Depuis le retour des manifestations antirégime, le 22 février, les forces de sécurité de la ville sont sur le qui-vive.

Par Safia Ayache(Alger, correspondance)

Manifestation antirégime à Oran, en avril 2019. AFP

Publié hier à 13h00

Quand ils quittent le tribunal d’Oran, mercredi 28 avril, Kaddour Chouicha, vice-président du bureau local de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADDH), et son épouse Jamila Loukil, journaliste au quotidien francophone Liberté, ne s’attendent pas à être une nouvelle fois interpellés par la police.

« Deux véhicules se sont présentés, un dans lequel il y avait des policiers en civil pour m’embarquer et un autre avec des policières pour embarquer mon épouse », raconte le militant, figure reconnue du mouvement syndical depuis trente ans.

Accusés, aux côtés de douze autres personnes (dont un manifestant décédé depuis plusieurs mois), « d’attroupement non armé et trouble à l’ordre public », Kaddour Chouicha et Jamila Loukil venaient de sortir du palais de justice d’Oran après le renvoi au 2 juin de leur procès en appel. S’ils ont été libérés dans la soirée, leur domicile a été perquisitionné par la police et des effets personnels, dont des ordinateurs et des disques durs, ont été saisis.

Depuis le retour des manifestations antirégime du Hirak, le 22 février, les forces de sécurité d’Oran sont sur le qui-vive. Dans la deuxième ville algérienne, la répression a atteint son paroxysme, vendredi 23 avril, lors de la 114manifestation hebdomadaire.

Arrestations, contrôles judiciaires

« Vieux ou jeunes, tout le monde a été passé à tabac avec une brutalité incroyable. Je n’avais jamais vu autant de violence de la part de la police depuis le début du Hirak », explique M’Barek*, un militant oranais très impliqué dans le mouvement de protestation qui a débuté en février 2019 en Algérie.

A Oran, les défenseurs des droits humains ne comptent plus le nombre de militants inquiétés par la justice. Au moins quatre personnes ont été placées sous mandat de dépôt depuis la manifestation du 23 avril. D’autres sont soumis à un contrôle judiciaire à l’image du journaliste indépendant Saïd Boudour qui raconte les coups subis lors de son interpellation alors qu’il couvrait la manifestation.

« J’ai été arrêté par une dizaine de policiers en civil, mis dans le fourgon cellulaire où j’ai été tabassé. Cinq policiers m’ont mis des coups de poing, des gifles et m’ont insulté. Mes téléphones ont été confisqués », dénonce le journaliste qui a passé près de six jours en garde à vue.

Membre de la LADDH, Saïd Boudour est dans le viseur des autorités depuis plusieurs années pour ses articles sur les scandales de corruption dans la région. Poursuivi pour « outrage à corps constitué, diffamation et début de menaces », il avait été condamné par contumace le 24 novembre 2020 à un an de prison ferme. Placé sous mandat de dépôt le 1er mars, Saïd Boudour avait quitté la prison dix jours plus tard après l’abandon de certaines charges et une réduction en appel de sa peine à deux mois de prison avec sursis.

Souvenirs des grands procès des années 1990

Le 29 avril, le couple Chouicha-Loukil ainsi qu’une dizaine de personnes ont été inculpés par le procureur général de charges plus lourdes, allant de l’« adhésion à une organisation destructive activant à l’intérieur et à l’extérieur du pays » au « complot contre la sécurité de l’État », en passant par l’« atteinte à l’unité du territoire national ».

« Tout cela prend une autre dimension, car on nous a traduits devant le pôle pénal spécialisé compétent pour les affaires criminelles et pour le terrorisme », explique Kaddour Chouicha, qui fait partie des personnes mises en liberté provisoire. « Cela rappelle les grands procès des années 1990 lorsque l’on voulait mettre des personnes en prison pour de longues périodes. Voilà ce qui est en train de se préparer pour nous et pour d’autres citoyens », déplore le militant et syndicaliste de 65 ans qui a été interpellé onze fois depuis le début du Hirak.

A Oran, les méthodes utilisées par les forces de sécurité et l’appareil judiciaire interrogent. La ville de l’ouest, surnommée El Bahia (« la radieuse »), longtemps perçue comme festive et peu frondeuse, est secouée depuis plusieurs mois par des scènes de violences policières récurrentes.

« Après le 12-12 [12 décembre 2019, date de la présidentielle qui a marqué l’arrivée au pouvoir d’Abdelmadjid Tebboune], la répression s’est accentuée. Il faut aussi comprendre qu’Oran a toujours été un lieu de refuge pour la Issaba [« le gang », terme utilisé par les activistes du Hirak pour désigner les personnalités au pouvoir]. Ils ont investi dans des biens immobiliers et, pour eux, Oran est un lieu de repos où ils viennent passer le week-end. C’est comme ça depuis plusieurs années », explique M’Barek.

« Casser le Hirak d’Oran »

Le journaliste Saïd Boudour interprète ces tentatives d’intimidation comme une volonté des autorités d’enlever au mouvement sa dimension nationale afin de le circonscrire aux régions, traditionnellement contestataires, du centre et de l’est du pays.

« Casser le Hirak d’Oran, c’est aussi casser tout le mouvement de l’ouest », fait remarquer M’Barek. « Ils se disent peut-être qu’en étouffant la marche d’Oran, alors ils écraseront automatiquement les marches dans les autres villes environnantes. Mais, heureusement, ce n’est pas le cas, car Tlemcen a repris les marches du vendredi et Mostaganem semble résister aussi », note Kaddour Chouicha.

Le calendrier électoral contribue à la fébrilité du pouvoir. Les élections législatives prévues pour le 12 juin sont rejetées par les protestataires et déjà boycottées par plusieurs partis d’opposition. A mesure que l’échéance approche, le tour de vis sécuritaire se fait ressentir jusque dans la capitale, avec l’interdiction des deux dernières marches étudiantes du mardi ainsi que la dispersion brutale de la manifestation du vendredi 30 avril.

Samedi 1er mai, des membres de la société civile et des personnalités de l’opposition ont dénoncé dans une déclaration commune, l’« une des pires escalades de la répression contre [les] droits et libertés ». « La torture se banalise à nouveau. Les violences policières se généralisent. Rien ne peut justifier qu’un gouvernement traite avec une telle brutalité les citoyens de son pays », déplorent les signataires du texte.

Pour dénoncer la répression, des milliers de manifestants partis du quartier populaire de Bab-El-Oued (ouest d’Alger) ont décidé, vendredi 7 mai, de changer l’itinéraire habituel de la marche algéroise. Le long cortège, qui s’est formé sur plusieurs kilomètres, a pris de court les forces de sécurité qui ont tenté plusieurs fois d’interrompre sa progression avant de disperser brutalement les manifestants qui avaient atteint les quartiers populaires de l’est d’Alger.

Dans un communiqué rendu public dimanche, le ministère de l’intérieur a dénoncé un « dérapage dangereux » et exige désormais de déclarer « la tenue d’une marche par les organisateurs avec leurs noms, l’heure du début et de la fin, l’itinéraire ainsi que les slogans scandés ».

*Le prénom a été modifié à la demande de la personne interrogée.

Safia Ayache(Alger, correspondance)

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