Les actions coup de poing de militants identitaires se sont multipliées durant ces derniers mois à Bordeaux, au point de qualifier la ville de nouveau bastion de l’extrême-droite en France. Si les groupuscules locaux de cette mouvance semblent peu fournis, ses activistes surfent sur les succès électoraux du Rassemblement national et l’entrée en politique d’Eric Zemmour. L’arrivée de la gauche à la mairie, et quelques décisions symboliques comme la suppression du sapin de Noël, les a poussé à mener des opérations, notamment des campagnes de harcèlement sur internet.

Un peu avant 22h, samedi 22 avril, Bertrand Gautier, maire de Fargues-Sainte-Hilaire, apprend qu’un rappeur d’extrême-droite se produit dans la petite salle municipale de sa commune. L’élu se rend sur place pour en avoir le cœur net :

« Je ne connaissais cette personne ni d’Eve ni d’Adam, explique l’édile. Je suis allé sur place pour voir comment ça se passait. J’ai pris la parole pour rappeler que cette salle n’était pas faite pour des réunions politiques et que dans la convention passée avec la société qui l’avait louée, MK Music, il était question d’une soirée dansante avec des personnes à mobilité réduite et des personnes âgées. »

Le maire n’a pas empêché le concert de poursuivre et est reparti « au bout de quelques minutes ». Il évoque « une quarantaine de personnes » dans la salle, « une ambiance tranquille à part une personne éméchée à la bière ». « On ne peut pas parler de foule, il y avait deux ou trois rangs devant la scène » précise-t-il.

A 19 euros le billet, la recette de la soirée pourrait frôler les 1000 euros si on compte la vente des disques et autres produits. Avec la location de la salle, selon le maire pour « quelques centaines d’euros », l’affaire n’est sans doute pas déficitaire.

« Dédiaboliser l’extrême-droite »

Mais la tenue du concert relève plus de l’avancée des idées de l’extrême-droite que de sa rentabilité. Bordeaux et sa région, depuis quelques mois, semble s’inscrire sur la liste des villes où l’idéologie identitaire progresse. Olivier Escots, l’adjoint au maire de Bordeaux en charge de la lutte contre toutes les discriminations se dit inquiet :

« Il y a une série de faits qui traduisent une activité plus importantes de certains groupuscules dans l’espace public. Ces groupuscules se sentent légitimés par des débats entretenus sur certains médias qui font le choix de dédiaboliser l’extrême-droite. »

Cependant, l’annonce de la venue du rappeur Millésime K n’a pas inquiété plus que ça le maire de Bordeaux, où le concert avait été initialement annoncé. Pierre Hurmic a certes rappelé que « les idées de l’extrême-droite [n’étaient] pas les bienvenues à Bordeaux, terre de tolérance et de modération », mais il estimait par ailleurs peu judicieux de « faire de publicité à ce genre de personnages qui rassemble 50 personnes ».

Il n’en faut pourtant pas plus pour motiver les agissements et les actions constatées ces derniers mois dans la capitale girondine. Nos confrères de Médiapart relèvent au passage un salut nazi durant le concert de Fargues-Sainte-Hilaire. Signe que ce type d’événements décomplexe les militants néo-nazis, même si le rappeur lyonnais a condamné ce geste le lendemain sur les réseaux sociaux.

Actions en chaîne

Bien avant, Bordeaux a connu une ratonnade dans le quartier Saint-Michel en juin 2022 menée par Bordeaux Nationaliste (groupuscule aujourd’hui dissout dont des ex-membres ont créé La Bastide Bordelaise sur la même idéologie), et dont les responsables connaîtront ce mardi leur verdict. En juin également, les provocations d’un groupe anti-LGBT, dont des membres de Bordeaux Nationaliste, ont perturbé la marche des fiertés, occasionnant des poursuites.

Après l’été, l’activité reprend avec des tags racistes sur les murs de la mosquée de Pessac en octobre suite à la mort de la jeune Lola, puis d’autres sur les murs du local de l’association ASTI début décembre, et d’autres sur celui de SOS Racisme et La Cimade quelques jours plus tard, tous signés Action directe identitaire.

Toujours en décembre, une descente de militants cagoulés et armés de barres de fer avait pour but de perturber une intervention des députés LFI Louis Boyard et Carlos Martens Bilongo à l’université Bordeaux-Montaigne… Les actions se multiplient et s’accélèrent. Les enquêtes et les auditions démontrent par la suite que certaines personnes ont participé à plusieurs actions.

« Certes, Bordeaux n’est pas sous la même emprise que d’autres villes de France comme Lyon ou Lille, constate Pierre-Antoine Cazaux, président de la Ligue des Droits de l’Homme de Bordeaux. Ce qui nous inquiète c’est la vitesse de progression. On est passé d’une situation relativement calme à un degré assez fort en quelques mois. »

Une ligne plus dure chez Zemmour

« Depuis la campagne présidentielle, il y a des discours qui ont libéré la parole et les réseaux sociaux ont ouvert les vannes pour permettre des délits commis sous le coup de l’anonymat », commente Olivier Escots.

La candidature d’Eric Zemmour et l’arrivée de son parti Reconquête! sur la scène politique a effectivement joué un rôle prépondérant. Celui-ci a donné de l’espoir à des radicaux jusqu’ici forcés de se contenter du Rassemblement national. La ligne plus dure du polémiste a donné un nouveau débouché politique à une frange de la droite extrême locale qui ne se reconnaissait plus ni dans le parti de Le Pen version Marine, plus libérale sur les questions de société et jugée trop molle sur les questions identitaires, ni dans la droite traditionnelle affaiblie et aspirée par l’arrivée d’Emmanuel Macron.

Une antenne girondine Reconquête!, menée par Dany Bonnet, s’est rapidement formée pour défendre ces principes. Lors d’un rassemblement devant la cour Mably début décembre 2022, ses militants bordelais ont protesté contre la vente de photos par le Collectif Bienvenue au profit de l’association SOS Méditerranée.

Reconquête! Bordeaux a également été de la campagne contre l’atelier de « maquillage sensoriel » animé par une drag queen à la Médiathèque de Bordeaux, mercredi 8 février 2023. Une semaine plus tôt, le 30 janvier, son coordinateur local avait signé un tweet évoquant un « homme en jupe » intervenant auprès des enfants. Il était venu lui-même distribuer, avec deux autres militants, des tracts appelant à « protéger nos enfants ».

Les Zemmouriens bordelais espéraient lancer une polémique similaire à celle déclenchée par l’organisation du Cabaret Baby Party à Blonde Venus, salle de spectacle associée à l’I.Boat aux Bassins à flots, à Bordeaux. Cette polémique avait été relayé dans l’émission « Touche pas à mon poste », de Cyril Hanouna, avec un débat sur « une soirée pour enfants mettant en scène des drag-queens ». L’événement a cependant eu lieu le dimanche 11 décembre.

Un buzz sinon rien

L’animateur vedette de CNews est régulièrement « tagué » sur les réseaux sociaux pour faire monter en épingle ce type d’affaires pour peu qu’elles répondent à la ligne contestée de son émission. Cela a été le cas en octobre dernier pour une affaire d’agression d’une fillette par un autre enfant à l’école Paul-Bert, sans que l’alerte aboutisse.

Capture écran

Le même procédé de tag est employé pour alerter le réseau Parents vigilants. Celui-ci, qui se présente sur son compte twitter comme le « réseau de parents engagés dans la campagne #ProtegeonsNosEnfants lancée par @Reconquete_off en septembre 2022 », ou encore comme rempart à « l’idéologie “woke” et l’islamisme [qui] s’infiltrent partout dans les établissements scolaires ».

En Gironde, « Parents vigilants » ne chôme pas et vise particulièrement « la propagande LGBT » et le milieu des drag-queens, ainsi que toute initiative de sensibilisation à l’immigration. Le principe est simple : déclencher une campagne de contestations et de harcèlements jusqu’à empêcher la tenue de l’événement relevé.

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La méthode mise en place par les militants d’Eric Zemmour a fait ses preuves en novembre faisant interdire une sortie scolaire à Calais, ville au centre de la crise migratoire en France, pour un projet pédagogique baptisé « exil et frontières ». Une « stratégie politique » qu’analyse la politiste et socio-historienne, Magali Della Sudda, pour Rue89 Bordeaux :

« Au lendemain de la défaite de Zemmour [à l’élection présidentielle, NDLR], les jeunes professionnels de la communication politique sur les réseaux sociaux, en lien avec des identitaires, que le candidat avait réussi à mobiliser, se sont dit que la bataille allait se poursuivre ailleurs. Le combat, pour eux, est devenu métapolitique et culturel. Et pour en découdre autrement, cette méthode politique s’est développée en vue d’entretenir l’idéologie. »

Le hashtag, arme d’attaque

Rameuter par Parents vigilants, ou pas, l’habitude de harceler sur les réseaux sociaux est devenue une technique convenue. L’école Paul-Bert, par exemple, a connu une campagne de dénigrement sur internet souvent de la part de personnes qui n’habitent pas la région.

Capture écran des avis sur la page Google de l’école Paul Bert

Sur la page d’accueil du site Parents Vigilants, on retrouve dans sa vidéo de présentation Agnès Marion. Cette ancienne du Rassemblement national et proche de Marion Maréchal Le Pen, exclue depuis le ralliement de sa mentor à Eric Zemmour, roule dorénavant pour Réconquête!. Elle a été une figure de la Manif pour tous, mouvement opposé en 2012 à la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de personnes de même sexe en France.

Selon Magali Della Sudda, elle est la fondatrice du cercle Fraternité, « un think tank destiné à irriguer le Rassemblement bleu Marine et à préparer le programme pour l’élection présidentielle de 2017 » comme l’écrit la chercheuse bordelaise. « Cette forme de “fémonationalisme” est à comprendre dans une perspective conservatrice [qui] participe d’un projet politique conservateur qui vise à consolider les normes de genre en reconnaissant le rôle spécifique des femmes dans la production et la reproduction de la nation ».

Agnès Marion a tout naturellement relayé la campagne contre l’événement du Cabaret Baby Party à Blonde Venus avec le hashtag ProtegeonsNosEnfants :

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« Un activisme de clavier »

Ces personnalités françaises de l’extrême-droite, qui soutenaient Le Pen en 2017 et « misent désormais sur Zemmour », confirme Magali Della Sudda, s’engagent dans « un activisme de clavier et de réputation » qui peut avoir une influence sur les villes… sans jamais y mettre les pieds.

« On n’est pas sur une communication artisanale. Il faut comprendre que dans la communication de ces réseaux, il y a de vrais professionnels et de vrais pros de com politique et certains d’entre eux ont un pied dans le monde de l’influence et les réseaux sociaux. Leur activisme est moins un activisme de rue qu’en ligne où ils vont s’attacher à détruire la réputation de l’adversaire pour faire du buzz, pour mettre à l’agenda politique leurs thèmes. Pour ensuite que des candidats conservateurs ou des hommes politiques de droite puissent se positionner. Ils ont d’autant plus intérêt à faire monter la pression sur ces petits sujets à buzz, parce que socialement l’extrême droite n’a rien d’autre à proposer. Plus on fait monter le buzz en local, plus on a des chances d’être repris en national. C’est une vraie stratégie », poursuit Magali Della Sudda.

Parmi ces groupes d’influenceurs, « qui mènent une stratégie de reconquête en dehors des urnes », on peut retrouver également Les Corsaires. Dans la presse d’extrême-droite, celui-ci est présenté comme « un groupe de volontaires engagé dans la lutte pour la liberté d’opinion ». A croire qu’il s’agit de défendre seulement la liberté de la leur quand on retrouve parmi ces membres Thaïs d’Escufon (ex-porte-parole de Génération identitaire), Alice Cordier (porte-parole et militante du collectif d’extrême-droite Némésis), Baptiste Marchais (youtubeur viandard, viriliste et identitaire), Julien Rochedy (ancien RN aujourd’hui polémiste), ou encore le zemmourien Stanislas Rigault.

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Front commun

De son côté, le Rassemblement national évite de se positionner radicalement sur ces questions. Dans l’espoir de normaliser son image, il reste à l’écart sans pour autant renier ses valeurs nationalistes et identitaires. Et cette stratégie semble payer. Après les 41,45% de Marine Le Pen au deuxième tour de la présidentielle en 2022, son parti a réalisé une percée historique aux législatives, 89 sièges à l’Assemblée nationale, dont deux conquis en Gironde par des figures locales : Edwige Diaz et Grégoire de Fournas.

Ce dernier s’est rapidement illustré avec des propos racistes à l’Assemblée nationale. S’adressant au député Nupes, Carlos Martens Bilongo, il est l’auteur de la tirade « Qu’il(s) retourne(nt) en Afrique », reprise mot à mot dans un tag sur les murs d’Asti. La seconde, fidèle mariniste, s’emploie au contraire à cultiver la ligne de dédiabolisation du parti – elle a ainsi tenté de manifester son soutien au Planning familial 33 après la dégradation de ses locaux à Bordeaux, malgré l’hostilité de nombreux élus et militants du RN envers cette association.

Pourtant, si Marine Le Pen affiche sa volonté de prendre ses distances avec ces activistes d’extrême-droite, son parti est sans conteste influent dans ces groupuscules présents sur le terrain, où lepenistes et zemmouriens font front commun. Auditionnés dans l’affaire de Saint-Michel, les huit militants de Bordeaux Nationaliste ont déclaré être ou avoir été partisans du FNJ (Front national de la jeunesse devenu Rassemblement national de la jeunesse-RNJ), comme de Génération Z. Cette dernière mouvance a également recueilli, surtout pendant la campagne présidentielle, de nombreux membres de l’Action Française.

Pas d’hooliganisme à Bordeaux

Malgré la présence historique du mouvement royaliste à Bordeaux et d’autres courants intégristes ayant pour chapelle l’église Saint-Eloi, l’activisme de l’extrême-droite était circonscrit dans une ville où la mouvance anti-fa a toujours réussi à prendre le dessus.

Outre « le ménage » qui a été fait les samedis des Gilets jaunes quand des manifestants d’extrême-droite ont été chassés des défilés, les supporters des Girondins ont également toujours été préservés d’un certain hooliganisme. Dans une enquête du journal L’Equipe (en collaboration avec Street-Press), on peut lire qu’ « à Bordeaux et Saint-Étienne, les quelques tentatives ont été de suite réduites à néant ».

« Les Ultras sont très marqués par une présence d’antifas et de partisans de l’extrême-gauche, confirme Maxime, un membre des supporters des Girondins. Nous avons toujours fait en sorte que l’extrême-droite ne s’infiltre pas, parce qu’elle ne propose que des actions violentes, comme on peut le voir à Lille avec Losc Army, à Reims avec MesOs ou à Strasbourg avec Offender. Il y a eu une tentative avec un groupe qui s’est fait appeler La Meute en 2011. Ils ont été interpellés et jugés pour des violences envers les supporters de Montpellier lors d’un match à Bordeaux et on en n’a plus entendu parler. »

Longtemps gouvernée par les gaullistes Chaban-Delmas et Juppé, la mairie de Bordeaux a également œuvré pour calmer les ardeurs de l’extrême-droite. En janvier 2014, Alain Juppé n’a pas hésité à faire interdire le spectacle de Dieudonné, assisté par la Préfecture.

Mais il a parfois fait des concessions aux catholiques intégristes, frange de l’électorat de la droite locale. En janvier 2002, la mairie de Bordeaux a effectivement signé une convention avec l’association Eglise Saint-Eloi, connue sous le nom d’Institut du bon pasteur de la fraternité Saint Pie X, à l’époque excommuniée par Jean Paul II (et réintégrée en 2009 par Benoit XVI).

« Bagarre bagarre prière »

En avril 2010, un documentaire de l’émission Les Infiltrés met en lumière les liens entre la paroisse avec le groupuscule d’extrême droite bordelais Dies Irae et le groupe scolaire Saint-Projet. Dans cette école hors contrat, les chants nazis antisémites étaient régulièrement entendus.

L’Eglise Saint-Eloi a toujours été l’arrière-garde du front de l’extrême-droite bordelaise. Ses fréquentations aujourd’hui ne sont toujours pas exsangues de tout reproche. Sur la liste de ses invités réguliers, l’abbé Matthieu Raffaray occupe une bonne place. Pour la bonne raison que ce prêtre français est l’assistant du supérieur général de l’Institut Bon Pasteur.

Ce quadragénaire est une figure du catholicisme intégriste français que les animateurs de l’extrême-droite s’arrachent. Outre ses accointances avec le youtubeur identitaire Baptiste Marchais, avec qui il défend un « catholicisme viril », il est le créateur du hashtag « bagarre bagarre prière » et s’affiche régulièrement avec armes à la main, aussi bien un fusil ou une épée.

Soutien d’Eric Zemmour à la présidentielle 2022, l’abbé Raffray distille des messages encourageant la croisade sur un compte instagram suivi par plus de 32000 fans : « Faites la guerre, pas l’amour. » Sur son compte, on le voit régulièrement en vadrouille à Bordeaux. Quand il n’anime pas la messe à Saint-Eloi, il est en terrasse où il partage une pinte de bière avec l’abbé bordelais Guillaume Touche et un hashtag #bièrebagarreprière, comme ci-dessous en mai 2021.

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La sapin

Durant le confinement, les deux curés étaient notamment invités pour débattre d’un sujet sans équivoque : « La virilité à l’heure du féminisme. » En direct du séminaire du Bon Pasteur à Courtalain, l’abbé Touche fustige le féminisme actuel qui veut « nier l’existence des sexes pour établir un terreau commun où on peut choisir ce qu’on veut être »… « jusqu’à anéantir le virilisme » complète l’abbé Raffray.

Le catholicisme intégriste développe également ses activités dans des cercles privés. Le château Pique-Caillou a accueilli en 2018 des écrivains proches de l’extrême droite et du Rassemblement national pour rendre hommage à Dom Gérard, moine et militant anti-avortement. La manifestation intitulée « Lire dans les vignes » était organisée avec la participation d’une librairie en ligne girondine, « Livres en Famille » installée à Préchac dans les locaux d’une autre librairie, Les Buissonnets, à l’origine de la conférence d’Éric Zemmour à l’Athénée municipal de Bordeaux en 2016. Livres en famille est la nouvelle formule de la librairie Saint-Jacmes, auparavant installée au pied de la Grosse cloche rue Saint-James… en face de l’église Saint-Eloi.

L’arrivée de la gauche et de l’écolo Pierre Hurmic n’étaient pas pour plaire aux catholiques intégristes, encore moins quand l’annonce de la suppression du sapin de Noël de la place Pey Berland a été annoncé par le nouveau maire. L’Action Française, comme Bordeaux Nationsaliste, ont rapidement manifesté leur opposition, voire leur colère, à cette décision.

Le choix du maire a sans doute fait sauter les digues dans des réactions où la violence est plus ouvertement exprimée. Si Pierre Hurmic s’inquiète de l’augmentation de ces actions coup de poing, il se réjouit en parallèle qu’aucun élu d’extrême-droite ne siège au conseil municipal.

Photo de Une: facade de l’ancien collège Fieffé (Ph JF Meekel)

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