanie et la Pologne des milliers de personnes, majoritairement des Irakiens.

Évoquant ce qu’ils appellent une « attaque hybride » contre eux et l’Union, les deux pays concernés, appuyés par dix autres, dont la Grèce, la Hongrie et l’Autriche, réclament désormais de la Commission qu’elle finance la construction de murs aux frontières extérieures de l’Union. Ils jugent que ce projet doit devenir prioritaire, car « au bénéfice des Vingt-Sept ». « Les fonds européens ne peuvent servir qu’aux systèmes de gestion intégrée des frontières », a précisé un porte-parole de la Commission. Ce qui exclut, a priori, l’édification de murs.

Un autre sujet de préoccupation des ministres européens reste la possible arrivée sur le continent de réfugiés afghans. « A ce stade, pas de panique, mais nous restons attentifs », a commenté un diplomate. Jeudi, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a exprimé son souhait que l’Union accueille 42 500 réfugiés afghans au cours des cinq prochaines années, soit la moitié d’un contingent de 85 000 personnes séjournant actuellement dans les pays voisins de l’Afghanistan. « C’est réalisable », a jugé Mme Johansson, même si, pour l’heure, aucun pays n’a précisé son degré d’engagement.

Quelque 22 000 ressortissants afghans ont jusqu’ici été évacués et accueillis dans 24 Etats membres. Le Bureau européen d’appui en matière d’asile estime que, depuis le mois d’août dernier, 123 000 demandeurs d’asile afghans sont arrivés en Europe. En France, 7 200 Afghans ont demandé l’asile depuis le début de l’année, et 2 618 ont été accueillis depuis la mi-août.

Plusieurs contradictions

Certaines sources envisageaient l’arrivée de 500 000 demandeurs supplémentaires en 2021, à la suite de la chute de Kaboul. A ce stade, la perspective d’une arrivée massive semble s’éloigner, a confirmé le ministre français Gérald Darmanin. Tant mieux, soupirent certains diplomates, car une nouvelle version de la crise syrienne accentuerait les tensions et les divisions entre les Vingt-Sept, d’autant que le projet de pacte global pour la migration déposé en septembre 2020 par la Commission serait dans ce cas d’un faible secours. C’est ce que diagnostique Catherine Wihtol de Wenden dans une récente étude pour la Fondation Robert-Schuman : la directrice de recherche émérite au CNRS souligne qu’aucun des outils proposés ne serait utile, en l’occurrence.

Il ne pourrait être question, comme le suggère le projet de pacte, d’accélérer les retours pour des gens qui fuient un régime comme celui des talibans. Il serait difficile de négocier un accord avec l’Iran et le Pakistan comme cela avait été le cas avec la Turquie, pour les réfugiés syriens, en 2016. Quant au « partage solidaire » des personnes accueillies, il se heurterait, à coup sûr, au refus d’une majorité de pays membres.

De quoi illustrer, une fois de plus, « les contradictions entre l’approche sécuritaire qui domine chez les gouvernants européens, une solidarité entre États qui fait défaut, et le rappel par le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, du devoir d’accueil », note Mme Wihtol de Wenden.

Au-delà, ce pacte « pour une politique juste et raisonnable » a-t-il encore la moindre chance de voir le jour ? Il propose notamment une harmonisation du droit d’asile, une solidarité obligatoire en cas de crise aiguë, une accélération de la politique de retours et un filtrage des migrants à l’entrée. A ce stade, seul ce dernier point semble récolter l’assentiment d’une majorité de pays membres. « Il faudra sérier les problèmes, mais ne pas oublier la solidarité », expliquait vendredi M. Darmanin, convaincu que la prochaine présidence française de l’Union pourra faire progresser le débat. Pour d’autres capitales, il s’agit à l’évidence de s’en tenir uniquement à une approche strictement sécuritaire.

Jean-Pierre Stroobants (Luxembourg, envoyé spécial)

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