Une femme passe devant un bâtiment endommagé par un bombardement à Marioupol, Ukraine. 13 mars 2022.
Une femme passe devant un bâtiment endommagé par un bombardement à Marioupol, Ukraine. 13 mars 2022. © Evgeniy Maloletka/AP Photo

Aucune aide humanitaire ou médicale extérieure n’a encore pu atteindre Marioupol, l’une des premières villes ciblées par l’invasion russe en Ukraine, le 24 février 2022. Certains membres du personnel de Médecins Sans Frontières (MSF) y vivent toujours tandis que d’autres ont réussi à fuir. C’est le cas de Sasha*. Désormais en sécurité, ce natif de Marioupol a accepté de raconter son quotidien quand il vivait encore sous les bombes dans la ville assiégée.

Je suis né à Marioupol et j’y ai passé toute ma vie. Une vie agréable. Mais en un instant, notre ville est devenue un véritable enfer. 

Aucun de nous ne réalisait ce qui se passait. On pensait que c’était juste à la télévision. Que quelqu’un empêcherait cette folie. Quand j’ai réalisé que c’était réel, cela m’a rendu malade, je n’ai rien pu manger pendant trois jours. 

Au début, les choses semblaient plus ou moins normales, en apparence. Ensuite, les bombardements ont commencé et notre monde s’est écroulé. Les bombes et les missiles détruisaient tout sur leur passage. Ils rythmaient nos vies et obnubilaient nos pensées. Les jours de la semaine se mélangeaient en un long cauchemar. 

Au cours des premiers jours, nous avons réussi à donner une partie du matériel médical de MSF à une structure de premiers secours de Marioupol. Mais lorsque le réseau électrique et téléphonique s’est arrêté, nous ne pouvions plus joindre nos collègues ni travailler. Les bombardements se sont intensifiés et notre seule préoccupation était de rester en vie, et de trouver une issue pour fuir. 

Comment peut-on décrire sa ville lorsqu’elle devient un lieu de terreur ? De nouveaux cimetières sont apparus dans quasiment tous les quartiers, même dans la petite cour du jardin d’enfants, près de chez moi. 

J’ai assisté à des scènes impensables, comme cette famille qui cuisinait dans la rue, devant leur maison, à quelques mètres de deux grands cratères causés par les obus qui avaient frappé une famille voisine quelques jours plus tôt.

J’ai été ému de voir autant d’aide et de bienveillance entre les gens. Moi, j’étais inquiet pour ma sœur. Elle était tellement stressée par les bombardements que sa montre de fitness affichait 180 battements de cœur par minute ! Mais au fil des jours, elle s’est adaptée. Nous avons déménagé trois fois pour trouver l’endroit le plus sûr possible. Nous avons fini par trouver un groupe de gens incroyables. Il faut se serrer les coudes dans ces moments-là. 

On essaye malgré tout de se raccrocher à des choses positives. Le 8 mars, nous avons célébré la journée internationale des droits des femmes. Quelqu’un a trouvé une bouteille de champagne. Une personne a improvisé un gâteau. Nous avons trouvé un peu de musique. L’espace d’une demi-heure, on a vraiment apprécié la fête. 

Mais la réalité nous rappelle vite à l’ordre. Chaque jour, nous tentions de fuir la ville, de démêler le vrai du faux parmi les rumeurs. Lors de nos tentatives, j’ai réalisé l’ampleur des dégâts : des cratères géants au milieu des immeubles d’habitation, des structures médicales et des écoles détruites, des abris effondrés. Je me suis rendu compte que nous étions finalement abrités dans une zone relativement épargnée par le confit. 

Une maison civile détruite par une roquette dans la ville de Marioupol. 24 février 2022.
 © Lorenzo Meloni/Magnum Photos

Une maison civile détruite par une roquette dans la ville de Marioupol. 24 février 2022. © Lorenzo Meloni/Magnum Photos

Un jour, on nous a dit qu’un convoi allait partir. Nous nous sommes engouffrés dans ma vieille voiture pour rejoindre le point de départ. Nous avons informé un maximum de personnes, mais il y a tant de gens que je n’ai pas pu prévenir à cause des coupures de réseau. 

Au moment du départ, c’était la panique. Il y avait des tas de voitures dans tous les sens. L’une d’elles transportait tellement de personnes qu’il était impossible d’en compter les passagers, le visage écrasé contre les fenêtres. Malgré le manque de carte et la peur de prendre une mauvaise direction, nous sommes parvenus à sortir de Marioupol. 

Quand j’ai eu Internet à nouveau, j’étais effondré en voyant toutes ces images de ma ville en flammes. Je ne parviens pas à trouver les mots pour décrire ce que je ressens. Un seul me vient : pourquoi ? 

Il m’est difficile de penser à toutes les personnes qui sont encore là-bas. Je suis mort d’inquiétude pour ma famille. J’ai essayé de retourner à Marioupol pour les évacuer, mais je n’y suis pas parvenu. Je n’ai plus aucune nouvelle d’eux. 

Cela fait un mois que ce cauchemar a commencé. Chaque jour, la situation empire. Chaque jour, les habitants de Marioupol tentent de se cacher dans des sous-sols ou des maisons en ruine. D’autres meurent à cause des bombardements et du manque de nourriture, d’eau et de soins de santé. 

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