Par décision du capitaine, je devins ainsi le “taleb” de ces “élèves” adultes dont le statut était particulier : en réalité, ils étaient salariés de l’armée française, et donc combattaient les rebelles du FLN… Les Chambi rejoignaient leur maison dans le village et les Réguibats campaient à proximité du bordj dans leur Khaimas[1], avec femmes et enfants. Mes promenades du soir ou du dimanche m’ont souvent conduit vers leur campement. Et j’étais invité, assis sur des tapis, à boire les trois verres de thé à la menthe, selon un rite immuable : la bouilloire sur un petit feu de bois alimenté par la femme, la boite de thé chinois en fer blanc, la poignée de menthe fraîche récoltée dans le jardin de l’oasis et le pain de sucre conique que l’on casse à l’aide du cul d’un verre. Trois verres, en effet : le premier très sucré ; on rajoute de l’eau bouillante dans la théière pour le deuxième verre puis le troisième verre. On savoure en silence, à l’entrée de la tente, dans la contemplation muette du paysage minéral. Sur la hammada [2]déserte où se détachent quelques zéribas[3] et d’autres Kheimas, des silhouettes se découpent. On se salue : “salamaleikoum ! Aleikoum salam !” Venant du village proche, des voisins s’acheminent vers leur tente.

Palmier-dattier (photo PH)

                                 Flâner dans l’oasis

A la mi-mai, je délaisse la chambrée pour m’installer au bordj Claverie, situé sur une colline à proximité du poste de commandement. Je dispose d’une chambre individuelle, près de l’atelier de réparation des 4/4 et camions du peloton porté, je suis ainsi disponible pour répondre aux demandes de plein d’essence…

A la CMS, pas de permissions. Où irions-nous ? Quand le travail est fait, les méharistes ont quartier libre. Nos randonnées nous conduisent généralement vers l’erg qui domine à l’horizon lointain. Pour parvenir au pied des immenses dunes, il nous faut traverser la hamada, plateau caillouteux et désertique, à l’horizon duquel se profilent les dunes rosâtres. La marche en naïls[4] est rendue pénible en raison du fesh-fesh, qui craque sous les pas. Plus fréquemment, nous allons flâner dans l’oasis, dont la verdure et la fraîcheur détendent de journées parfois bien chaudes.

A quelques kilomètres du bordj se situe l’ancien ksar[5] Tabelbala, aujourd’hui en ruine mais qui, situé sur un piton rocheux, témoigne d’un passé de résistance aux tribus qui empruntaient ce couloir entre l’erg El Atchane et le Kahal Tabelbala. Il est fréquent que lors de nos sorties nous découvrions des vestiges archéologiques, pointes de flèches et bifaces en particulier. Autres témoignages d’un passé beaucoup plus ancien où la région était verdoyante, riche de cultures et de gibier…

puits d’accès à la foggara (photo PH)

                           Les foggaras, canalisations souterraines

Autre attraction des marcheurs, les foggaras,[6] ces canalisations souterraines qui, sur des kilomètres, acheminent l’eau douce de la nappe phréatique vers les jardins de la palmeraie. Il n’est pas possible en effet d’utiliser l’eau saumâtre des puits de l’oasis ; elle est cependant pompée pour remplir la piscine du bordj. Une foggara peut avoir un développement de 2 à 10, voire 15 kilomètres. Les canalisations suivent une pente légère (quelques millimètres de dénivelé par mètre) et courent à environ 5 ou 10 mètres sous la surface du sol, jusqu’à arriver à fleur de sol dans les jardins. La foggara proprement dite a un diamètre suffisant (1 m à 1,20 m) pour permettre le déplacement d’un homme courbé, travailleur progressant d’aval en amont au moment du percement, et ouvrier circulant pour effectuer des travaux d’entretien. En surface, les cônes de déblais ou les ouvrages maçonnés jalonnent le trajet de la foggara (et de l’eau) entre la nappe et le bassin de réception. Construits tous les 12 à 15 mètres, ces cônes protègent l’orifice en même temps qu’ils permettent de surveiller l’écoulement et, au besoin, de descendre dans la foggara pour déblayer le point précis de la galerie qui viendrait à être obstrué. Quelques-unes de ces constructions sommaires subsistaient encore sur les foggaras de Tabelbala en 1962. Que sont-elles devenues 50 ans après ? Au débouché de chaque canalisation dans la palmeraie, l’eau est reçue dans de petits bassins. Son débit est soigneusement mesuré avant qu’elle ne reparte pour être parcimonieusement redistribuée entre les jardins, moyennant le versement d’un écot par les propriétaires. A la sortie du bassin de réception, l’eau passe alors par une “chebka” (= grille), qui est une plaque de cuivre – ou de terre cuite – percée de trous, le “kassis” ou “kesra” (= peigne), dispositif répartiteur, qui permettra la redistribution de l’eau de la foggara calculée en doigts ou en demi-doigts, selon le cas ; elle peut alors s’en aller par de minuscules rigoles (“seguia “) qui parcourent la palmeraie et la conduisent vers les jardins.

Ces extraordinaires systèmes de captage et d’adduction d’eau d’irrigation existent depuis le 1ersiècle de notre ère selon le modèle existant dans certaines régions de la Mésopotamie. Pour couvrir les besoins en eau et lutter contre l’aridité importante de la terre sans laisser prise à l’évaporation, parfois considérable dans le Sahara, il fallait en effet trouver un moyen d’irrigation adapté.

                              Paul Huet

A suivre : le chameau à tout faire


[1] La khaïma (la « tente » en arabe) est la tente traditionnelle utilisée par les nomades dans les zones désertiques et arides de l’Algérie, Mauritanie, Maroc et les pays du golfe persique. Dans la société sahraouie, le terme khaïma désigne aussi la notion de famille, foyer, voire la tribu. (source : Wikipédia)

[2] Une hamada, ou hammada, désigne un plateau rocailleux rencontré dans les régions désertiques telles que le Sahara. Elle est le plus souvent composée de calcaires lacustres ou de croûtes calcaires…

[3] Zériba : hutte en palmes.

[4] Naïls : sandales sommaires

[5] Ksar : village fortifié

[6] Foggara : voir croquis

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