La veille, jour de Pentecôte, la compagnie avait pris une journée de repos. Le soleil qui écrasait les dunes de l’erg Er Raoui avait calfeutré une bonne partie de la troupe dans les chambrées. Rares étaient ceux qui osaient s’aventurer sur la place d’armes, même l’ombre des koubbas ne procurait que peu de fraîcheur. La nuit avait cependant rafraîchi l’atmosphère, procurant une agréable sensation de bien-être.

Ce lundi de Pentecôte avait commencé comme un jour ordinaire avec ses tâches à réaliser sous la même chaleur accablante. Un jeune récemment arrivé au bordj avait dû être évacué vers Alger par un C 47 venu spécialement le rapatrier vers des horizons plus cléments.

                                                           Chicaya

Soudain, en fin de matinée, des bruits confus parviennent du village qui jouxte le Bordj. L’une des sentinelles postées aux quatre angles des remparts envoie prévenir le capitaine Cosse. qui fait sonner le clairon et ordonne à chacun de prendre armes et chargeurs de cartouches. Chacun des méharistes obtempère à l’ordre, ignorant ce qui se passe à l’extérieur et craignant une attaque d’un commando de la Willaya 3. Mais aucune détonation n’a retenti. Par-delà l’enceinte du bordj parviennent des cris, des échauffourées… Cinq hommes sont désignés et, sous le commandement d’un lieutenant, sortent du bordj puis se dirigent vers le village.

En réalité, une chicaya [1]entre Maures Réguibat et Chambis a mis en émoi tout le village et la compagnie. Pour faire bref, disons que le caïd des Chambis veut prendre la femme de l’esclave noir d’un Réguibat. Quelques membres de la tribu réguibat tombent sur les Chambis à bras raccourcis, mais la femme est emmenée à la CAS. Le lieutenant commandant la CAS est menacé par les Maures. La femme est transférée à la mairie et de là, le caïd maure la prend chez lui. L’esclave noir vient se plaindre à la CAS et auprès du médecin. Maures et Réguibat en viennent aux couteaux. La compagnie méhariste est en état d’alerte, puis on parlemente et tout rentre dans l’ordre qui est celui de la coutume, non celui du droit… Il faut en effet préciser qu’à cette époque, les Réguibat achetaient encore des esclaves noirs, venant d’Afrique Occidentale (actuel Mali) par les routes du sel, afin de garder leurs troupeaux de chameaux. En 1960, un esclave valait 6 chameaux, une fortune ! Le Maure avait tout droit sur son esclave et sa famille. L’administration française, pour ne pas s’attirer d’ennuis avec ses fidèles goumiers, fermait volontiers les yeux sur ces pratiques contraires aux droits de l’homme…

Bagne de Tinfouchy

                       Tinfouchy, le bagne des soldats du refus

A Tinfouchy, la CMS gérait un bordj, essentiellement un dépôt d’essence pour le ravitaillement du peloton porté, et une section disciplinaire qui accueillait des jeunes appelés récalcitrants au service armé, “soldats du refus”, délinquants, antimilitaristes, opposants politiques, généralement communistes, objecteurs de conscience… Il faut rappeler que le statut d’objection de conscience n’a été mis en place qu’après 1962. Le bordj Tinfouchy fut pour ces jeunes un véritable bagne d’où toute tentative d’évasion était impensable. Ils étaient soumis à une discipline rigoureuse et, à toute tentative de rébellion, enfermés dans une baraque en tôle, située en plein soleil au centre de la cour du bordj.

Nous étions à quelques jours de l’indépendance de l’Algérie. Il fallait penser à quitter les bordjs, casernes et fortins sans laisser quoi que ce soit à l’ALN [2]qui prendrait la suite en occupant les lieux. Le capitaine commandant la compagnie décida d’envoyer à Zegdou une escouade chargée de ramener les fûts d’essence et de kérosène à la CMS. Comme responsable du dépôt d’essence, je fus chargé de coordonner l’opération de transfert des fûts. Nous partîmes le 29 juin à 10 heures du soir avec un camion Berliet “gazelle” et deux GBO. Afin d’éviter la barre montagneuse infranchissable du Kahal Tabelbala, le trajet imposait de prendre la piste de Béchar qui remonte vers le nord puis, aux Oglats Béraber, d’obliquer vers l’ouest afin d’atteindre Zegdou à la frontière du Maroc. Le trajet de nuit permettait de ne pas souffrir de la chaleur. A 1 heure du matin, nous nous arrêtons au col Robert et dormons dans les camions. Nous repartons vers 7 heures et arrivons à Zegdou à 1 heure de l’après-midi. Le chargement des 200 fûts s’effectue dans l’après-midi du samedi et le dimanche.

                           Enlisement sur la piste

Le retour, dès le lundi matin 6 heures, laissait facilement penser à une opération de routine, mais une heure après notre départ, un camion, malmené par la piste, laisse tomber trois fûts qu’il faut remonter sur le plateau. Le pneu avant du second camion crève. Réparation malaisée sous la chaleur torride. Après des kilomètres de hammada sans d’autres ennuis, nous parvenons aux dunes qu’il faut franchir sur une piste instable, essentiellement constituée de fesh-fesh. La piste est quelque peu étroite et demande au chauffeur une attention de chaque instant pour ne pas s’ensabler. Dans une légère courbe, le GBO de tête rogne le bord sableux de la piste et sa roue avant gauche va s’enliser irrémédiablement, provoquant une gîte inquiétante du véhicule. Nous sommes encore trop loin de Tabelbala pour appeler un camion de dépannage. Il nous faut dégager l’engin par nos propres moyens. A l’aide d’une rampe, les 1OO fûts sont déchargés sur le côté de la piste. La roue est dégagée du sable et l’on parvient à placer dessous les “plaques à sable”, puis le chauffeur reprend le volant avec quelque appréhension et remet son engin sur le dur de la piste. Les fûts sont remontés sur la plate-forme du camion. L’opération a duré 7 heures… Au moment de partir, l’un des gars, au moment de remonter dans la cabine se fait piquer au talon par un scorpion. Rapides soins d’urgence en attendant le retour. Vers 9 heures du soir nous repartons. A minuit apparaissent les lumières du bordj où nous nous sommes attendus avec impatience. Le blessé est soigné par le capitaine médecin. Fin d’une longue journée…

drapeau algérien

                                      L’indépendance

Le lendemain, mardi 3 juillet, la population du village fête son indépendance. Le drapeau du FLN, qui deviendra celui de l’Etat Algérien, flotte sur la mairie, la mosquée et au-dessous de la porte de chaque maison. Le village est en liesse. Nous évitons de nous montrer dans les rues.

Le bordj reste territoire français sur une terre désormais algérienne. Le 14 juillet sera fêté comme il se doit par une prise d’armes au bordj Clavery qui domine le village : présentation des nouveaux incorporés au drapeau de la Compagnie, défilé au monument aux morts puis au bordj d’en bas, sous l’œil narquois des indigènes et vin d’honneur offert par le commandant sous les arbres de l’espace de commandement.

Alors que chacun sait qu’il faudra remettre les bordjs à l’ALN, désormais autorité militaire du pays, curieusement, un contingent de 30 nouvelles recrues nous arrive par l’avion postal le mercredi 25 juillet. Dans quel but ? Nul ne sait. Mais ce qui nous préoccupe en cet instant, c’est que l’avion a oublié de nous acheminer les provisions pour la semaine. Il nous faut à nouveau tuer un chameau pour nourrir un effectif désormais passé à 90 soldats européens. Le cochon, grassement élevé et choyé par les soins de notre cuistot dans une case de l’oasis, est également sacrifié. D’ailleurs, que fût-il devenu après notre départ?

Paul Huet

A suivre : la quille


[1] Chicaya : querelle

[2] ALN : Armée de Libération Nationale

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