Pour l’écrivain et journaliste russe, le régime de Poutine, après avoir entraîné le pays et le peuple dans une guerre que personne ne voulait, tente de «souiller» tout le monde et d’étaler la responsabilité.

La lettre Z, devenue le symbole de l’armée russe, sur un écran publicitaire à Saint-Pétersbourg. (AP)

par Dmitry Gloukhovsky

Pourquoi le Kremlin nous intime-t-il d’appeler cette guerre une «opération spéciale» ?

Parce que personne en Russie ne voulait la guerre. Parce que tout le monde avait peur de la guerre. Parce que la guerre, ce sont des gens qui quittent leurs maisons vivants et des cercueils de zinc qui reviennent. Des ruines fumantes à la place de villes fleuries. Parce que la guerre c’est la peur éternelle. La pauvreté. La faim. C’est une folie collective.

Cette guerre n’a pas été voulue par les gens ordinaires qui la paient avec leurs têtes. Avec leurs familles brisées, détruites. Ni par les entreprises qui la paieraient par l’effondrement. Elle n’a pas été souhaitée non plus par nos soi-disant élites qui vont être coupées du monde et perdre leurs mangeoires. La nation entière ne voulait pas la guerre, car elle a mis fin à la vie normale et inauguré une existence sous loi martiale.

La guerre à l’Ukraine a été déclarée par Poutine, personnellement. Une heure durant, sur toutes les chaînes, il a expliqué au peuple pourquoi la guerre était indispensable : uniquement parce que l’Ukraine est un sous-Etat, qui, par définition, ne mérite pas d’exister. Une aversion personnelle, c’est tout. Il n’y avait aucune autre raison pour la guerre, le reste n’était que des prétextes.

Poutine voulait pour lui seul la gloire dont cette guerre le couronnerait. Il comptait sur une guerre éclair : le jour où l’invasion a commencé, les émissions de propagande télévisées promettaient avec des rires extatiques la prise de Kiev avant le déjeuner. En revanche, Poutine n’était pas prêt à assumer seul la responsabilité.A lire aussiTRIBUNE

C’est pourquoi, avant le début de l’invasion, il a réuni le Conseil de sécurité de Russie – tous ceux qui auraient pu dire par la suite «je ne savais pas» – et a mis ses membres au pied du mur. Plus que cela, il les a forcés à dire à haute voix, «je suis pour». Pour souiller tous ceux qui auraient pu tenter de négocier la paix avec le monde séparément. Ce n’est pas moi, a dit Poutine au monde. C’est nous – tous ceux qui dirigent réellement la Russie. Il n’y a personne ici avec qui l’Occident puisse négocier. De sorte que si un jour se tient une audience à La Haye, tout un groupe de personnes sera sur le banc des accusés.

Mais eux aussi avaient peur d’une telle responsabilité – il suffit de regarder la vidéo de la réunion du Conseil de sécurité. Il semble qu’ils n’aient même pas été informés à l’avance des plans de déclencher l’offensive. Pour les soulager de leur peur, il a été décidé d’étaler la responsabilité sur l’ensemble du régime. Les députés et les sénateurs n’ont pas été informés en amont non plus. Ils ont eux aussi été convoqués, placés devant le fait accompli, et amenés à prêter serment. Impossible de voter contre ou de s’abstenir. L’impuissance intériorisée et l’entraînement ont fait leur travail. Et encore – ils n’ont donné leur consentement que pour l’utilisation de l’armée russe sur le territoire des républiques pirates de Donetsk et de Louhansk.Portrait

Sauf que nos chars ne sont pas allés à Donetsk, mais à Kharkiv, Kyiv et Kherson. C’était donc bien une guerre – et le peuple n’avait pas été concerté. Au bout d’une semaine, il est devenu évident qu’à la place d’un Blitzkrieg contre de mythiques bataillons nazis, la Russie était engagée dans une grande offensive contre l’ensemble de l’armée ukrainienne et contre tout le peuple ukrainien. Les forces armées de la Fédération de Russie, marquées d’une étrange lettre Z, sont aujourd’hui embourbées. Nos pertes se comptent par centaines. Notre artillerie a commencé à tirer à l’aveugle, détruisant les zones résidentielles des villes ukrainiennes. On risque de bientôt parler de crimes de guerre.

Il a donc fallu transformer les crimes du régime en crimes du peuple tout entier. Pour souiller tout le monde. Pour que nous ne puissions pas dire que nous n’étions pas au courant ou pas d’accord, ils ont décidé de nous rendre complices.

L’hystérie cannibale qui se déploie dans tous les médias de propagande est précisément destinée à graver la lettre Z sur le front de chaque Russe. Elle est conçue pour décharger Poutine et son régime de toute responsabilité dans une guerre fratricide, la destruction de la paix en Europe, le retour à un passé cauchemardesque. Pour leur permettre de se cacher derrière les gens ordinaires. Pour convaincre l’Occident que ce n’est pas un groupe d’obsessionnels qu’il combat, mais le peuple russe tout entier. Pour prouver au peuple russe qu’il est celui qui mène une guerre de survie.

Pour salir tous les Russes, les autorités mettent en scène le soutien populaire. Ils organisent des rallyes automobiles avec des drapeaux frappés du Z dans quatre-vingts régions russes. Forment des Z sur la neige avec les enfants en phase terminale de l’hospice de Kazan, pour les prendre en photo depuis le ciel. Inventent d’urgence, post-factum, de nouvelles explications pour le bain de sang : l’Ukraine avait des armes chimiques, des armes bactériologiques, l’Ukraine voulait construire une bombe atomique, elle voulait attaquer la première. À n’importe quel prix, par n’importe quel mensonge, il faut prouver que ce massacre a un sens, qu’il est indispensable pour le peuple, et pas seulement pour le Kremlin.

Mais nous devons nous rappeler qu’en soutenant le Z, nous soutenons le bombardement et le pilonnage de villes ukrainiennes pacifiques. La destruction de centaines d’écoles. L’expulsion de deux millions de personnes de leurs foyers. La rupture des liens fraternels – tant au sein des familles qu’entre nos pays en général – pour toujours. Nous soutenons l’isolement sourd de la Russie du monde civilisé, son affaiblissement inévitable et sa transformation en une colonie de ressources de la Chine et sa technologie de camp de concentration numérique. Ceux qui gobent aujourd’hui la propagande doivent avoir à l’esprit que les Russes sont déjà considérés comme des envahisseurs dans le monde entier. Bientôt, nous serons également considérés comme des criminels de guerre. Et cela fera partie de notre histoire, pour toujours. Nous sommes tous souillés du sang des Ukrainiens, et de nos conscrits, envoyés faire des «exercices» en enfer.

Ce n’est pas notre guerre, et nous devons nous en souvenir. Nous devons le dire. Nous ne devons pas les laisser parler en notre nom.

Traduit par Veronika Dorman

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