Aïssa Maïga : « La question de l’eau est entêtante au Sahel »

Avec Marcher sur l’eau, Aïssa Maïga met sa sensibilité au service des habitants d’un village du Niger, dont l’existence est rythmée par la recherche et la préservation de la précieuse ressource.

Situé entre le Mali et le Niger, le village de Tatiste mène un combat de tous les jours pour quelques bidons d’eau, garants de la santé, de la sécurité, de la survie de ses habitant·es. Des crevasses striant la terre aride pendant de longs mois jusqu’aux étendues verdoyantes qui éclosent lorsque les pluies décident de tomber, Aïssa Maïga a filmé les quatre saisons vécues par les villageois·es, avec leurs joies, leurs doutes, leurs peurs, leurs peines. C’est un film de regards : celui du chef du village, conscient que « ce n’est plus comme avant » dans sa vallée de l’Azawagh ; celui inquiet de Houlaye, 14 ans, qui regarde sa mère quitter le village dans l’espoir de trouver un travail ailleurs ; mais aussi celui espiègle d’un enfant qui n’a pas résisté à la tentation de voler quelques gouttes d’eau pour se laver. Et le regard de tout un village lorsque l’eau jaillit des profondeurs de la terre. Oscillant en permanence entre le documentaire et la fiction, Marcher sur l’eau montre avec humilité et poésie les ravages concrets du changement climatique.

Comment avez-vous appréhendé le tournage de ce documentaire et la mise en images du changement climatique ?

Marcher sur l’eau, Aïssa Maïga, 1h29.Aïssa Maïga : Au départ, j’ai beaucoup hésité car je me demandais quelle serait ma plus-value sur un sujet aussi vaste que le changement climatique. Mon quotidien n’est pas exemplaire en termes d’écologie, je ne suis pas une citoyenne plus renseignée que la moyenne, je ne suis ni activiste ni climatologue. Je me sens concernée mais souvent dépassée, impuissante, et parfois plongée dans une grande anxiété face à ces enjeux. Cependant, c’était l’occasion de me hisser à la hauteur de ce sujet, dans un contexte géographique auquel je suis très attachée : le Sahel. Je suis née au Sénégal, je suis retournée très fréquemment au Mali, notamment dans les alentours de Gao, région de plus en plus aride. Parler de la question cruciale du manque d’eau m’a mise dans une posture de grande humilité car ma famille a vécu et subit encore les conséquences du changement climatique. Des ponts se dessinent dans mon parcours entre la France et l’Afrique de l’Ouest, j’ai la chance d’accéder à des moyens de production, de narration pour faire des films, alors je me suis dit que j’avais la responsabilité d’utiliser tout cela pour témoigner du contraste entre ces deux mondes.

« La possibilité d’aller à l’école dépend du temps qu’on passe à aller chercher l’eau. »

L’un des villageois dit cette phrase très forte : « Tout le monde se bat pour l’eau ! » Les femmes répètent au préfet : « Si nous avons de l’eau, les enfants iront à l’école. » En quoi l’eau est-elle la source de tout leur quotidien ?

La question de l’eau est centrale et entêtante. Elle habite tous leurs gestes du quotidien, que ce soit pour s’alimenter, faire à manger, avoir des aliments propres, ou boire, s’hydrater, se laver, mais aussi le fait d’avoir ou non la possibilité d’être assidu à l’école en fonction du temps qu’on est obligé de passer à aller chercher l’eau. Sans oublier la question de l’alimentation du bétail, des pâturages, de l’environnement, de l’extinction de certaines espèces… Les populations nomades comme les Peuls Wodaabe sont désormais forcées de se sédentariser, parce que les transhumances sont quasiment impossibles à cause de la raréfaction des pâturages due au manque d’eau dans les nappes phréatiques. Cette sédentarisation forcée engendre d’autres problèmes, notamment de sécurité alimentaire et de sécurité tout court. Les familles sont totalement éclatées car les hommes doivent partir seuls dans des endroits dangereux, afin d’alimenter et hydrater le bétail. Quant aux mères, elles partent seules aux quatre coins des pays voisins pour essayer de trouver des petits boulots, ou vendre des produits de leur fabrication pour subvenir aux besoins de leur famille.

L’un des fils rouges du film est le parcours du combattant que représente la réalisation d’un forage, un projet porté par l’ONG Amman Imman. Le village finit par obtenir de l’eau propre mais cela ne résout pas le manque d’eau chronique lié au changement climatique…

En effet, un forage répond à un besoin vital, lié à la survie immédiate des populations, mais y avoir recours systématiquement pose question car cela ne s’inscrit pas dans une politique de développement durable. Et les autorités du Niger veillent au respect d’une réglementation très précise, notamment sur la distance minimale entre chaque forage afin de ne pas surexploiter les nappes phréatiques. Ce qui est intéressant, c’est qu’une fois que la question du forage est réglée, cela permet à d’autres projets plus vertueux de voir le jour, comme la restauration des zones humides, ou des projets d’agroforesterie. Des retenues d’eau naturelles permettent aux mares de durer plus longtemps dans l’année, d’apporter de l’eau aux habitants et aux animaux, et même de relancer le cycle de l’eau qui va apporter de la pluie et garantir des pâturages locaux. Je n’ai malheureusement pas pu montrer tout cela dans le film car ces projets en sont encore à leurs prémices dans le village de Tatiste, personne ne pouvait les incarner à l’écran.

Les enfants et l’école ont une grande place dans votre film. Est-ce aussi pour souligner l’importance des générations futures sur ces problématiques ?

J’ai voulu regarder toutes ces implications à travers la trajectoire de Houlaye, cette jeune fille de 14 ans qui vit dans un monde totalement déséquilibré à cause d’une pollution mondiale en grande majorité due aux pays industrialisés. Cette adolescente se retrouve régulièrement seule à la tête de sa famille. Elle est très éloignée d’une Vanessa Nakate ou d’une Greta Thunberg, qui sont devenues des activistes de la lutte climatique. Houlaye n’a pas du tout les mêmes accès à l’information, aux connaissances sur l’état du monde et sur l’écologie. Et, autant que je sache, cela ne fait pas partie de ses priorités. Son urgence est de survivre au quotidien, d’aller à l’école, d’avoir la chance de faire un rattrapage scolaire à l’école du village, de faire des études. Son rêve est d’être fonctionnaire, de travailler dans un bureau, c’est-à-dire de ne pas être forcée aux exodes successifs comme le sont sa mère et sa tante pour vendre leurs médicaments dans les villes ou pays voisins. Elle rêve aussi d’avoir quatre enfants et d’avoir les moyens de bien les élever, de s’occuper de leur scolarité. Une scène du film montre l’instituteur qui fait un cours sur le réchauffement climatique. Ce discours est vraiment né du fait qu’un projet de forage était en train de naître au village, et qu’on faisait le film sur ce sujet. C’était la première fois que les enfants entendaient parler de changement climatique.

« J’espère que l’opinion occidentale est prête à faire des liens entre le racisme, l’écologie, les discriminations de genre… »

Votre film opte pour la sobriété : pas de voix off, pas de chiffres, pas de grands concepts sur le climat, contrairement à de nombreux documentaires sur les questions écologiques…

Pour ce film, je me suis servie de ma sensibilité, de mon métissage culturel, de mes souvenirs, et de toutes les connaissances engrangées au cours du tournage. J’ai adoré me servir des outils de la fiction en termes de narration, de dramaturgie, de construction de personnages, d’esthétique. Je voulais que les paysages soient restitués dans ce qu’ils ont de beau, de puissant et d’âpre. Que les visages du Sahel soient regardés de la même manière que je les regarde, parce que je les connais : empreints d’une très grande noblesse et de dignité. Il n’y a pas de notions techniques ou philosophiques sur le climat car l’histoire est portée par les personnes. C’est ce qui humanise les gens, et peut-être le sujet du changement climatique. Le problème est multidimensionnel, donc nous avons besoin de toutes les forces de la société : la sphère politique, les scientifiques, les activistes, les citoyens, le monde de l’éducation, les journalistes… Concernant le cinéma, toutes les voix doivent être entendues, et tous les formats sont utiles. Les sonnettes d’alarme et coups de poing sont certes nécessaires, mais semer uniquement des données alarmantes peut anesthésier le courage et la capacité de mobilisation.

La COP 26 se termine à Glasgow et, cette année en particulier, les pays les plus vulnérables au changement climatique ont exprimé leur colère face aux pays développés qui ne tiennent pas leurs promesses de soutien. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Cette colère doit être entendue par les pays industrialisés car les pays pauvres ont beau s’époumoner, ils n’ont pas les clés de la bourse. Ils tentent alors de faire entendre leurs voix lors de ces grands rassemblements, même si leur poids reste réduit dans les décisions finales… À mon échelle, je vois à quel point la majorité des spectateurs de Marcher sur l’eau sont concernés et consternés à l’idée de faire partie du problème. J’espère que l’opinion publique occidentale est prête à écouter les pays pauvres et à faire des liens logiques entre le racisme, l’écologie, les discriminations liées au genre… Nous sommes à la préhistoire d’un moment qui, je l’espère, remettra l’homme à sa place dans la nature, vis-à-vis de l’environnement, de la biodiversité, du vivant pour en finir avec cette position de surplomb.

© Politis

Vanina Delmas

par Vanina Delmas
publié le 10 novembre 2021

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