LES ACTES DU COLLOQUE : ” ALGÉRIE, LA GUERRE EST-ELLE TERMINÉE ?”

Une thérapie de groupe

La petite histoire se souviendra que le colloque «Ancrage» réduit au silence par un printemps 2020 contaminé sentit passer le vent du boulet une deuxième fois en octobre dernier.

Cette journée d’échanges prévue en avril dernier puis ajournée, débutait à peine que déjà bruissaient des rumeurs de re-confinement que les impératifs d’un été touristico-économique avaient tenté d’ignorer. Ce qui fut le cas 48 heures après !

Pour l’essentiel, plusieurs points sont à retenir de cette journée :

– D’une part, la fréquentation : 102 personnes ont participé à ces échanges, sommet d’une jauge sanitaire fixée à 100 inscriptions. Bilan à la fois encourageant pour l’ensemble des acteurs, animateurs et public, mais aussi frustrant pour la cinquantaine d’inscrits n’ayant pu accéder aux débats ou ayant fait le choix de l’annulation par crainte de la situation sanitaire du pays.

– Par ailleurs, on retiendra qu’en dépit des doutes, des peurs, justifiés ou pas, il est possible d’aborder et d’échanger sur des sujets aussi sensibles que la guerre d’Algérie et l’Empire colonial français en se nourrissant d’informations et de commentaires parfois opposés sans sombrer dans l’outrance et les excès. Encourageant pour la suite que nous serons amenés à envisager sous des auspices moins contraignants.

– Enfin on notera le besoin d’expression des uns et des autres, qu’ils soient simples citoyens de l’hexagone, Pieds-noirs, descendants de Harkis, anciens militaires, qui transformèrent le débat initialement prévu en véritable psychothérapie de groupe.

Hirak : un pari sur un avenir apaisé et constructif ?

Intervention de M. Ahmed Atlaoui, professeur d’économie,

expert en relations internationales.

« Madame et Monsieur, honorable assemblée, je suis heureux de partager avec vous cet après-midi que consacre la revue Ancrage à l’Algérie, sur le thème : « La guerre d’Algérie est-elle terminée ? » J’ai eu la chance de connaître mon arrière-grand-mère du côté paternel qui terminait ainsi l’histoire qu’elle nous contait le soir : « mes enfants la parole est tel un médicament qui passe par les oreilles pour irriguer le corps et finit par l’apaiser ». Je pense que c’est la mission que s’est fixée Ancrage en donnant la parole et en tentant d’apaiser une mémoire douloureuse, s’agissant d’une Algérie qui ne peut s’écrire qu’au pluriel. Je me propose de traiter du Hirak, ce mouvement du 22 février 2020, avec ce titre : un avenir apaisé et constructif ?

L’humiliation de trop

Ma légitimité à parler du sujet est relative attendu que je ne vis pas en Algérie, sinon que je suis algérien et français et ce qui touche mes deux pays me concerne nécessairement. Alors, allons y.

L’annonce du cinquième mandat de Bouteflika est la gifle de trop portée au visage du peuple algérien, c’est l’humiliation de trop qui a fait sortir les femmes et les hommes de ce pays dans un mouvement intergénérationnel que seul le COVID 19 a, pour l’heure, stoppé. J’aime à rappeler que ce sont d’abord des femmes qui sont sorties pour crier « 20 ans ça suffit ! » Ensuite, le mouvement a enflé pour réunir des millions d’Algériennes et d’Algériens tous les vendredis dans la majorité des villes, Alger, Oran, Constantine, Tizi-Ouzou, Bejaia, Bouira, Annaba et d’autres villes plus modestes.

Un état civil et non militaire

J’aimerais insister sur une des principales revendications, un des principaux slogans du Hirak : « un état civil et non militaire ». Parce que c’est de là que vient le « dol » (voir encadré). Le livre écrit par Ferhat Abbas en 1984 avait pour titre Une indépendance confisquée. Confisquée par qui ? Par les militaires depuis ce jour du 27 décembre 1957 où Abbane Ramdane fut assassiné par Boumediene à Oujda avec la complicité de Krim Belkacem. Et le 27 décembre 2019, soit 62 ans après l’assassinat d’Abbanne, des milliers de portraits de cet artisan du congrès de la Soummam (ndlr congrès clandestin du FLN pendant la guerre d’Algérie), sont brandis haut et fort par le cortège du Hirak. Et ce jour-là, le régime est ébranlé car le peuple lui rappelle le principe énoncé au congrès de la Soummam : la primauté du civil sur le militaire. Chaque vendredi rappelle ce testament trahi par le système et le régime militaire depuis 1962. Les Hirakistes se sont réapproprié la guerre de libération après que le régime a abusé du discours sur « la légitimité révolutionnaire ».

Le mouvement du 22 février exige « le départ de tous », également le démantèlement du système. « Honte à vous ! », scandent-ils  le jour où le Premier ministre Sellal, lors d’un meeting s’adresse au portrait de Bouteflika absent car impotent et aphasique. Ce jour-là, le mouvement ne pouvait s’arrêter. « Le peuple algérien a démontré qu’il dispose d’une grande aptitude à se réapproprier son histoire et à se battre pour sauvegarder sa mémoire », rappelle Benjamin Stora. Ferhat Abbas ne dit pas autre chose dans son livre publié en 1984 avec ce titre évocateur Une indépendance confisquée. Nous avons toujours fait la différence entre l’histoire officielle, idéologique, réductrice qui n’a jamais dupé personne. La mémoire est transmise de génération en génération oralement. De temps à autre, un volcan entre en éruption depuis 1962 : en 1967, 1970 mais surtout le printemps kabyle en 1980, le soulèvement de 1988 qui a fait 500 morts…par erreur, nous dit l’ancien ministre de la Défense aujourd’hui réfugié en Espagne, monsieur Khaled Nezzar. A chaque fois le régime a repris le dessus et le volcan s’est calmé. En fait non : le peuple est en permanente ébullition. Aujourd’hui, le volcan semble ne plus accepter de reprendre une attente passive. Il veut se vider complètement et recouvrir de ses cendres la totalité du système pour que renaisse enfin une Algérie indépendante. La Kabylie a souvent été seule, comme en 1980 par exemple, mais cette fois c’est la totalité du territoire national qui s’est soulevée ! La réappropriation du passé, de la mémoire est générale. « La construction d’une nation forte et plurielle est désormais la tâche difficile de la génération qui arrive, » souligne Benjamin Stora.

Le combat des femmes

Une participation majeure à la guerre de libération bien qu’elles demeurent invisibles. Le Hirak est également le combat des femmes !« Quand nous nous sommes engagées dans les rangs du F.L.N / A.L.N. nous n’avons pas demandé l’autorisation de nos parents et maintenant on nous dit, c’est ton mari qui va voter à ta place » rappelle Djamila Bouhired l’une des figures emblématiques de la révolution. Malgré son âge, elle participe aux manifestations du Hirak.

Bien que la femme occupe une place importante dans l’histoire de libération, la reconnaissance de leurs sacrifices demeure minime. Elles auront au même titre que les hommes droit aux avantages matériels (essentiellement une pension d’anciennes combattantes) mais n’accéderont pas aussi facilement aux postes de cadre, surtout au sein du FLN. Longtemps ignorée de l’Histoire, frustrée de sa mémoire, rendue presque amnésique, en tous cas absente de la vie de la nation, la femme algérienne milite pour sa présence dans le combat d’aujourd’hui comme elle a milité hier pour avoir sa place dans le combat libérateur.

Sur 194 membres, la première Assemblée nationale constituante comptait dix femmes, toutes anciennes militantes. Elles ne seront plus que deux sur les 138 membres à la deuxième Assemblée. Au parti, au syndicat, aucune n’accède à un poste de responsabilité et lorsqu’elles y arrivent, elles remplissent le rôle de figurantes. Les femmes sont donc mises de côté, elles sont marginalisées sachant qu’elles ont pris part à la cause, au même titre que les hommes. Nombre d’entre elles vivent très mal cette situation, elles se sentent utilisées et affirment : la plupart des maquisardes qualifient les actions du gouvernement de trahison. Elles étaient durant le combat les égales de l’homme dans le courage, la douleur et le martyr, mais à la fin de la guerre elles n’eurent droit ni aux honneurs (pas de grade pour les femmes), ni au respect, ni à la liberté, ni à la gloire. Il faudra attendre le 5 avril 1997 pour que certaines d’entre elles se voient attribuer, à titre posthume, la médaille de l’ordre du mérite national.

Par milliers

De Lalla Fatma N’soumar, qui en juillet 1854 fit battre en retraite les huit mille soldats du commandant Charles Wolff , Emilie Brusquant qui a été de tous les combats avec son compagnon Messali Hadj et créatrice du drapeau algérien, aux maquisardes de 1954/62, Samia Lakhdari, Zohra Driff, Djamila Bouhired, Hassiba Ben Bouali assassinée à 19 ans, ou encore Annie Steiner, Évelyne Lavalette, Jacqueline Guerroudj, Claudine Chaulet, Anne Marie Louanchi, pour ne citer que quelques grandes figures connues du grand public, c’est par centaines que les femmes algériennes ont pris part à la lutte de libération nationale au même titre que les hommes. Que dis-je par centaines, plutôt par milliers si l’on considère l’engagement des mousseblettes (militantes), le sacrifice de celles restées au foyer pour assurer le quotidien des enfants, celui des aînés et nourrir, cacher, protéger les combattants en mission.

Le militantisme des Algériennes et leur engagement dans la lutte de libération nationale est acté certes, mais elles demeurent des sous-citoyennes au regard du code de la famille que les islamistes ont réussi à imposer. Rappelons que l’héritage dans le Coran réserve une demi-part pour la fille et une part pour le garçon. L’épouse hérite du quart des biens de l’époux sans enfants et 1/8éme s’il y a descendance. Maintenant que les islamistes sont une composante majeure du pouvoir algérien. On peut regretter que les gouvernants n’aient pas eu la volonté et le courage de Habib Bourguiba qui imposa dès le 13 Août 1956 le CSP (code du statut personnel), l’égalité homme-femme, l’interdiction de la polygamie, le mariage n’est formé que par le consentement des époux.

Emanciper la femme pour revitaliser toute la société

Alors, aujourd’hui elles disent non et dès le troisième vendredi du mouvement elles créent le « Carré des femmes » pour mieux affirmer leurs revendications ! Car, dans le code de la famille « la présence du tuteur matrimonial est maintenue, y compris pour la femme majeure. »

Et que dire lorsque Samira Messouci, cette jeune femme de 25 ans, est condamnée à six mois de prison ferme, ce jour, où sur les épaules d’un ami, elle brandissait le drapeau berbère.

Car enfin, le pouvoir a tout essayé pour diviser le mouvement par tous les moyens : user du faux problème – Kabylie contre le reste de l’Algérie, la réponse sur tout le territoire a été « khawa-khawa » tous frères, de même « la main de l’extérieur » cet artifice mille fois usité et enfin « hazb franca » le parti de la France. Ah, nous y voilà la France perpétuel ennemi. Le peuple ne marche plus ! Car enfin pourquoi tous les apparatchiks sont soignés en France, tous leurs enfants sont scolarisés dans les écoles françaises ? Mais c’est un autre débat.

A l’heure où j’écris ce texte (NDLR : octobre 2020) je ne peux dire si le soulèvement du 22 février est un succès ou un échec. Sans préjuger de la volonté de réforme du président Tebounne, pour l’heure, le COVID, aidant le pouvoir à confiner les manifestants, ne nous permet aucune visibilité sur l’avenir de cette révolution. Il semble qu’un clan a remplacé un autre, que la justice est instrumentalisée, répondant aux diverses volontés de revanches, satisfaisant les passions plus que la justice. La liberté de la presse est muselée, les partis politiques d’opposition ont du mal à exister. Plusieurs Hirakistes sont en prison de même que de nombreux journalistes…Donc, si les apparences , lutte contre la corruption, jugements et emprisonnement de nombreuses personnalités du clan premier, donnent à espérer une réforme voulue par le Hirak, la réalité politique est toujours minée par un système politique qui constitue l’épicentre des crises depuis la fin de la guerre d’indépendance. Le Hirak, s’il ne reprend pas la lutte après le COVID, n’aura été que le moyen de « libérer » un clan pour faire émerger un autre. Car l’appareil de l’Etat est entre les mains d’une nomenclatura ; et ceci est encore plus flagrant depuis vingt ans, c’est-à-dire depuis l’arrivée du clan Bouteflika, même si les racines du mal sont plus profondes.

Définition du Dol

Selon Serge Braudo, conseiller honoraire à la cour d’appel de Versailles, on dénomme dol, l’ensemble des agissements trompeurs ayant entraîné le consentement qu’une des parties à un contrat n’aurait pas donné si elle n’avait pas été l’objet de ces manoeuvres. Le dol suppose à la fois, de la part de l’auteur des manoeuvres, une volonté de nuire et, pour la personne qui en a été l’objet, un résultat qui lui a été préjudiciable et qui justifie qu’elle obtienne l’annulation du contrat fondée sur le fait que son consentement a été vicié.

les Harkis d’hier à aujourd’hui : un passé qui ne passe pas

Intervention de Katia Khemache, docteure en histoire, professeure d’histoire-géographie.

« Il y a plus de 58 ans, des émissaires de l’Etat français et le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne)signaient le 18 mars les Accords d’Évian, marquant la fin de la guerre d’Algérie. Mais l’ordre de cessez-le-feu pour le 19 mars resta lettre morte. Dans l’immédiat après-guerre d’Algérie se succèdent meurtres, enlèvements de civils, destructions de biens dans une Algérie en proie à un véritable chaos. les Harkis font partie des victimes de ce que l’historien Guy Pervillé a appelé ces « lendemains qui déchantent ».

Harki est devenu au fil du temps un terme générique perçu comme « un raccourci historique ». Il me semble important de préciser tout de suite un fait qui n’est peut-être pas si évident : les Harkis d’hier ne sont pas les Harkis d’aujourd’hui.

Alors, des questions se posent : qui sont les premiers Harkis si je puis dire ? Et comment le groupe social harki s’est-il formé en France?

Dans un premier temps, je reviendrai sur les origines de la question harkie, en évoquant le vécu des Harkis sur le sol algérien au sortir de la guerre, la question de leur abandon officiel qu’il conviendra de contextualiser. Puis, dans un second temps, j’évoquerai l’exil de ces supplétifs qui a conduit à déposer une chape de plomb sur le massacre d’une partie de ces supplétifs et de leurs familles restées en Algérie après la guerre. Le silence se fait sur leur présence en France, la plupart du temps regroupés dans des espaces de relégation (camps, hameaux de forestage, cités urbaines) ; là où sont confinés ce que l’administration française nomme alors les FMR et leurs enfants. Parmi ces espaces de relégation, le CARA (Centre d’Accueil des Rapatriés d’Algérie) sur la commune voisine de Bias. Dans ces espaces clos, nommés « réserves d’Indiens » à la fin des années 1980 par les universitaires Marwan Abi Samra et Jérôme Finas (rapport CAF), émerge une deuxième génération qui va ouvrir, par le biais d’actions de diverses natures, un long et tumultueux chemin vers une reconnaissance nationale que je tenterai de vous décrire (au moins les moments forts) dans un dernier temps. Nous verrons que c’est cette génération, enfants d’une communauté enfermée et déracinée, qui va prendre son destin en mains et écrire sa propre histoire.

Histoire d’un drame qui prend racine pendant la guerre d’Algérie.

I-les Harkis PENDANT LA GUERRE D’ALGERIE 1954-1962:
Aux origines DE LA TRAGEDIE HARKIE

Harki est devenu au fil du temps un terme générique qui englobe des catégories de personnels civils et militaires bien distinctes.

Au départ harki désigne ceux qui font partie d’une unité supplétive de l’armée française, unité en mouvement ou harka en arabe (signifie mouvement). D’ailleurs, ce terme préexistait avant la guerre d’Algérie, il était employé dans l’empire ottoman ou au Maroc dès le XIXème siècle. Au total, l’ensemble de ces catégories de soldats et de supplétifs armés par la France a atteint un effectif total estimé entre 180.000 et 210.000 hommes en janvier 1961 (dont 63 mille Harkis à proprement parler).

Mais l’on retrouve, pendant la guerre, des Algériens auxiliaires dans quatre autres catégories de formation civile mises en place pour contribuer « au maintien de l’ordre » durant ce que l’on nomme les « évènements d’Algérie »:

-les goumiers, groupes mobiles de sécurité (GMS).

moghaznis, gardant les Sections administratives spécialisées (SAS).

-les assas, (gardiens) des unités territoriales (UT)

-les groupes d’auto-défense de villages (GAD).

On estime donc à environ 200 000 Algériens engagés dans ces unités entre 1954 et 1962 mais il y aussi les engagés ou conscrits. En plus de ces forces armées diverses, il convient de rajouter certains civils nommés parfois après la fin de guerre abusivement Harkis : il s’agit des fonctionnaires non démissionnaires, élus ou notables musulmans.

Essentiellement des ruraux

Ces auxiliaires effectuèrent des services très différents : certains étaient membres des unités combattantes comme les commandos de chasse par exemple, ils occupaient des fonctions de patrouille, de surveillance dans les villages, gardes, éclaireurs, interprètes… fort utiles pour servir de renforts pour compléter les unités régulières, dans le cadre d’opérations ou dans le quadrillage du territoire mis en place par l’état-major français. Mais il faut garder à l’esprit que certains étaient aussi recrutés comme mécaniciens, cuisiniers, terrassiers ou maçons. La grande majorité des Harkis est en Algérie entre 1954 et 1962. Toutefois, une infime minorité d’entre eux sont en France et constituent des auxiliaires des forces de police en région parisienne (fameux Harkis de Papon popularisés voire diabolisés par la journaliste de Libération Paulette de Péju)

Socialement, les Harkisétaient essentiellement des ruraux, le plus souvent analphabètes. Ce constat renvoie directement à la réalité sociologique de l’Algérie colonisée qui conditionne en partie les raisons de l’engagement de ces hommes auprès de la France. Les principales motivations sont les suivantes :

-raison économique : la solde, vitale pour une population très pauvre et encore appauvrie par la guerre

-raison clanique l’engagement comme conséquence inéluctable d’un engagement du village ou du clan

-réactions de vengeance suite à des exactions commises par le FLN ou encore désir de protection ou dévouement envers des Français ou envers la France, symbole alors de puissance.

Comprendre l’enrôlement

En outre, les raisons de l’engagement semblent être davantage liées aux circonstances locales et historiques que le fruit d’un véritable engagement idéologique. (La notion d’engagement suggère l’idée d’un choix de nature idéologique. Or, comme le souligne à juste titre Tom Charbit dans sa synthèse intitulée les Harkis, la construction d’une conscience nationale algérienne n’est pas achevée en 1954. Les notions mêmes d’État ou de Nation n’ont que peu de sens pour la plupart des habitants d’un pays en crise. Seules les fractions les plus cultivées et les plus aisées de la population perçoivent les enjeux du conflit sous un angle politique). Le contexte de guerre d’indépendance et guerre civile, ce contexte donc d’extrême violence, est essentiel pour comprendre l’enrôlement de ces Algériens dans les unités supplétives évoquées précédemment.

Pour comprendre l’engagement de ces auxiliaires musulmans, je vous propose de retourner le questionnement initial (à savoir quelles sont les causes de l’engagement des Harkis) et lire ce que l’historien François-Xavier Hautreux en dit : « Si ces Algériens se sont engagés au côté de la France, c’est d’abord parce qu’on les a recrutés : parce qu’il y a eu des crédits pour les rémunérer, les entraîner, parce que des dizaines de milliers d’armes leur ont été fournies. En d’autres termes : parce que le fait d’armer un grand nombre d’Algériens a été une stratégie pensée et mise en œuvre par la France en Algérie. » Stratégie pensée par l’Etat français pour plusieurs raisons aussi:

-éviter le ralliement massif dans les maquis de l’ALN de ces Algériens

-pour leur connaissance du terrain

-pour limiter le nombre de pertes humaines chez les appelés surtout à une période notamment où, on le sait, la guerre devient de plus en plus impopulaire.

Les massacres de Harkis en Algérie

Dès le23 février 1962, au lendemain de la conférence secrète des Rousses, le ministre des Armées Pierre Messmer fait informer les « Français musulmans en service » des solutions qui leur sont proposées. Ces derniers doivent choisir entre trois options : la démobilisation avec un pécule, l’engagement dans la force locale (dans la gendarmerie ou dans l’armée) ou un poste dans les nouveaux centres d’aide administrative. Une forte majorité d’anciens Harkis regagne les « douars », pour plusieurs raisons là encore : les pressions du gouvernement qui veut croire en l’application de ces accords, la propagande de certains dirigeants FLN prêchant le pardon fraternel et l’influence des familles.

Au printemps 1962, les garanties assurées par les Accords d’Évian paraissent très rapidement illusoires. En effet elles ne sont assorties d’aucune sanction. De plus, en Algérie, les faiblesses de l’exécutif provisoire algérien, des pratiques douteuses de certains commandos FLN et l’action violente menée par l’Organisation Armée Secrète (OAS) entraînent une violence extrême.

Toutefois, malgré ce contexte, les ex-supplétifs retournent donc massivement à la vie civile, désarmés et avec une solde de huit cents à deux mille francs selon les années de service.

Si les violences contre les Harkis se font relativement rares jusqu’au 1er juillet 1962, elles se multiplient ensuite très vite dans tout le pays. Enlèvements, détention dans des camps, tortures, massacres se succèdent en plusieurs vagues qui dépassent la durée de la lutte pour le pouvoir (été 1962). Mais un certain nombre d’entre eux restent emprisonnés pendant près d’une dizaine d’années pour les cas extrêmes.

À l’heure actuelle, les historiens ne sont pas d’accord sur le nombre de victimes de ces représailles. La réalité concernant les données chiffrées nous échappe faute d’enquête à l’époque dans tous les villages et dans toutes les harkas.

Désœuvrés face à ces menaces, tentant de fuir ces exactions, ceux que l’on va nommer communément les Harkis sont contraints à l’exil.

En tout, près de 90 000 personnes parviendront à se réfugier en France par le biais de l’AF, des filières semi-clandestines, ou de l’immigration économique des années 1960.

II-LE SALUT DANS L’EXIL

Une migration non désirée: les aléas d’un plan de transfert contraignant

Face aux violations de plus en plus nombreuses des accords d’Évian, les autorités françaises adoptent une attitude ambigüe. En effet, le transfert en métropole d’un grand nombre d’anciens « Harkis », recommandé à titre de sage précaution par plusieurs conseillers du gouvernement de Michel Debré (1959 – avril 1962), est délibérément écarté par Georges Pompidou. Les initiatives prises par d’anciens officiers de SAS qui cherchent à transférer leurs hommes et leurs familles menacés, sont alors dénoncées à partir d’avril 1962.

Pour preuve, le ministre de l’Intérieur Roger Frey écrit au ministre des Affaires algériennes le 16 avril, à propos des rapatriements isolés de familles harkies :

« il importe de souligner que ces cas doivent être tout à fait exceptionnels.(…) Il ne vous échappera pas que dans cette dernière hypothèse [départ en masse après le scrutin d’autodétermination] les partis et les organisations extrémistes en France trouveraient dans cette masse des recrues de choix. »

Ces hommes et ces femmes apparaissent dès lors comme un danger potentiel pour l’ordre public en France et constituent une forme de migration contrainte mais aussi suspecte.

La lettre précitée destinée au ministre des Affaires algériennes explique le télégramme du même ministre Roger Frey en date du 7 mai à destination de tous les préfets :

« Beaucoup d’entre vous signalent qu’eux-mêmes ou des dirigeants de collectivités locales sont contactés soit par des personnalités civiles ou militaires d’Algérie, soit par des œuvres privées (…) Il s’agit d‘initiatives individuellesqui sont le plus souvent sans fondement mais qui ne sont pas dépourvues, sous couvert de solidarité, d’intentions politiques précises. Je vous incite donc à vous préoccuper personnellement de ces initiatives et à faire en sorte qu’elles ne soient pas suivies d’effets en dehors des administrations responsables.»

Des initiatives individuelles

Dans le même état d’esprit, le ministre des Armées, Pierre Messmer, signe un télégramme aux effets retentissants en date du 12 mai 1962 : « Il me revient que plusieurs groupes d’anciens Harkis seraient récemment arrivés en métropole. Les renseignements recoupés tendent à prouver que ces arrivées inopinées sont dues à des initiatives individuelles de certains officiers SAS (STOP). De telles initiatives représentent des infractions caractérisées aux instructions que je vous ai adressées (STOP). Je vous prie d’effectuer sans délai enquête en vue de déterminer les conditions du départ d’Algérie de ces groupes incontrôlés et de sanctionner les officiers qui pourraient en être à l’origine (STOP)».

Suivant la même ligne de conduite, le 16 mai, dans un message transmis au général commandant supérieur des forces en Algérie Christian Fouchet, le ministre des Affaires algériennes Louis Joxe note sévèrement:

« Les renseignements qui me parviennent sur les rapatriements prématurés de supplétifs indiquent l’existence de véritables réseaux tissés sur l’Algérie et la métropole dont la partie algérienne a souvent pour origine un chef de SAS. Je vous envoie au fur et à mesure la documentation que je reçois à ce sujet. Vous voudrez bien faire rechercher tant dans l’armée que dans l’administration les promoteurs et les complices de ces entreprises et faire prendre les sanctions appropriées.

Les supplétifs débarqués en métropole en-dehors du plan général de rapatriement seront en principe renvoyés en Algérie où ils devront rejoindre, avant qu’il soit statué sur leur destination définitive, le personnel déjà regroupé suivant les directives des 7 et 11 avril. Je n’ignore pas que ce renvoi peut être interprété par les propagandistes de la sédition comme un refus d’assurer l’avenir de ceux qui nous sont demeurés fidèles. Il conviendra donc d’éviter de donner la moindre publicité à cette mesure mais ce qu’il faut surtout obtenir c’est que le gouvernement ne soit plus amené à prendre une telle décision. Signé : Louis Joxe. »

Opération de sauvetage

Les ministres interdisent donc tout transfert vers la France de musulmans en dehors du plan général gouvernemental qui vient d’être mis en place mais qui est conçu pour un effectif très limité. Alors comment expliquer de telles restrictions ?

Au-dessus des ministres bien sûr : le chef d’État et surtout le manque de volonté politique de la part du général de Gaulle, animé par la logique de respect immuable des Accords d’Évian.

Pour comprendre de telles directives, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. La France des Trente Glorieuses connait en 1962 un bouleversement démographique. Son paysage social, politique et culturel apparaît totalement bouleversé par :

-la crise de l’institution militaire

-le retour des appelés

-30 000 soldats français tués pendant ces « opérations de maintien de l’ordre »

-l’exode massif des Pieds-Noirs

-et surtout les activités menaçantes de l’OAS

-enfin se rajoute la fuite des Harkis non désirés sur le sol métropolitain

En tout cas, même si cette migration apparaît comme contrainte et problématique pour les pouvoirs publics français, une opération de sauvetage est progressivement organisée. Elle est planifiée par une directive du secrétaire d’État aux rapatriés Robert Boulin datant du 15 mai 1962 dans laquelle il est rappelé les dispositions prévues :

-recensement des Français musulmans menacés.

-protection des intéressés dans les camps de regroupement en Algérie

-établissement de listes nominatives à envoyer en vue d’assurer leur retour, hébergement et reclassement en métropole.

Ces retours et reclassements vont dès lors répondre à une logique ségrégationniste persistante, nous allons le voir.

Des arrivées sur le sol français placées sous étroite surveillance

Leur « recasement » en France, pour reprendre le terme administratif de l’époque, répond, pour les autorités en place, à un double impératif : veiller à la sécurité de l’État mais aussi assurer la sécurité des Harkis eux-mêmes face aux Algériens pro-FLN présents sur le sol français. En effet, les pouvoirs publics se heurtent en maints endroits à des actions illégales des membres du FLN : menaces, racket, manœuvres de persuasion, détention arbitraire ou encore assassinats.

Pour preuve cette note du ministre de l’Intérieur qui stipule à tous les préfets :

« Tribunaux clandestins, collectes forcées et taxations ainsi que des mesures de contrainte exercées sur leurs coreligionnaires sont autant de procédés que nous ne devons en aucun cas admettre de la part des Algériens adhérents au FLN en France -stop- Ces abus doivent être recherchés avec la même vigilance et réprimés avec la même sévérité que naguère -stop- Il vous appartient s’il ne vous est pas possible de déférer à la justice les contrevenants, de les expulser, du territoire métropolitain -stop- Je compte sur la stricte observation de cette instruction. Stop. »

L’aspect sécuritaire, véritable obsession de ce gouvernement qui sort juste de son ultime guerre de décolonisation, est entre autres à l’origine du redéploiement des camps français pour l’accueil et la gestion des familles d’anciens Harkis.

Mais pas seulement : en 1962/1963, les Harkis ne sont pas les seuls à migrer vers la France et les pouvoirs publics opèrent une distinction de traitement des populations en provenance d’Algérie. Cette gestion différenciée de l’accueil des populations repliées d’Algérie s’inscrit dans la lignée des inégalités institutionnalisées par la colonisation à savoir en ultra résuma distinction entre « Français de souche européenne » et « « Français de souche Nord-Africaine ». Les politiques publiques sont la continuité de pratiques coloniales mettant en œuvre une hiérarchisation des populations. Les structures d’accueil spécifiques (les camps, plus tard les cités et hameaux de forestage) ne peuvent s’expliquer que par un contexte colonial et politique particulier : véritable transposition des pratiques coloniales de l’Algérie vers la France qui s’opère. Ainsi le ministre des Rapatriés François Missoffe dans une lettre aux préfets en date du 31 janvier 1964 rappelle la priorité de logement pour les Pieds-Noirs au détriment des anciens supplétifs : « Vous ne devrez reloger les anciens Harkis qu’après avoir relogé tous les rapatriés demandeurs de logement et particulièrement mal logés. Par conséquent, une priorité absolue doit être donnée aux rapatriés par rapport aux anciens Harkis pour l’attribution des logements HLM. »

Cette différenciation est, dans le prolongement de l’imaginaire colonial, liée à des représentations tenaces. Par exemple, l’idée selon laquelle les populations harkies aspireraient toutes à une vie communautaire. Dans les notes préfectorales consultées, la crainte des incidents qui pourraient survenir en cas de cohabitation Européens et « musulmans », avalise la ségrégation spatiale justifiée par une incompatibilité supposée des systèmes socioculturels.

42.000 personnes

Donc, aspect sécuritaire oui, mais aussi continuité de pensées politiques et représentations post-coloniales expliquent l’arrivée des familles harkies dans les camps :

Entre 1962 et 1964, près de 42 000 personnes transitent par l’un des six camps: Le Larzac (Aveyron), Bourg-Lastic (Puy-de-Dôme), La Rye-Le Vigeant (Vienne) et Rivesaltes (Pyrénées-orientales), Bias (47) et Saint-Maurice-l’Ardoise (Gard).

Ainsi, en septembre 1962, le ministre des Rapatriés Alain Peyrefitte définit la vocation des camps de la manière suivante: «Le camp doit répondre à un double but : hébergement temporaire des familles en attendant leur dispersion vers une destination définitive et triage des nouveaux débarqués en instance d’acheminement vers d’autres lieux. »

Les exilés sont alors répartis en trois groupes :

– Les familles où le père est présent, relativement jeune et valide, en tout cas en état de travailler ;

– les familles où le chef de famille est soit un homme âgé ou/et invalide, soit une femme seule avec enfants ;

– les hommes seuls.

Passés les premiers temps de grande précarité dans les différents camps, ces réfugiés quittent ces lieux de transit plus ou moins rapidement selon les opportunités d’emplois et de logement à l’extérieur. Ces familles se répartissent prioritairement dans quatre zones géographiques : le Nord/ Nord-est, l’agglomération parisienne, l’axe Lyon-Grenoble et la côte méditerranéenne.

Les premières familles sont dirigées en priorité vers des centres industriels du Nord et de l’Est (ces hommes servant de main-d’œuvre non qualifiée dans les usines, mines ou encore chantiers SNCF d’Alsace et Lorraine) où des ensembles immobiliers SONACOTRA principalement sont érigés pour les accueillir ou bien vers les 75 hameaux de forestage conçus pour les familles de Harkis qui seront embauchés sur les chantiers forestiers du Sud du pays.

Les deux autres groupes, les plus vulnérables, ceux que l’administration nomme les « irrécupérables » (à savoir les blessés, handicapés, veuves et orphelins) sont dirigés vers les cités d’accueil de St-Maurice l’Ardoise et Bias, deux cités à vocation disciplinaire.

C’est pourquoi le Lot-et-Garonne et le Villeneuvois en particulier deviennent, pour une poignée significative de ces apatrides, une terre d’exil et d’ancrage.

  • III. LE LOT ET GARONNE, TERRE D’EXIL ET D’ANCRAGE
  1. Premiers pas des Harkis en Lot-et-Garonne

Les premiers pas des Harkis dans le département se font dans un contexte de bienveillance isolée et de méfiance généralisée.

La majorité des notes des RG (renseignements généraux) atteste le fait que la masse de l’opinion lot-et-garonnaise, à l’image de celle de la France tout entière, veut la paix et croit en la paix. Symptomatique des mentalités d’une époque, les Harkis, tout comme les rapatriés d’Afrique du Nord, font l’objet de commentaires généralement défavorables, pour ne pas dire foncièrement racistes.

On sait aussi que l’activité de l’OAS dans le département, au cours des années 1962/1963, reste intense (menaces auprès des chefs d’entreprise employant une main-d’œuvre algérienne, diffusion de tracts, attentats). C’est pourquoi, les représentants de l’État au niveau du département, cherchent là encore à canaliser le plus possible les interventions privées et individuelles.

Par exemple, pour notre département, le capitaine Froument, originaire du Villeneuvois, ancien chef de harka, ouvre son domicile familial à quatre familles harkies réfugiées. Son action est très surveillée. Les autorités n’accordent d’ailleurs que rarement les autorisations d’accueillir de nouvelles familles car l’intention est de stopper l’implantation de nouveaux Harkis en Lot-et-Garonne en raison du marché du travail local saturé et du fait de la présence de plus d’un millier d’exilés au camp de Bias.

  1. Le CARA de Bias : un lieu de mémoire

À un kilomètre du village du même nom, entre Villeneuve-sur-Lot et Sainte-Livrade-sur-Lot, le camp de Bias a abrité, derrière ses barbelés, diverses catégories de personnes que les hasards des guerres ont expatriées ou internées. Des réfugiés espagnols y sont installés après 1939. Pendant la Seconde Guerre mondiale, on y enferme des résistants. En 1941, un groupe départemental des démobilisés y séjourne. En 1947, il est occupé par l’armée de l’Air. Des Indochinois ysont installés à partir de 1956, servant d’annexe du Centre d’Accueil des Rapatriés d’Indochine (CARI) puis CAFI.

À partir de 1963, le Centre d’Accueil des Rapatriés d’Algérie ou CARA est donc créé sur ce même lieu. L’organisation est décidée officiellement à la fin de l’année 1962 par la sous-préfecture de Villeneuve-sur-Lot qui stipule immédiatement le caractère socio-médical du camp.

Puis, en cinq jours, du 18 au 23 janvier 1963, 800 Harkis, en provenance de Saint-Maurice-l’Ardoise et Rivesaltes posent le pied sur le sol lot-et-garonnais, sous le regard pour le moins inquiet des administrés.

De janvier à juillet, le commandant Tarrot est responsable de l’administration de ces quelques 1300 âmes qui y résident.Il s’agit de chefs de famille malades ou invalides (33% de la population hébergée), d’ enfants de moins de 16 ans majoritairement (47 % de la population du camp). 20 % des résidents du CARA constituent le groupe le plus vulnérable désigné sous l’appellation de « célibataires »: des hommes seuls, blessés ou handicapés.

À l’arrivée, chaque famille reçoit en prêt le strict nécessaire inventorié par le responsable du matériel de la cité.Le mobilier est composé de lits de fer, de matelas et de traversins militaires. On fournit aux hébergés une paire de draps et deux couvertures.

Encadrement militaire

La vie quotidienne des hébergés y est très codifiée  et soumise à un encadrement militaire. Le règlement énonce les obligations des hébergés et s’attarde sur des observations concernant l’hygiène, la circulation des hébergés et le fonctionnement interne du CARA. Concernant la circulation, les hébergés ne peuvent pas entrer et sortir à n’importe quel moment de la journée puisque les grilles d’entrée ferment de 21 heures à 7 heures le lendemain matin. La sécurité de l’État combinée à la protection des Harkis eux-mêmes, à laquelle s’ajoutent les représentations post-coloniales déjà évoquées, conditionnent cette gestion autoritaire du centre : entrées et sorties contrôlées. Le règlement mis en place s’inspire beaucoup de l’arrêté Morlot de 1959 portant règlement intérieur du Centre d’Accueil des Rapatriés d’Indochine dont la discipline est très stricte. On y retrouve les mêmes rubriques (admissions, mutations, exclusions, devoirs des hébergés, discipline générale), des formules identiques à plusieurs reprises telles que l’hébergement « provisoire de caractère essentiellement précaire et révocable ». Nous sommes donc bel et bien dans des espaces de contrôle totalitaire (mais qui n’est pas propre à Bias)

À la fin des années 1960, l’environnement est décrit par Marie-Madeleine Pouvreau, qui effectue son doctorat de médecine au CARA:

« Dans une enceinte d’environ 15 hectares, entièrement clôturée de hauts grillages, sont édifiés 21 bâtiments préfabriqués, de plain-pied, dont 16 servant à l’hébergement. Les 5 autres bâtiments sont destinés aux services administratifs et sociaux, à l’école, au dispensaire, et au logement d’une fraction du personnel astreinte à résider sur place. [Parmi les seize destinés à l’hébergement des familles] Ces derniers sont divisés transversalement par de légères cloisons en petites unités de 2 à 5 pièces. Chaque logement est doté d’un poste d’eau courante froide dans la pièce servant de cuisine […] »

En effet, les sanitaires sont à l’extérieur et les installations ne prévoyant pas de séparation de sexe, les heures et les jours d’accès aux douches sont réglementés : le mercredi pour les femmes et les enfants, le dimanche pour les hommes. Cette situation amène des conditions d’hygiène parfois critiques aggravées par la surpopulation des débuts. Il me semble important de rappeler que le centre n’est en mesure d’accueillir que 850 personnes alors qu’à son apogée, le CARA est peuplé de 1300 personnes environ. Pendant les premiers mois, cette situation, ajoutée à la rudesse de l’hiver, rend les conditions de vie difficiles pour les hébergés.

Malgré ces débuts troublés, les rapports hebdomadaires du commandant Tarrot montrent qu’une vie s’organise peu à peu. Au fil des années, des actions à caractère socio-éducatif (atelier de couture, fêtes, colonies de vacances etc.) sont organisées notamment par l’assistante sociale du centre Denise Bourgois.

Se voulant de plus en plus optimiste, le directeur évoque le beau temps du mois de mars 1963 qui contribuera selon lui à effacer « l’impression défavorable qu’était la vie à Bias» . Toutefois, réaliste, il conclut ainsi : « [en ce jour] Nous avons encore beaucoup à faire pour que tout aille pour le mieux ».

La suite de l’histoire des Harkis de Bias et du Lot-et-Garonne est faite pour les uns d’intégration silencieuse et pour les autres de discussions chaotiques avec les pouvoirs publics. Leur histoire pose la question de la transmission dans la mesure où l’identité harkie sera portée durant le dernier tiers du XXème siècle, par ceux que l’on nomme dorénavant la seconde génération, cette masse d’enfants qui peuple déjà le camp en 1963.

IV. VERS UNE IDENTITE HARKIE DE France

Je me permets d’ouvrir une courte parenthèse à propos de cette expression même de « deuxième génération » de Harkis. L’existence même de cette expression interroge car elle renvoie à une réalité sociologique alarmante. En effet, une qualité –en l’occurrence celle de harki- à l’origine statut administratif puis historique, serait devenue une caractéristique héréditaire ?

L’émergence d’une 2ème génération harkie porteuse d’un mouvement identitaire.

Depuis 1962 et pendant plus de dix ans, les Harkis avaient disparu du discours et des préoccupations publiques, leur histoire relevait alors de la mémoire partisane des différents acteurs de la guerre d’Algérie.

À partir de 1975, avec les premières manifestations violentes menées par les enfants de Harkis issus principalement des camps de Bias et Saint-Maurice-l’Ardoise, on assiste à une prise de conscience de leur existence par les médias et la société civile.

Un problème de société

Depuis cette première révolte, la perception du problème des anciens « Harkis » a profondément changé, tout au moins en France : on passe d’une question politique à un problème de société. (cette évolution est matérialisée par le changement de rubrique pour les articles traitant des Harkis dans le quotidien Le Monde)

Par la suite, dans les années 80, leur lutte se mêle à la marche pour l’égalité et contre le racisme (en 1983 leur combat n’est pas identifié par l’Élysée qui propose une carte de séjour de 10 ans et la rupture est consommée entre enfants d’immigrés et enfants de Harkis). Mais le malaise demeure entier et aboutit au cours de l’année 1991 à des émeutes menées par des jeunes nés en France après la guerre. Partie de la cité des Oliviers à Narbonne, cette rébellion touche plusieurs régions françaises (Avignon, Jouques près d’Aix, Bias de nouveau, Amiens), mêlant malaise social autrement appelé le « mal des banlieues » et traumatisme historique persistant et remet sur le devant de la scène médiatique la question harkie. Dès lors, révoltes et tractations quasi permanentes entraînent une série de lois spécifiques en faveur des Harkis portant sur des aides à l’habitat : 1975 déjà, 1982, 1987, politique plus globale avec la loi Romani de 1994 puis 2005.

La résurgence de la question harkie et l’éclosion d’une mémoire harkie

Cette question harkie ne retourne pas dans l’ombre pour autant. Plusieurs facteurs permettent d’expliquer une réapparition des Harkis dans le débat public à la fin des années 1990:

– la guerre civile en Algérie et ses résonances en France

-la prise de parole de tous les acteurs de la guerre d’Algérie (Pieds-Noirs, appelés…) au soir de leur vie.

-et enfin une série de lois et de gestes menés par les pouvoirs publics (la loi Romani de 1994, l’hommage rendu aux Harkis en 2001 ou encore la loi polémique de février 2005).

À l’aube du XXIème siècle, dans ce contexte d’accélération des mémoires, les témoignages de ces enfants sont de plus en plus nombreux. La voix harkie est alors portée en grande partie par des femmes, filles de Harkis, comme Fatima Besnaci-Lancou historienne auteure de plusieurs ouvrages scientifiques et de recueils de témoignages. S’inscrivant dans la même démarche, nous pouvons citer égalementDalila Kerchouche, journaliste née à Bias, auteure d’un roman autobiographique Mon père ce Harki.

Avec cette écriture mémorielle, il ne s’agit plus, comme cela a pu l’être et peut l’être encore lors des manifestations collectives, d’une modalité simplement revendicative mais d’une prise de parole qui aspire, cette fois, à donner à leurs « pairs » un récit historique. Leurs ouvrages ont le mérite notable de sortir cette population du silence. Pendant longtemps, les Harkis apparaissaient comme les bannis de l’histoire. Considérés comme n’appartenant ni à la communauté algérienne, ni à la communauté française, ils semblaient victimes d’un double rejet par la société d’origine et par la société d’accueil.

Ces livres-témoignages ont permis de populariser la question.

Dans le même temps, des fils de Harkis se lancent dans un combat juridique :

– initié en 2002 par Boussad Azni qui dépose une plainte contre l’Etat français pour crime contre l’humanité. Cette plainte n’aboutira pas mais l’interpellation de la justice française se poursuit :

– plus récemment, Abdelkader Tamazount, fils de Harki né en 1963 au Larzac qui a grandi à Bias où il est arrivé à l’âge d’un an, demande réparation à l’Etat des préjudices qu’il estime avoir subis du fait des conditions d’accueil et de vie dans les camps. Après un rejet de sa demande par le tribunal administratif de Cergy-Pontoise en juillet 2014 puis par la cour administrative de Versailles en 2017, Adelkader s’est pourvu en cassation devant le Conseil d’Etat qui a condamné l’Etat, en octobre 2018, à lui verser la somme de 15.000 euros au titre des préjudices matériels et moraux subis du fait des conditions dans lesquelles il a vécu entre 1963 et 1975.

Une conscience collective

Pour conclure, il paraît essentiel de rappeler que le transfert en France d’un nombre important de familles harkies n’a pas été voulu par le gouvernement français après les accords d’Évian. Il lui a été dicté, d’abord par les initiatives d’anciens officiers liées à l’accroissement des exactions en Algérie.

Pour le gouvernement français, après les accords d’Evian, les Harkis sont de futurs citoyens algériens et donc à ce titre, il refuse leur implantation en France. (d’où la nécessité pour les ex-supplétifs de faire une déclaration recognitive de nationalité française à partir de l’été 1962).

Parmi ces Harkis et leurs familles, une minorité s’installera en France, une autre partie sera victime des représailles post-cessez-le-feu, et enfin une autre infime minorité a réussi à s’insérer ou à se réinsérer dans le tissu social algérien.

Le groupe social harki est né en France car pour cette population fragilisée, le déracinement participe grandement à l’éclosion d’une conscience collective. L’appartenance à une communauté de destin suppose le partage d’une histoire commune ; pour les Harkis, ce sera celle de l’exil. Mais elle nécessite aussi le partage d’un territoire. À ce propos, le camp est devenu un marqueur identitaire fort.

L’histoire des camps de Harkis et de leurs révoltes s’inscrit dans cette tradition bien française de l’enfermement (pendant la Seconde Guerre mondiale le phénomène a pris d’énormes proportions : 200 camps entre 1938 et 1948 sur le territoire national), une manière de différer et d’occulter les problèmes, de régler provisoirement la question des « indésirables » et de noyer les responsabilités.

En outre, l’accueil fait à ces réfugiés, perçus comme inadaptés à la société française, a laissé l’impression justifiée d’une volonté de les tenir à l’écart. Le bilan de la gestion étatique est clair : plus réfugiés que rapatriés, plus surveillés qu’accueillis et plus suspectés qu’estimés. Ce qui est pour certains à l’origine d’un sentiment d’exclusion. Ce ressenti a donné naissance aux associations et au mouvement revendicatif porté par les fils et les filles de Harkis.

Cette construction identitaire est à l’origine à la fois de la constitution d’un groupe social atypique et de la transmission de cette histoire si singulière des Harkis, témoins de l’histoire coloniale française, pour ne pas dire de la névrose coloniale française. »

« Nostalgéries », 58 ans après

Intervention de Gérard Gouzes, ancien président de la commission des lois à l’Assemblée nationale, rapporteur de la loi d’amnistie dite « des généraux ».

« La guerre est-elle terminée pour les rapatriés d’Algérie ? (1) Chacun en fonction des caractères, des aventures qu’il a pu vivre a adopté des attitudes différentes. Il y a ceux qui ont gardé une profonde haine, une profonde rancœur par rapport à ce qui s’est passé. Les Pieds-Noirs, moi le premier, n’ont pas très bien compris ce qui s’était passé en Algérie. Pourquoi nous, les petits, avions été mis dehors ? Je ne comprenais pas. Bien sûr le temps a passé. J’ai fait quelques études. Et j’ai pu comprendre que depuis 1830, la France s’était conduite d’une façon tout de même un peu bizarre. Qu’est-ce que la France voulait faire de l’Algérie ? Une colonie ? Pas du tout. Napoléon III disait : « on va faire un royaume arabe. » Jules Ferry disait : « on va apporter notre civilisation, notre humanisme. » Il avait eu quelques propos d’ailleurs exagérés affirmant que « la race supérieure » devait apporter je ne sais quoi « à la race inférieure. »

D’autre part, les Algériens, les autochtones, j’allais dire les indigènes, nous aussi nous étions des indigènes, je suis né en Algérie donc indigène. La personne indigène, regardez dans le dictionnaire ce que cela signifie, c’est la personne qui est née dans un territoire. Donc, ces personnes-là, que fallait-il en faire ? Elles étaient, c’est vrai, il faut le reconnaître, en particulier dans le bled, des personnes qui vivaient très pauvrement. Albert Camus a rédigé un ouvrage remarquable sur la misère qui sévissait en Kabylie et il dénonce le fait que la colonisation ne leur apportait rien. Ou quasiment rien. Pour autant, il faut savoir aussi que les Français ne savaient pas très bien ce qu’ils voulaient faire de l’Algérie. Ils en ont fait finalement trois départements français. Mais si c’était des départements français, alors il fallait que tout le monde soit français. Or, il y avait des « sujets » algériens et des citoyens français. Ce n’est pas la même chose. Les Juifs étaient devenus français par le décret Crémieux ( 24 octobre 1870). Les Musulmans qui n’aiment pas trop les Juifs en furent vexés. Il y avait un sentiment de pogroms qui subsistait pas seulement en Espagne et au Maroc mais aussi en Algérie, les Juifs étaient considérés comme des êtres inférieurs et tout d’un coup, voilà que les Juifs devenaient français y compris par hérédité. Alors que les Algériens devenaient français, non pas par hérédité mais devenaient français individuellement.

Une élite minoritaire

Il y avait donc une élite algérienne qui devenait française, les bacheliers, les étudiants, les titulaires de la Légion d’honneur, des Anciens combattants etc. Mais, ceux-là représentaient 50.000 personnes quand il y avait sur le territoire algérien de trois à quatre millions d’Algériens, à l’époque, pour 500.000 à 800.000 personnes d’origine européenne.

Tous les Pieds-Noirs n’étaient pas français. Ils étaient soit d’origine italienne, maltaise, espagnole. Ces gens-là, du jour au lendemain, sont devenus français en 1889. Dans le même temps, les Algériens n’étaient pas français. Ils ne votaient pas. Puis il y eut le double collège.

Il y avait donc un ressentiment très fort. J’ai le souvenir d’une famille d’intellectuels algériens dont le père de famille était professeur dans une « Medrassa » où les enfants étudiaient Rousseau, Montesquieu, Voltaire tout en observant que la France n’appliquait pas ce qu’ils avaient pu apprendre du siècle des Lumières. La France s’enorgueillit de beaucoup de principes : les droits de l’homme etc, sans pratiquer toujours ce qu’elle dit.

Voilà donc le contexte qui a fait que le ressentiment a poussé certains à se révolter. Il faut quand même comprendre Albert Camus qui a toujours œuvré dans le respect de l’objectivité. – je vous prie de m’excuser de revenir à cet homme que j’aime beaucoup. Il a été rejeté aussi bien par la droite que par la gauche, parfois par les Français d’Algérie et ceux qui luttaient pour l’indépendance.

Après la Seconde Guerre mondiale, sous les pressions extérieures notamment des Russes et des Américains, a été pris le 7 mars 1944 un décret visant à établir l’égalité entre les Algériens d’origine musulmane Arabes ou Kabyles, si je peux dire et les Français d’origine européenne. Au fil du temps, ce décret n’a pas été appliqué. Simple exemple : la promesse faite aux soldats tirailleurs algériens venus combattre en France de percevoir la même solde que les militaires français. Promesse réitérée chaque année et jamais tenue. Tout cela a fini par créer du ressentiment chez certains intellectuels, dont Ferhat Abbas, qui demandaient à l’époque une autonomie qui aurait pu pendant une dizaine d’années améliorer les choses et apporter la paix. Dix ans après, dans les années 1950, 1955 jusqu’en 1960 c’est l’indépendance qu’ils réclamaient. C’est dire s’il y a eu des fautes de la part des Français.

Les accords d’Évian

Mais il y a eu aussi des fautes de la part des Algériens. Les Algériens voulaient bien être français mais à condition de garder un statut particulier de musulmans. Or la France est un pays laïque qui sépare les Églises de l’État depuis 1905. Je crois que cette question-là a posé problème aussi. Et a continué à poser problème, y compris pour les Algériens eux-mêmes. Il était prévu que le nouveau gouvernement algérien de l’indépendance respecte la déclaration universelle des droits de l’homme. Mais l’arrivée du président Boumedienne qui ne reconnaissait pas les accords d’Évian ne voulait pas en entendre parler.

L’aspiration à la démocratie

Alors est-ce que la guerre d’Algérie continue ?

Je suis revenu plusieurs fois en Algérie avec des intentions très pures. Je le dis sincèrement. J’aime l’Algérie. J’ai la nostalgie de l’Algérie. C’est aussi mon pays. Je suis Français, j’ai été député français et celui qui a fait voter la dernière loi d’ amnistie. C’est fini, il faut mettre fin à tout cela.

Il faut regarder l’avenir d’une autre façon. Que tout le monde comprenne. Que tous les gens qui sont Pieds-Noirs et qui vont voter rassemblement national parce qu’ils ont la haine en eux, excusez-moi, il faut que cela cesse. Il faut que les Algériens arrêtent aussi. Il ne faut plus que M. Bouteflika demande à la France de se repentir. Si l’on doit se repentir, c’est collectivement : les Algériens qui ont fait des choses affreuses, les Français qui ont fait des choses affreuses. Je ne vais pas vous parler de la bataille d’Alger où le terrorisme des uns a répondu au contre-terrorisme des autres. Je ne vous parlerai pas de l’OAS (Organisation armée secrète) qui après le 19 mars 1962 a commis des atrocités entraînant des réactions adverses. Je crois qu’il faut arrêter tout cela. L’Algérie est un beau pays. Un pays de quarante-trois millions d’habitants qui aspirent à vivre en démocratie. Ils n’en bénéficient pas. Ce sont les militaires qui gouvernent. Mais il ne faudrait pas que les islamistes fanatiques prennent le pouvoir.

Nous sommes dans un monde où la génération qui a connu la guerre va disparaître. Je crois que la jeune génération en Algérie comme en France ne connaît pas tout cela. Il faut faire en sorte de créer des liens. C’est ce que j’essaie de faire à mon niveau. Je me suis retrouvé un jour à Tlemcen dans un repas. Nous étions six Pieds-Noirs et autant d’ Algériens. Il y avait autour de la table trois soutiens et membres du FLN qui avaient semé la terreur et au moins trois Français qui avaient participé à des attentats de l’ OAS. On s’est embrassé. Je ne suis pas naïf en disant cela. C’est la vérité. Les Algériens, au fond d’eux-mêmes, aiment la France. Parce que la France leur a aussi apporté des choses. Il ne faut pas dire que la colonisation a marqué la fin de la dignité des Musulmans. Ce n’est pas vrai. Des écoles ont été créées, des hôpitaux ont été mis en place. Le lycée de Tlemcen est plus beau que le lycée d’Agen. L’hôpital de Tlemcen est exemplaire.

Et qui fait le travail aujourd’hui en Algérie ? Ce sont les Chinois. Ils construisent une autoroute qui traverse le pays entre le Maroc et la Tunisie. Ils viennent avec leurs cadres et leurs ouvriers qui ne connaissent pas les Algériens. Ils réalisent le travail, encaissent la facture et repartent chez eux.

Les Français viennent aussi, travaillent mais dans une ambiance qui n’est pas encore celle qui devrait être. Celle de l’amitié franco-algérienne. Il faut que nous y arrivions. Il faut que les jeunes prennent le relais. Et on arrivera un jour à quelque chose d’autre que ce que j’ai connu. J’ai échappé plusieurs fois à des attentats terribles. J’ai perdu plusieurs amis.

Nous devons comprendre que, quelque part, l’Algérie est beaucoup plus proche de la France.

Le problème des Harkis. C’est terrible ce qui leur est arrivé. La France s’est conduite de façon honteuse à leur égard. Voici des hommes qu’on a amenés à faire des choix. Ce choix, nous devons l’assumer. Nous ne devions pas les parquer comme nous l’avons fait. Espérons qu’avec le temps tout cela s’effacera. Mais enfin Mesdames et Messieurs tout cela a commencé en 1830, s’est poursuivi en 1954 et 1956 par des attentats terribles. Puis en 1962 avec les accords d’Évian et ce n’est pas fini encore aujourd’hui. Nous devons arriver à ce que les Français de France qui ne connaissent pas cette histoire ouvrent les yeux et fassent en sorte qu’on puisse retrouver une harmonie entre ces deux pays qui ont beaucoup de liens communs.

Construire la démocratie

Il y a eu 30.000 soldats du contingent qui sont morts durant cette guerre en Algérie qu’on n’a pas voulu appeler guerre pendant longtemps avant de finir par reconnaître que c’était effectivement une guerre. C’est vrai qu’en Algérie aussi ils ont des problèmes. Parce que les Algériens eux-mêmes n’ont pas totalement assumé encore leur propre démocratie. Ça viendra. Il faut l’espérer et les soutenir. Et si je suis ici, c’est pour dire aussi que j’ai été le rapporteur de la loi d’amnistie qui permet de dire aujourd’hui qu’il n’y a plus d’occasion de continuer à se battre. (NDLR – Gérard Gouzes reprend une partie de son discours prononcé à l’assemblée nationale (2).

Je crois que nous avons fait de bonnes choses en Algérie mais aussi de mauvaises. Je pense que nous n’avons pas toujours été compris, mais nous n’avons pas non plus, nous aussi, toujours tout compris. Voilà la raison pour laquelle, je crois que l’avenir est devant nous. J’espère que les jeunes s’intéresseront à cette histoire, s’intéresseront au sort des Harkis , des Pieds-Noirs, s’intéresseront à la façon dont nous avons été reçus en France en 1962. Très mal, très très mal, je vous assure cela fait de la peine surtout lorsqu’on a été confronté à des drames. Personnellement j’ai eu deux oncles qui sont morts pendant la guerre contre l’Allemagne quand ils ont pris le bateau à Oran pour débarquer en Provence. Ils ont été tués à l’approche de l’Allemagne nazie de cette époque. Je crois que tout cela constitue des liens qui doivent permettre de savoir effacer le passé, d’oublier le passé et de regarder sereinement vers un avenir intéressant. Y compris, pardonnez-moi de le dire, économiquement. Il y a quarante-trois millions d’Algériens qui ont besoin eux aussi de bénéficier du confort, d’acheter, créer etc. Actuellement ils ont du pétrole, peut-être qu’ils n’en n’auront plus dans quelques années. Comment l’Algérie va-t-elle pouvoir continuer à se développer si on ne l’aide pas ?

Voilà la raison pour laquelle c’est un message d’espoir que je voudrais vous livrer ce soir malgré ce qu’il s’est passé, malgré les drames que nous avons vécus.

(1) En préambule, Gérard Gouzes a consacré son propos à l’ histoire de sa famille que le lecteur retrouvera dans le hors-série « AlgérieS » diffusé par Ancrage en marge du colloque

(2)http://archives.assemblee-nationale.fr/7/cri/1982-1983-ordinaire1/029.pdf

Le rôle des militaires français

dans la colonisation de l’Algérie

Communication d’Olivier Le Cour Grandmaison politologue, Maitre de conférence en science politique à l’ université d’Evry-Val d’ Essonne.

« D’une part, je ne traiterai pas de la guerre d’Algérie, celle qui débute le 1er novembre 1954 et et s’achève le 19 mars 1962. Je n’en suis pas un spécialiste. D’autre part, me semble-t’ il, grand est le risque de se focaliser sur la dernière guerre d’Algérie et d’oublier qu’ il y en a eu beaucoup précédemment. Celle de la guerre de conquête – j’y reviendrai – conduite après la nomination du général Bugeaud comme gouverneur général de l’Algérie en 1840. Ce même général d’ailleurs qui est encore honoré dans sa ville natale de Périgueux. Il y a donc eu des guerres précédentes. Il y a eu aussi des guerres de reconquête, j’y reviendrai là aussi, à la suite de l’insurrection kabyle de 1870, et enfin, oublier ces guerres précédentes, c’est oublier que les militaires, la hiérarchie militaire,eux, n’étaient pas oublieux de leur prétendus glorieux ancêtres qui, à la pointe du sabre, avaient conquis l’Algérie et prétendument pacifiée. Notamment parce qu’un certain nombre d’officiers supérieurs dans les années 1954 et après, s’inspirent assez directement de méthodes de guerre élaborées, conçues et par conséquent appliquées, notamment par le général Bugeaud.

Le général Bugeaud gouverneur général

Ces officiers retiennent, entre autre, de Bugeaud l’attention accordée aux femmes par ce dernier, si je puis dire, ce qui sera aussi le cas des militaires français pendant la dernière guerre d’Algérie.

1840 donc : le général Bugeaud est nommé gouverneur général de l’Algérie avec pour but la « pacification », j’emploie un terme entre guillemets parce que ce terme a été forgé par les militaires pour désigner des opérations de conquête du territoire algérien, entre autre.

Pas pour les désigner de façon neutre et objective mais pour laisser croire que ces opérations de conquête ont pour objectif d’instaurer la paix. En omettant ceci, : que la paix qui doit s’instaurer c’est évidemment la paix imposée par la puissance coloniale aux indigènes, statut sur lequel je reviendrai, parce que le terme ne désigne pas uniquement, pardonnez-moi, contrairement à ce qui a été dit, celles et ceux qui sont nés sur le territoire. C’est un statut juridique très particulier.

Lorsque le général Bugeaud est nommé gouverneur général de l’Algérie, il est entre autre salué par celui qui est un grand écrivain et qui va devenir une icône républicaine c’est Victor Hugo. Il salue la personne du général Bugeaud et salue par avance la colonisation et la pacification de l’Algérie. Les projets existent déjà de ce qui doit être fait de ce territoire après dix ans d’altermoiement entre 1830 et 1840. Dix années pendant lesquelles les autorités françaises n’ont pas su vraiment quoi faire de ces territoires rapidement conquis mais qui ne l’étaient pas complètement puisqu’en dehors d’Alger et des régions proches d’Alger, le reste du pays soit n’est pas conquis du tout, soit, pour reprendre les catégories forgées par les militaires et reprises par les politiques, n’est pas « particulièrement pacifié ».

Les méthodes mises en œuvre par le général Bugeaud pour la pacification de l’Algérie débouchent de fait, et sinon de droit, sur l’effondrement de deux distinctions absolument majeures et constitutives dans le cadre des guerres inter-étatiques qui existent en Europe : constitutives de ce que les hommes du XIXe siècle sont très fiers d’avoir vu déboucher, à savoir ce qu’on appelle aujourd’hui des guerres dites conventionnelles. Dans les deux cas il s’agit de désigner là les guerres qui sont – même si ce sont des moments de violences assurément – des guerres qui sont néanmoins soumises au droit, que ce droit soit un droit pour partie coutumier, ou que ce droit soit un droit conventionnel des conventions internationales et (où) de dispositions nationales.

Ces hommes de la seconde moitié du XIXe siècle, entre autres, sont très fiers de ces guerres dites réglées ou conventionnelles parce qu’à leurs yeux, elles témoignent d’une beaucoup plus grande considération, d’une part à l’endroit des soldats blessés qui n’ ont plus le droit, si j’ose dire, d’être exécutés sommairement évidemment, d’être encore moins torturés et à cela s’ajoute le fait que ces guerres dites réglées ou conventionnelles reposent aussi sur une distinction fondamentale entre civils et militaires. Et que, si dans le cadre de la guerre, les militaires tant qu’ils sont en état de combattre peuvent évidemment être tuables, les civils, eux, doivent, autant que faire se peut, échapper aux violences de guerre. Autrement dit, ils ne peuvent pas, ils ne doivent pas représenter des objectifs militaires. Ils doivent être préservés. La préservation des civils suppose qu’existent d’autres dispositions visant à la distinction très nette entre champs de bataille et sanctuaires. Parce qu’on ne peut pas protéger les civils si on n’établit pas des sanctuaires, des zones, des lieux dans lesquels les civils peuvent échapper effectivement aux violences de guerre.

La guerre qui va être menée par le général Bugeaud en Algérie va voir s’effondrer ces deux distinctions d’une part entre civils et militaires, d’autre part entre sanctuaires et champs de bataille. Entre civils et militaires parce que confrontés très vite à la résistance de l’émir Abd el-Kader et des soutiens qui lui ont été apportés par un certain nombre de tribus, les militaires et le gouverneur général Bugeaud en particulier font l’analyse qu’il est évidemment impossible de battre militairement Abdelkader si on ne s’en prend pas à celles et ceux qui le soutiennent. Soit en lui apportant des armes, soit en lui apportant un soutien logistique. Tant et si bien que l’on assiste au fond à ce que l’on pourrait bien appeler la militarisation presque totale de la population et donc à l’effondrement de la distinction entre le civil et le militaire au profit d’une catégorie qui est celle des partisans et qui va devenir avec la dernière guerre d’Algérie celle des terroristes. Le partisan comme le terroriste est celui qui, dès lors qu’il a pris les armes ou dès lors qu’il est suspecté d’avoir pris les armes ou dès lors qu’il est suspecté d’avoir apporté un soutien, ne serait-ce que logistique, devient par cela même tuable et « torturable. »

Les enfumades : un protocole strict

Un exemple : c’est au général Bugeaud que l’on doit, disons-le en ces termes pour le moment, l’élaboration d’un protocole très précis relatif aux « enfumades. » Ce qui, contrairement à ce que l’on croit, ne relève pas de massacres perpétrés par des officiers supérieurs dans le cours de l’action ou pour venger des militaires français tombés au cours des embuscades ; cela obéit à un protocole très strict que le général Pélissier, par exemple, va pratiquer avec une très grande conscience et efficacité notamment lors des « enfumades » des tribus se trouvant dans les grottes de Dahra.

La bataille a été gagnée. Les troupes françaises engagées dans cette bataille dans la région ne sont plus menacées par une quelconque activité de partisans. Les civils se sont regroupés dans lesdites grottes, ils ne présentent pour les forces armées françaises, nous sommes en 1845, aucune menace particulière et le général Pélissier décide d’appliquer comme l’avait dit le général Bugeaud en employant cette délicate expression : « Fumez les comme des renards ».

Ainsi, celles et ceux qui se sont réfugiés, hommes, femmes, enfants, vieillards avec du bétail dans les dites grottes vont être effectivement « fumés comme des renards. » Environ mille personnes vont être ainsi exterminées pour le seul et unique motif qu’ils sont des indigènes et que la technique ou la tactique militaire employée à l’époque est de refouler autant que faire se peut les Arabes des territoires qu’ils occupaient antérieurement. D’une part à des fins de « pacification » pour assurer la sécurité des biens et des personnes, des Européens, et d’autre part plus largement encore parce que désormais existe un projet assumé politiquement et militairement qui est de faire de l’Algérie une colonie de peuplement. C’est-à-dire de faire en sorte qu’un nombre significatif de Français et d’Européens prennent souche en Algérie.

Torture publique

Mais pour qu’ils prennent souche en Algérie, il faut évidemment pouvoir leur assurer la sécurité de leurs biens et de leurs personnes. Sans quoi il est difficile d’escompter qu’ils fassent souche.

C’est donc dans ce cadre qu’est théorisé cet objectif politico-militaire et stratégique de refoulement des Arabes. Effondrement des distinctions entre civils et militaires parce que déjà se pratique de façon quasi-systémique la torture pour des motifs qui sont à la fois de recherche et de collecte de renseignements et la volonté de terroriser la population. La torture, à cette époque, était pratiquée publiquement contrairement à ce qui va se passer entre 1954 et 1962. Il s’agit là de signifier aux civils, aux indigènes, que s’ils prennent fait et cause si peu que ce soit pour ceux qui combattent la colonisation française, tel sera effectivement leur sort.

C’est en partie à relier également à la volonté de refouler les Arabes hors des territoires qu’ils habitaient jusque-là, la déportation massive des civils là aussi et encore à des fins punitives.

Effondrement de la distinction entre sanctuaires et champs de bataille. Notamment parce que parmi les tactiques employées par le général Bugeaud et ses séides, Pélissier, Saint Arnaud entre autres, pour ne citer que ceux-là, il y a la volonté et l’application en effet pour des raisons liées à ce que j’ai dit précédemment, la conviction qu’il ne sera pas possible d’abattre Abd el-Kader encore une fois si on ne s’en prend pas aux villages et aux villes dans lesquelles il trouve un soutien politique, militaire et logistique. Cette technique de guerre est publique, assumée en France, et même défendue par celui qui est moins connu pour ses rapports sur l’Algérie que pour ce livre assurément extraordinaire, tout à fait passionnant, sur d’une part les Etats-Unis, la démocratie américaine et la démocratie en général, Alexis de Tocqueville. On sait moins qu’il a été député sous la Monarchie de juillet, qu’il a été député sous la Seconde république et qu’il a été ministre des Affaires étrangères. Il n’est pas connu de son temps pour son ouvrage De la démocratie en Amérique  mais il est connu aussi pour les deux ou trois voyages officiels qu’il a faits en Algérie en tant que parlementaire et pour les rapports officiels qu’il a rédigés suite à ses voyages. Rapports dans lesquels il déclare à peu près ceci : « On ne viendra à bout des troupes d’Abd el-Kader que si on ravage les villages et les villes dans lesquels il se trouve et dans lesquels il passe. »

Destruction des populations, villes et oasis

Donc Tocqueville soutient les formes les plus brutales et les plus terribles de la guerre en Algérie. Il sait effectivement ce qui va être mis en œuvre : destruction des villes, destruction des oasis parfois destruction des populations qui vivent dans ces oasis. Je pense en particulier à une oasis célébrissime en Algérie et en partie très connue de l’autre côté de la Méditerranée, c’est-à-dire en France, oubliée aujourd’hui mais parfaitement connue des contemporains : l’oasis de Zaatcha devant laquelle les troupes françaises vont longtemps piétiner. Lorsqu’elles vont s’emparer de ladite oasis, la population civile va être presque totalement passée par le fil de l’épée.

Victor Hugo va évoquer cette affaire dans Les misérables  lorsqu’il traite notamment de l’écrasement de l’insurrection ouvrière de juin 1848.

Destruction des villes, destruction des récoltes, destruction du bétail : l’armée française applique de façon systématique ou quasiment systématique des razzias. A ceci près que les razzias, terme arabe, pratiquées par les populations nomades sur les populations sédentaires et les razzias pratiquées par l’armée française sur les populations indigènes recouvrent des réalités radicalement différentes. Au moins pour cette raison que les razzias perpétrées par les populations nomades sur les populations sédentaires visent effectivement à s’emparer de denrées que les nomades ne fabriquent pas, ou de bétail, pour différentes raisons, par la violence oui, par le meurtre parfois, assurément, mais sans déboucher sur la destruction des structures économiques ou agricoles. Ne serait-ce que pour une bonne raison, c’est que si l’on veut « razzier » une fois et y revenir, faut-il que celles et ceux que l’on a razziés puissent continuer à produire. Dans le cadre des razzias mises en œuvre par l’armée française, il ne s’agit pas de cela du tout. Il s’agit effectivement de détruire de fond en comble un certain nombre d’oasis de villages et de structures toujours dans le même but : refouler les Arabes. Et là, la destruction n’est pas marginale et partielle, elle vise à faire en sorte que les tribus ainsi razziées ne puissent plus, la razzia effectuée, vivre là où elles vivaient antérieurement parce que l’ensemble des moyens économiques, l’ensemble des infrastructures auront presque totalement été anéantis.

Reconquérir la Kabylie

Guerre de conquête, guerre de reconquête, insurrection kabyle de 1870, la France va mettre plusieurs mois à reconquérir la Kabylie. Là encore les méthodes employées vont être ce que j’appelle, pour distinguer ces guerres coloniales en particulier, mais qui ont été employées dans d’autres colonies françaises, ces guerres que je qualifie de totale pour les distinguer des guerres dites réglées ou conventionnelles pour éviter tout faux-débat et mauvaises polémiques à supposer que ce ne soit pas un pléonasme. Guerre totale ici n’a évidemment rien à voir avec régime totalitaire. La guerre peut être considérée comme totale parce qu’elle concerne la totalité de la population visée et qu’elle concerne potentiellement la totalité du territoire visé.

Indigène, sujet, citoyen

Juste un mot sur la question des indigènes. C’est un statut juridique. C’est un terme « disqualificatif » qui vise à signifier très clairement dans la langue coloniale que celui qui est désigné comme un indigène n’est pas un semblable, n’est pas un égal, et, évidemment n’est pas un citoyen français mais un sujet français. Le problème en français est que le terme de sujet est entièrement polysémique. Le sujet peut désigner quelqu’un qui est titulaire de prérogatives civiles et politiques et qui par cela même se voit instituer comme citoyen parce qu’il jouit de droits et libertés politiques individuelles et collectives. Là ce n’est évidemment pas le cas. Le sujet est assujetti à un ordre colonial, inégalitaire, discriminatoire et raciste. Puisque sous la Troisième République en effet, et c’est à elle que l’on doit la chose, les indigènes sont sujets français assujettis à …. Donc, et c’est la règle, il y a des exceptions assurément, mais commençons d’abord par la règle. La règle stipule que les indigènes sont privés des droits et des libertés démocratiques fondamentaux. Pas de droit de vote, pas de liberté d’association, pas de liberté de la presse et pas même , pendant un certain temps, la liberté de circulation à l’intérieur des départements français d’Algérie et pas même de liberté de circulation entre l’Algérie et la métropole. Je rappelle que la liberté de circulation sur un territoire est considérée par les juristes de l’époque comme un droit fondamental. Autrement dit, on a bien affaire à des dispositions d’exception qui ne frappent qu’une partie de la population algérienne, les Arabes, comme le disent les autorités coloniales et métropolitaines à l’époque.

S’ajoute à cela, beauté du droit colonial, 19 février 1875, c’est une réaction politico-juridique à l’insurrection qui vient à peine d’être matée. Première version du code de l’indigénat algérien qui réunit dans un même texte toute une série de dispositions répressives qui ne sont opposables qu’aux seuls indigènes. Je rappelle que le code de l’indigénat algérien va constituer la matrice juridico-répressive à partir de laquelle vont être élaborés les autres codes de l’indigénat applicables en Afrique occidentale française, en Afrique équatoriale, en Nouvelle Calédonie, pendant un moment en Indochine et à Madagascar. Je pense que j’ai à peu près fait le tour des joyeusetés des beautés de l’Empire construites sous la Troisième république. Une incise avant d’arriver à la dernière guerre :

Un million de morts

8 mai 1945. A la lecture, encore aujourd’hui, d’un certain nombre d’ ouvrages, de manuels, je lis, nous lisons, les étudiants lisent qu’évidemment le 8 mai 1945, la France est entrée dans le monde. Et quand, enseignant à l’université, je demande à mes étudiants ce qu’il se passait le 8 mai 1945, en général j’observe des yeux un peu arrondis, des mines un peu étonnées genre, « Monsieur, nous sommes étudiants à l’université, nous savons pertinemment que le 8 mai 1945 c’est la fin de la guerre en Europe » et donc la paix en Europe et en France.

Chronologie partielle et partiale fortement oublieuse parce que du 8 mai 1945, jusqu’au cours de l’été, ce sont les massacres de Sétif et Guelma. Bilan entre 35.000 et 45.000 morts. L’intervention des forces armées aériennes, terrestres et marines sous l’autorité en métropole d’un gouvernement d’union nationale auquel participe un ministre de l’Air qui n’est autre que Charles Tillon, issu de la fine fleur de la Résistance – et je le dis là sans aucune ironie. À quoi succèdent la guerre en Indochine, les massacres de Madagascar, entre 70.000 et 80.000 morts, les victimes algériennes de la guerre d’Algérie.

On dit souvent que les guerres coloniales ont pris fin le 19 mars 1962 mais il y a une guerre oubliée qui se poursuit bien longtemps après l’indépendance : la guerre au Cameroun dont Mesmer est un des principaux acteurs et responsables, qui a été une guerre contre-révolutionnaire qui a fait des dizaines voire des centaines de victimes civiles, entre autres, de déplacés et de déportés.

Le bilan de ces guerres et de ces massacres, du 8 mai 1945 au 12 mars 1962, c’est près de un million de morts. Beaucoup plus que la totalité du nombre de victimes françaises, militaires, résistants et civils pendant la Seconde Guerre mondiale. Les chiffres estimés par les historiens vont de 600.000 à 700.000.

Reprendre des techniques anciennes

Dernière guerre d’Algérie donc. Quel rapport avec ce qui a été dit précédemment ? Le rapport est que les officiers supérieurs qui théorisent la doctrine de la guerre contre-révolutionnaire à la française après l’expérience indochinoise qu’ils n’espèrent pas voir réitérer, n’abandonnent pas complètement un certain nombre de techniques de la guerre contre-révolutionnaire. La déportation massive de la population civile, Bugeaud, Lamoricière et Saint Arnaud avaient déjà beaucoup fait en la matière. Ce qui va être réalisé en Algérie par les officiers supérieurs ne fait qu’ étendre, radicaliser ce qui se pratique et dont Bourdieu a dit qu’elles avaient été une « opération de chirurgie sociale des plus catastrophiques pendant la guerre et l’occupation de l’Algérie » : destruction des villages, incendies des « mechtas », là aussi et là encore les précédents sont très nombreux. Au fond, les officiers supérieurs et ceux qui ont exécuté leurs ordres n’ont strictement rien inventé, ils n’ont fait que reprendre des techniques élaborées avant eux. La torture, je l’ai signalé, était assez systématiquement appliquée aux indigènes, elle le sera encore. Evidemment, elle n’est plus publique, elle s’applique en des lieux que chacun connaît. La mutilation des cadavres, l’exhibition des cadavres à des fins de terreur dans la population civile, là non plus les officiers supérieurs n’inventent rien. Les officiers supérieurs sous les ordres de Bugeaud rémunéraient les soldats qui ramenaient des oreilles ou des têtes coupées. Cela permettait de signifier très clairement que les indigènes avaient été tués.

La aussi, là encore, contrairement à une mythologie nationale vivace, alors que les ouvrages existent, Paulette Péju l’a démontré et exposé de façon lumineuse et très claire dans des Harkis à Paris le 17 octobre 1961. Contrairement à ce que l’on croit, il n’y a pas eu d’un côté l’Algérie livrée aux militaires par un pouvoir politique qui n’en pouvait mais, la loi, les pouvoirs spéciaux, que je sache c’est un acte politique voté par la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) de l’époque entre autres mais pas uniquement. Donc, il n’y a pas eu d’un côté l’Algérie livrée au pouvoir militaire et de l’autre une métropole qui serait restée étrangère à ces choses-là, aux événements comme on disait pudiquement jusqu’à ce que le terme de guerre soit employé. Notamment lorsque le sémillant et très efficace Maurice Papon, après avoir été envoyé en mission extraordinaire du côté de Constantine et fait préfet de la Seine, ce qui est évidemment une reconnaissance admirable et extraordinaire des services qu’il a rendus à la République française en Algérie, vient s’installer à la préfecture de police de Paris avec un certain nombre de ses hommes et fidèles. Ils importent à Paris, dans la région parisienne, les techniques de la guerre contre-révolutionnaire. Paulette Péju le montre parfaitement dans des Harkis à Paris. La pratique de la torture dans des commissariats parisiens, des hôtels ou des caves est communément appliquée. Exécutions sommaires pareillement.

Maurice Papon signe de sa blanche et très républicaine main une petite note dans laquelle il enjoint les policiers agissant dans la région parisienne de ne pas faire de prisonniers, lorsqu’ils surprennent des troupes de choc du FLN. Application en métropole de la doctrine de la guerre contre-révolutionnaire. Disparitions forcées, massivement appliquées en Algérie, appliquées également en métropole. Je rappelle que, grâce à un très grand juriste français, Louis Jouannet, la disparition forcée a été reconnue comme un crime contre l’humanité. Ces techniques de guerre contre-révolutionnaire, la France, celles et ceux en tout cas qui la représentent, s’enorgueillissent beaucoup de la déclaration des droits de l’homme, des traditions révolutionnaires, des beautés du code civil que l’humanité est supposée nous envier. Soit.

Les mêmes, ou d’autres, peu importe, cette doctrine contre-révolutionnaire a été exportée en dehors des glorieuses frontières de l’hexagone, bien avant que ne se termine la guerre d’Algérie. Entre autres par le général Aussaresse qui est mort de sa belle mort dans le 15ème arrondissement de Paris après avoir reconnu exécutions sommaires, tortures, puisqu’on sait que les officiers supérieurs, effectivement avant la fin de la guerre d’Algérie, allaient former des officiers supérieurs de l’armée états-unienne. Pas seulement, des officiers supérieurs, plus tard, vont exporter la guerre contre-révolutionnaire en Argentine et former effectivement des officiers supérieurs de l’armée argentine à cette guerre contre-révolutionnaire. Il y avait même moins d’un kilomètre entre le palais présidentiel à Buenos-Aires et une partie d’immeubles occupés par une représentation militaire française. Un ancien officier supérieur argentin reconnu coupable de crimes contre l’humanité et qui, lui, est mort en prison, le général Videla, a reconnu au cours d’un entretien accordé à un journaliste qu’effectivement il devait beaucoup, pas seulement lui mais aussi l’armée argentine, à la doctrine contre-révolutionnaire française. L’armée argentine en a fait un usage massif. Le coup d’État de 1976 a fait entre 20.000 et 30.000 morts et disparus.

Avoir accès aux archives

Histoire apaisée. Oui, sans doute. Dans la mesure pour le dire aujourd’hui en des termes un peu guerriers où la bataille de la connaissance est globalement acquise. En Algérie et ailleurs cela ne signifie pas qu’il ne faut pas continuer à chercher, il faut continuer à le faire. Il est même impératif de continuer à le faire. Je rappelle simplement que pour continuer à le faire, il faut tout simplement avoir accès aux archives. Et que de ce point de vue-là, la France est un pays démocratique où les conditions d’accès aux archives sont des plus restrictives. Notamment parce qu’une note du Premier ministre, relativement récente et contraire à la loi, permet de ne toujours pas communiquer aux chercheurs, alors même que le délai de 50 ans est passé, des documents estampillés « secret défense». Tant et si bien d’ailleurs qu’un certain nombre d’historiens et d’associations ont engagé aujourd’hui une action devant le Conseil d’État pour demander à ce que le gouvernement respecte la loi. Ce qui est quand même, à supposer, un peu singulier comme requête. Puisque les mêmes au gouvernement prétendent être respectueux et demandent surtout aux autres de respecter la loi. Là, il y a visiblement, une singulière exception. Donc, pour travailler il faut effectivement accéder aux archives et là encore il y a un certain nombre de problèmes qui se posent ici dans l’hexagone.

Une histoire apaisée ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de débats entre celles et ceux qui travaillent sur la question coloniale. Dont je pense qu’elle n’intéresse pas seulement les historiens parce que pour reprendre une expression forgée par un contemporain de la construction de la Troisième République, « la colonisation est un fait social total et précisément parce que c’est un fait social total, c’est un fait qui n’est pas simplement pour nous un fait historique ». La colonisation, certes, est un fait historique, mais c’est un fait politique, un fait économique, juridique, c’est un fait qui concerne énormément les sciences humaines sous la Troisième République, la géographie, l’histoire, la psychologie ethnique etc.

Double collège

Guy Pervillé a été cité. Dans un ouvrage qu’il signe sur l’Algérie, il indique que la France a laissé en Algérie des traces admirables qui témoignent des supposés avantages de la colonisation française. Ça fait partie en général de ces délicates pondérations où, une fois qu’on a reconnu les exactions commises dans les colonies en général et en Algérie en particulier, on dit « oui, bien sûr, il y a eu la torture. » Force est de le reconnaître, puisqu’elle est désormais totalement établie par les historiens, entre autres, oui mais n’oublions pas les pages lumineuses de la colonisation. En général est citée la scolarisation. C’est oublier les chiffres donnés par Clément Malot, dont je n’ai pas entendu dire qu’il était islamo-gauchiste, qui rappelle, et il n’est pas le seul, la faiblesse du taux de scolarisation et d’alphabétisation après 1945 des – on ne dit plus Indigènes parce que ça ne fait pas bien dans le décor – on dit Français musulmans d’Algérie. Ce qui, soit dit en passant, alors que la Quatrième République vient de rappeler dans son préambule qu’elle condamne toutes discriminations quelles qu’ elles soient est un peu singulier, parce que cela signifie que Français musulmans d’Algérie veut bien dire qu’il y avait une catégorie de la population algérienne qui est identifiée à partir d’un critère qui est à l’évidence, le terme l’indique bien, un critère religieux. A ces Français musulmans d’Algérie, d’ailleurs, on ne va pas appliquer la loi parfaitement commune, parce que le double collège va être immédiatement établi. Après qu’ils aient été faits Français musulmans d’Algérie, citoyens de l’Union Française, un homme une voix, un homme, une femme, une voix parce que la France a reconnu très tardivement la citoyenneté des femmes, la Troisième République n’a pas été simplement raciste, elle a été sexiste. Je ferme la parenthèse. On met en place le double collège et l’objectif du double collège c’est quoi ? C’est très clair et cela a été dénoncé par des députés français musulmans d’Algérie au sein même de l’Assemblée constituante : il s’agit juridiquement d’assurer la surreprésentation des citoyens français d’origine européenne et d’assurer à l’inverse la sous-représentation systématique des Français musulmans en Algérie pour faire en sorte que l’Assemblée algérienne ne bascule pas du côté desdits Français musulmans, autrement dit de conserver la main mise sur ladite assemblée muselée. Les élections dites à la « Naegelen » que ce gouverneur SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) de l’Algérie, fort connu en Algérie pour le trucage des élections fait qu’effectivement la métropole garde la main sur le territoire.

Bref, sur la scolarisation, les chiffres en 1962 montrent que l’écrasante majorité des Français musulmans d’Algérie demeurent analphabètes. Qu’en matière médicale, et des hôpitaux implantés grâce à la douce et généreuse France républicaine, rappelons aussi ceci, qu’en Algérie et ailleurs a existé un double système hospitalier. Un système hospitalier pour les Européens, un système hospitalier pour les Indigènes. Que le système hospitalier pour les Européens était à peu près au standard des systèmes hospitaliers de la métropole. Le système hospitalier des Indigènes ne l’était pas du tout. Je rappelle que cette affaire eut quelques conséquences là aussi encore parce que cette discrimination hospitalière va être importée en métropole puisque est créé dans les années 1925 l’hôpital franco-musulman de Bobigny dans la région parisienne dont l’objectif est d’obliger les Nord-Africains de la région parisienne à fréquenter d’abord et pour ne pas dire exclusivement cet hôpital à des fins de contrôles sanitaires et à des fins de contrôles policiers. Donc, là aussi, importation vers la métropole de dispositions discriminatoires.

Histoire apaisée, mémoire blessée

Mais disons globalement que l’Histoire est à poser pour autant que l’on n’ inclut pas dans celles et ceux qui s’intéressent à l’Algérie et au passé colonial, un certain nombre de bateleurs médiatiques qui se prétendent historiens alors même qu’ils ne le sont pas. Vous pouvez mettre les noms que vous voulez, enfin pas tout à fait quand même, mais je peux, je pourrais et je vais rappeler dans un instant qui ils sont.

Histoire apaisée. Oui, pour partie. Mémoire blessée par contre. Pourquoi l’est-elle cette mémoire blessée ? Au moins pour plusieurs raisons. La première de ces raisons est l’absence de reconnaissance. Je n’ai pas dit de repentance, mais d’absence de reconnaissance. Je rappelle que le président élu, Emmanuel Macron, candidat, se déplaçant en Algérie bien sûr, déclare à une télévision privée algérienne ce qui n’avait jamais été déclaré auparavant par un responsable politique de ce niveau-là : « la colonisation a été un crime contre l’humanité ». Est-ce que cela lui a échappé, je n’en sais rien, je ne suis pas là pour sonder les cœurs et les âmes, en tout cas ce que je constate c’est que une fois rentré – j’ai failli dire – en métropole, pardonnez-moi, en France, il se repent de la phrase qu’il a lâchée, en disant qu’il l’a dite tout en ne la disant pas. Enfin bref. Un pas en avant, deux pas en arrière. En tout état de cause, depuis qu’il a été élu Président de la République, je n’ai pas ouï dire qu’il ait fait une déclaration générale pour effectivement dire ou redire, en tant que chef de l’Etat, ce qui aurait un poids politique et symbolique autrement plus important que quand on le déclare en tant que candidat, que la « colonisation a effectivement été un crime contre l’humanité ». Evidemment, que cela ne soit pas fait à l’endroit de l’Algérie ou à l’endroit de Madagascar, de l’Indochine ou d’autres, est perçu en Algérie et ici par les héritiers de l’immigration coloniale et post-coloniale comme une discrimination mémorielle et commémorielle qui vient s’ajouter à toutes celles qui existent par ailleurs. Je ne parle pas des manuels scolaires, de la recherche, je parle de la façon dont les responsables politiques traitent de cela sans reconnaissance. Au fond ce passé, cette histoire dans tous les sens du terme n’a pas véritablement droit de cité. C’est plus grave que cela, c’est que, cela a été cité d’ailleurs, la loi du 23 février 2005 qui est une double exception française, pas pour le meilleur en l’occurrence, c’est une double exception française puisque la France est la seule puissance coloniale où une majorité a trouvé une solution judicieuse et politiquement juste de voter une loi qui établit une interprétation officielle du passé colonial, article premier de la loi du 23 février 2005. La France reconnaît, je cite : « l’oeuvre réalisée par elle dans les départements français d’Algérie ». Suit l’énumération des colonies. Il n’est pas nécessaire d’être agrégé en littérature pour comprendre que le terme « oeuvre » comporte là une connotation positive. Nous avons donc bien affaire à une déclaration de loi déclarative qui sanctionne une interprétation singulière du passé colonial et juge ce passé positif.

Réhabilitation du passé colonial

Double exception parce que si l’État doit et peut en certaines circonstances, cela dépend aussi de la position des uns et des autres, intervenir dans de très nombreux domaines, il y a au moins un domaine dans lequel il ne saurait intervenir, sans méconnaître les processus démocratiques qui sont les siens, c’est justement intervenir d’un point de vue juridique pour établir quelques interprétations du passé que ce soit. Et ce qui est singulier, cela fait quinze ans que cette loi a été votée, un seul exergue a été retiré, cette loi n’a toujours pas été abrogée.

Cette loi n’a pas été l’épilogue mené par certains pour la réhabilitation du passé colonial. On pourrait dire à l’inverse qu’elle en a été le prologue, puisque le vote de cette loi a permis à certains, pensant sans doute faire des découvertes extraordinaires, alors qu’ils sont eux-mêmes les piteux ventriloques des acteurs républicains forgés sous la Troisième République, de rappeler les beautés inaccessibles supposées de la colonisation : Alain Finkielkraut qui déclare dans une interview donnée au journal Aretz, grand journal israélien assurément, et là sans aucune ironie cette fois-ci, que la colonisation française a été portée par un désir de civilisation des peuples qui n’avaient pas eu jusqu’alors le plaisir et l’avantage de jouir de ladite civilisation. Plus récemment, il a été rejoint, mais je ne les mets pas sur le même plan parce que le second est un multi-récidiviste des discours sur la haine raciale, qui a été condamné par deux fois pour cela et contre lequel une troisième procédure est engagée à la suite des discours qu’il a tenus. Et on a l’impression que, plus il est condamné, plus il monte dans la hiérarchie dans la chaîne qui l’emploie. Puisque, effectivement, Eric Zemour, grand historien comme chacun sait, a découvert lui aussi que la colonisation française avait été portée par les désirs de faire bénéficier la population indigène des beautés, des progrès de la médecine, de l’école, etc.

Alors, je le dis avec ironie, vous souriez ou riez mais c’est une extraordinaire violence politique, symbolique, langagière faite à celles et ceux qui ont eu à connaître ces violences coloniales. Ce passé n’est pas un passé passé, cela a été dit, c’est un passé toujours présent qui affecte effectivement ceux qui ont combattu, soldats français en Algérie, mais qui évidemment continue à affecter parfois très précisément, la vie des héritiers de l’immigration coloniale et post coloniale qui vivent en France, qu’ils soient français ou pas et peu m’importe la nationalité qu’ils déclinent !

Par ailleurs, si l’on compare cela avec la reconnaissance, et je ne mets pas les crimes sur le même plan, car il s’agit de crimes de nature différente, mais avec la reconnaissance très tardive par Jacques Chirac, pas par François Mitterrand faut-il le rappeler, de la collaboration et la participation du régime de Vichy à l’arrestation et à la déportation des Juifs français et étrangers. Cette reconnaissance a eu un effet bénéfique extraordinaire c’est qu’ enfin cette histoire a été incluse en 1995 dans les manuels scolaires.

1995, un tournant important

Où est-ce que nous avons appris le rôle du régime de Vichy pendant la Seconde guerre mondiale ? Pas à l’école, pas dans les lycées, pas à l’université. 1995 de ce point de vue-là est un tournant extrêmement important.

1995 de ce point de vue-là est un tournant extrêmement important parce que désormais, à Paris et dans de nombreuses villes, il n’y a pas une seule école maternelle, un seul collège, un seul lycée dans lesquels les enfants juifs français ou étrangers aient été arrêtés pour lesquels il n’y a pas une plaque qui rappelle ce qui a été perpétré et qui l’a perpétré et sur ordre de qui. Autrement dit, Paris est en fait une ville où le passé mémoriel ou en tout cas un certain passé mémoriel a droit de cité. En tout cas pour certains événements. Pas pour ceux qui nous intéressent.

Evidemment ce décalage-là, qui est en fait un gouffre, est perçu par les héritiers de l’immigration coloniale comme une blessure politique symbolique qui fait que, au fond, leur histoire n’a pas droit de cité. Et qu’ils sont au fond, et ils le ressentent ainsi, pensés encore et toujours comme des citoyens à part dont l’histoire singulière n’est toujours pas officiellement reconnue.

Je finirai sur ce point. Là aussi, là encore, un certain nombre de dirigeants de la France s’enorgueillissent beaucoup de son rôle prétendument lumineux. En matière de reconnaissance la France n’est pas cette locomotive qui tire le reste de l’humanité sur les voies ferrées vaillantes et lumineuses. Elle est à peine dans le wagon de queue en matière de reconnaissance.

Guerre des Mau Mau  : 30.000 ,40.000, 50.000 morts dans les camps de concentration.

Guerre menée par la Grande-Bretagne au Kenya : des descendants de victimes et des victimes elles-mêmes ont porté le différent juridique devant les autorités de la justice britannique, et ils ont gagné. Une reconnaissance officielle et des réparations financières. Au sein du gouvernement conservateur de l’époque, pas un seul membre du gouvernement britannique n’est intervenu pour condamner la décision de justice qui venait d’être prise.

Mieux, le gouvernement de Grande-Bretagne a décidé sur ses deniers d’ériger à Nairobi un monument à la mémoire des victimes.

Allemagne : premier génocide du XXe siècle, territoire du Sud-ouest africain, opération menée en 1904 par le très distingué général allemand Lothar Von Trotha. Début des opérations contre les tribus Namas et Héréros : 80.000 morts. À la fin des opérations entre 10.000 et 15.000 survivants.

10 juillet 2015 : un siècle plus tard, un représentant de l’Allemagne se rend dans la capitale de l’actuelle Namibie, pour reconnaître ce qui a été perpétré là-bas.

Nouvelle-Zélande, Australie, Canada, Etats-Unis même, un certain nombre de déclarations ont été faites pour reconnaître qu’effectivement la colonisation de ces pays a causé des torts insignes aux populations autochtones. Viols, déportations, massacres, spoliation des terres et dans certains cas cette spoliation n’a pas été simplement une reconnaissance politique et symbolique mais a été une reconnaissance financière de réparation à l’endroit de celles et ceux qui ont eu à subir ces exactions.

La France : aucune reconnaissance officielle par les plus hautes autorités de l’Etat des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis au cours de la période coloniale entre, entre autres, 1840 et 1962. »

DÉBAT, TABLE RONDE

« Violence et contre-violence, stop »

« Une histoire vécue. Cela se passait à Tlemcen devant la caserne du 2ème chasseur de Zouaves. Nous jouions au football entre copains, quand tout à coup on a vu une foule qui poursuivait un homme. Cet homme courait, il s’est précipité vers la caserne dans laquelle il a demandé à rentrer. Bien entendu la foule s’est maintenue en arrière. Les militaires qui se trouvaient là ont interdit à cet homme d’entrer. On est allé chercher le sergent, qui est allé chercher le lieutenant, qui est allé chercher le capitaine, qui a fini chez le colonel. Le gars a expliqué qu’il était Français, musulman, favorable à l’Algérie française mais qu’il était aux prises avec une foule qui n’avait pas l’air d’avoir les mêmes idées. Il a donc demandé à entrer dans la caserne pour être protégé. Tout le monde, le colonel lui-même, lui a dit « non ». Nous, gamins, on regardait la scène de loin. Il s’est reculé, il a salué le drapeau français, il s’est retourné, il est allé vers la foule en marchant et il a été lynché… lynché ! Je l’ai vu de mes yeux et j’ai eu honte d’être français. La moindre des choses eut été de le protéger. Alors j’ai entendu tout ce qu’on a dit sur les choses affreuses de Bugeaud. J’ai eu l’impression que Bugeaud avait vécu jusqu’en 1962. Mais ce que je sais moi, c’est qu’on n’a pas parlé de tous les crimes qui ont été commis. J’ai vu deux filles jumelles mourir en se trainant sur le trottoir parce qu’une bombe avait éclaté devant un cinéma à Sidi Bel Abbès. J’ai vu des tas de choses de ce genre, j’ai failli mourir moi-même dans trois ou quatre attentats terribles où des innocents étaient tués.

Et je m’en réfère à ce que disait Albert Camus par rapport à la terreur : « Toutes les terreurs ne sont pas légitimes, tous les terrorismes ne sont pas légitimes mais il faut savoir parler de tout. » Oui la colonisation a fait des choses abominables, je dis bien abominables, mais la réciproque était aussi la même chose. Ne rêvez pas… Ne rêvez pas. Voulez-vous voir des photos d’enfants avec les jambes coupées, voulez-vous voir des gens égorgés (ndlr.rumeurs contestataires dans l’assistance) Mais oui, mais ça existait mes amis. Toute violence entraine malheureusement une contre-violence. Et c’est cela qu’il faut arrêter. Alors, excusez-moi, je voudrais vous lire ce que j’ai dit un jour à l’assemblée nationale : Les événements consécutifs à la décolonisation ont définitivement quitté la scène de l’actualité. Ils appartiennent à l’Histoire. Elle jugera. C’est précisément parce que l’oubli sera accordé à ceux-la même qui n’étaient pas d’accord qu’il prendra sa valeur définitive. Parce que cette assemblée (ndlr : nationale) résulte elle-même d’un événement historique, elle doit prendre conscience de sa propre dimension en s’unissant en un vote unanime. La France demande aux Palestiniens et aux Israéliens de ses réconcilier dans la paix après des années de luttes fratricides. Comment les Françaises et les Français pourraient-ils prêcher la réconciliation chez les autres, alors qu’ils ne seraient pas capables d’en accepter le principe pour eux-mêmes ?

L’article premier de l’édit de Nantes, je vous le cite : « que la mémoire de toute chose passée depuis mars 1585 ainsi que tous les troubles précédents demeurent éteints et assoupis comme une chose non advenue. » Si on n’y parvientpas, la guerre d’Algérie ne finira jamais. »

Gérard Gouzes, ancien parlementaire, natif de Tlemcen.

La paille et la poutre

« Je suis un citoyen de la République française et j’y suis attaché. Je me demande s’il est possible de surmonter les blessures très graves qui ont atteint des personnes et leurs proches. Je pense que pour tendre vers une réconciliation, il me semble que l’on pourrait aller chercher chez soi-même ce que l’on peut améliorer plutôt que d’aller chercher chez les autres les causes qui ont fait qu’il y a eu une escalade symétrique de la terreur et de la violence. A ce propos-là je voudrais vous remercier de ce vous avez amené en terme de réflexion sur la torture. Vous n’ avez pas parlé du 17 octobre 1961, (ndlr : Répression meurtrière menée par la police française, d’une manifestation d’Algériens organisée à Paris par la fédération de France du FLN) – mais vous avez parlé du sinistre Papon. Cela concerne directement la République française et m’interpelle profondément.

Quand nous aurons réglé nous même les blessures de notre propre histoire il sera temps d’aller m’occuper du Hirak et de savoir comment le peuple algérien doit prendre les décisions qui le concerne et comment il doit réaliser sa propre histoire. Réfléchissons-y à propos d’un conflit qui se déroule sous nos yeux et dont M. Gouzes a pertinemment parlé, le conflit israëlo-palestinien. Dans cette histoire, il y a ceux qui s’occupent de savoir en quoi ils peuvent être responsables. En quoi ils peuvent améliorer les choses de leur propre point de vue à la place qui est la leur. Et ceux qui s’occupent de répondre aux exactions, de chercher la paille dans l’oeil du voisin en ignorant la poutre se trouvant dans le leur.

Bernard Clerc, enseignant, président de l’office Central de la Coopération à l’Ecole.

« Mon épouse ne savait pas »

« Je voudrais évoquer un volet un peu oublié dans cette guerre d’Algérie. On a beaucoup parlé des communautés Pieds-Noirs , Harkis, j’y reviendrai.

Je souhaite évoquer les appelés, les militaires qui ont été là-bas. Vous parlez à juste titre du mauvais accueil en France des Pieds-Noirs et des Harkis. Mais savez-vous dans quel état nous étions, nous les appelés, à notre retour d’Algérie ? Nous rasions les murs. Pour certains d’entre nous, nous revenions « d’une sale guerre ». Je ne peux pas parler pour tous ceux qui étaient là-bas, mais je pense pouvoir le faire pour une bonne fraction. En Algérie nous étions dans un « merdier » et notre préoccupation essentielle était de sauver notre peau. Parmi les appelés beaucoup d’entre eux avaient des fiancées. Les appelés ne constituaient pas une communauté au sens où on l’entend de manière générale. La communauté des Harkis a eu des enfants qui vont être au courant de tout ce qui s’est passé. C’est comme cela qu’on commence une réconciliation en regardant les choses en face. Les Pieds-Noirs aussi ont eu des enfants et une histoire à partager.

Et nous, la plupart des militaires, Que faisions-nous là-bas ? Pendant trente ans, on a mis le mouchoir dessus, nous ne parlions pas. Mon épouse ne savait même pas que j’étais allé en Algérie. Mes enfants l’ont découvert par un ami franco-algérien. Nous aussi nous avons vécu des choses terribles qui personnellement m’ont marqué. Ce fut un tournant dans ma vie.

Ce colloque est formidable parce qu’il faut parler, il faut parler, il faut se réconcilier. La guerre est finie. Quand je suis parti à 25 ans j’avais quelques convictions politiques. Dans l’armée il y a les képis et il y a les autres, les ras du sol.

La situation des Harkis renvoie aux malentendus qui ont existé pendant cette guerre. Il faut parler avec les Harkis et dissiper les malentendus. On se retrouve dans une compagnie dans le djebel avec des Harkis. Le Harki c’était le supplétif. Cinq ou six qui arrivaient dans la compagnie. Tout le monde les accueillait très mal. J’ai bien étudié la question. Certains d’entre eux venaient pour faire vivre leur famille. Nous les militaires, nous ne comprenions pas ça. Nous avions peur d’eux parce que parmi ceux qui arrivaient deux ou trois étaient infiltrés par le FLN (Front Libération Nationale) pour piquer les armes et « poinçonner » quelqu’un au passage quand ils prenaient la fuite.

C’est après que j’ai appris ce qui s’est passé et la façon affreuse dont ils ont été accueillis par le gouvernement français. On arrive alors à comprendre leur situation en discutant avec eux.

Avec les Pieds-Noirs c’est pareil. J’en ai dans la famille. On n’est pas tous d’accord mais on parle et il faut continuer à parler. Je n’ai pas la prétention de parler pour tous les appelés. Il y en a eu 1,5 million dans les djebels. Quand je suis parti, j’étais contre la guerre. En Algérie j’ai été instituteur-soldat. Ce fut une expérience fabuleuse avec les enfants. Je faisais les sorties de nuit en patrouille pratiquement tous les jours et dans la journée j’enseignais à des enfants qui ne parlaient pas français. Une expérience formidable parce que les enfants du monde sont fabuleux. »

Max Delpy, enseignant retraité, ancien appelé

« Pourquoi a-t-on mérité un tel sort ? »

Je m’appelle André Azni, je suis président de l’association « Harkis et leur amis ». Tout à l’heure Mme Khemache demandait s’il y a des témoignages sur le camp (NDLR de Bias). Je ne vais pas vous parler des Harkis mais du camp de Bias, du camp de concentration de Bias. Je suis né en janvier 1965. Le camp de Bias a été terrible pour ceux qui l’ont vécu. Je vois mes compatriotes MM. Kichi, Bouzaboun ici présents, nous avons été voisins. Vous avez dit qu’il y avait une douche par semaine le dimanche, vous avez oublié de préciser que la douche était payante, cinquante centimes. Nous n’avions pas d’argent mais nous devions payer. Pour ma part, j’avais une salle de bain qui était une bassine jaune que je partageais avec ma sœur devant la maison.

Une fois par semaine nous avions un bidon de charbon. Une fois par an on venait tuer les cafards avec du gaz. Ce jour-là tout le camp allait sur le terrain de foot. Un monsieur m’a traumatisé à vie avec un masque et une espèce de machine qui entrait dans les maisons et qui enfumait. On nous gazait ! L’administration était dirigée par M. Bouché, Maurice Bouché, avec la complicité – comment dirais-je – de Harkis qu’on a surnommé les « kapos ». Ils avaient droit de vie et de mort sur tous les Harkis. Mon Père a été placé à la Candélie (NDLR hôpital psychiatrique) pendant 8 ans. Pourquoi ? Parce qu’il s’opposait à cette administration. Les gens ne le savent pas. Alors moi j’ai une question à poser : Pourquoi a-t-on mérité un tel sort ?

Nous n’avons rien demandé. Nous sommes nés dans le camp. Pourquoi n’avons-nous pas bénéficié de cellules psychologiques comme « ils » font maintenant ? A l’image de ce monsieur (NDLR témoin militaire) à son retour d’Algérie, il aurait dû bénéficier d’une aide psychologique. Aujourd’hui, il en existe pour tout le monde.

A l’école il y avait des gamins comme moi de 4, 5 ans qui se retrouvaient avec des enfants de 14 ans dans la même classe. Nous étions complètement à part.

Récemment, j’ai découvert aux archives des rapatriés à Agen que mon père touchait 450 francs. Il était « ponctionné » de 200 francs pour faire vivre ce camp. Ce camp nous l’avons donc financé, vous rendez-vous compte ! ?

Aujourd’hui, j’attend du gouvernement qu’il soit de droite ou de gauche, qu’il reconnaisse l’erreur qui a été faite de nous mettre dans les camps, qu’on puisse tourner la page et fermer le livre. Pour moi, la question « Harkis » c’est à part. Moi je suis né dans le camp de Bias, un camp de concentration.

André Azni, président de l’association « Harkis et leurs Amis »

« Tiens, voilà le traitre, le Harki »

Moi je voudrais dire que j’ai été torturé à coup de ceinture parce que j’étais récalcitrant. Le camp vivait sous le régime militaire. Jusqu’en 1975 il fallait saluer le drapeau.

J’ai vécu la déportation des enfants jusqu’à l’âge de 12 ans. Pendant que ma mère travaillait dans les champs, j’ ai été embarqué dans un minibus et je me suis retrouvé à 800 kilomètres. Quand ma mère est rentrée du travail, elle est allée interroger le directeur. « Où est mon fils ? »

Le directeur la jette par terre et lui dit : « tu la ferme sinon c’est la piqûre et l’asile psychiatrique à Agen » Ce que je dis c’est que du vrai ; c’est que du vrai !

Comment peut-on arracher des enfants à leur mère, les envoyer à des centaines de kilomètres ?

Quand on est arrivé à destination on se disait c’est génial, c’est super, nous ne sommes plus dans un camp, derrière des grillages, des barbelés. Sauf que nous avions un moniteur M. A qui pratiquait l’humiliation. S’il jugeait que nous n’étions pas assez propres il faisait rire tout le monde en se moquant de nous pendant les séances d’humiliation au réfectoire. Quand il ne faisait pas des inspections en pleine nuit en réveillant tout le monde à deux heures du matin.

Autre chose : nous, on a rien contre les Algériens. On en veut à la France qui nous a parqués comme des chiens dans les camps. Quand j’arrive à l’école en CM2 (Cours Moyen) avec 16 de moyenne, je suis contraint au redoublement deux fois sur décision du directeur du camp. Puis je me retrouve à Chantenay (ndlr Chantenay-Saint-Imbert) dans la Nièvre. Quand je reviens je me retrouve au collège Anatole France à Villeneuve-sur-Lot. Comment faire pour rattraper les années de retard ?

Nous ne sommes pas allés à l’école de la République. Nous étions français, comment se fait-il que nous ne pouvions pas accéder à l’école de la République ? Comment se fait-il qu’un seul bonhomme avec toute son administration, avait autant de pouvoir s’il n’avait pas été couvert par les politiques.

Il se prenait pour César. Quand des amis venaient nous rendre visite, s’il levait le pouce, le gardien ouvrait le camp, s’il baissait le pouce le gardien gardait le camp fermé. En France, pays des Droits de l’Homme. Malgré tout cela nous avons avancé. Nous avons cherché du boulot.

Autre chose encore. Je travaille dans la police à Villeneuve-sur-Lot. Les gens me connaissent. Mes enfants ont été scolarisés à Villeneuve et je tiens à remercier leur institutrice qui s’en est très bien occupé. S’ils connaissent la réussite aujourd’hui, elle y a contribué.

Quand je patrouille dans les rues de Villeneuve, je croise des jeunes de 12 à 14 ans, des jeunes Français issus de l’immigration, des Français comme moi, ils sont nés à l’hôpital Saint Cyr, je discute parfois avec eux. D’autres fois j’entends « Tiens, voilà le traitre, le Harki ». Il y a un travail à faire. Que font les parents avec ces enfants ? Que leur racontent-ils à la maison ? Il y a un problème. Quand je croise un gamin, de 12, 13 ans en échec scolaire, que je lui suggère de reprendre l’école, d’obtenir un diplôme, savez-vous ce qu’il me répond ? « Non je n’ai pas envie de faire comme les Harkis ? » Qu’est ce que cela veut dire ?

Je reviens sur les Harkis ? Croyez-vous que l’on nous a donné la chance de réussir ? Nous nous sommes débrouillés tout seuls, tout seuls ! C’est un miracle que nous ne soyons pas tous sortis du camp, fous ou délinquants !

Nos mères ont travaillé 14 heures, 16 heures dans les champs. Le paysan versait le salaire au directeur du camp qui donnait ou pas l’argent à ma mère. Comment mangions-nous quand il ne lui donnait pas son salaire ? Il ne faut pas oublier les femmes de Harkis. Je voudrais rendre hommage à ces femmes qui portaient tout sur leurs épaules. Cela dit je ne veux pas passer pour un pleurnichard. J’ai réussi, je suis Français et fier de l’être, j’obéis aux lois de la République.

Larbi Bouzaboun, policier municipal à Villeneuve-sur-Lot

S’en sortir par le haut

La vrai question autour de ces témoignages c’est : Que faisons nous aujourd’hui de toutes ces histoires ? Qu’est ce qu’on en fait ? Politiquement je n’ai pas trop d’avis. Mais, au plan personnel, au risque d’abaisser quelque peu le débat, en terme identitaire aussi, je suis Pied-Noir, natif de Constantine, je suis arrivé ici en 1963 et je voudrais rappeler deux anecdotes.

En rentrant, mes parents arrivent, sans rien comme beaucoup, en Lot-et-Garonne, mais mon père avait pris l’habitude, au moins trois fois par an, de venir au camp de Bias. Peut-être connaissait-il quelqu’un et puis il donnait un peu d’argent et des bonbons aux enfants. J’avais 7, 8 ans à l’époque je me souviens de cette réflexion : Tu vois, nous on a rien mais eux ils ont encore moins que rien. »

Alors que fait-on de tout cela. Evidemment il y a eu des horreurs, des crimes, des crimes contre l’humanité , Monsieur (ndlr M. Le Cour Grandmaison) a très bien décrit cela, mais d’un point de vue identitaire, personnel, qu’on soit Harki, Pied-Noir, je ne peux pas parler à la place des gens, mais on a des questions aussi quand on a des enfants, des petits-enfants, c’est la question de la transmission. Q’est ce qu’on transmet de ce que l’on est, y a-t-il des choses intransmissibles et comment sortir de tout cela par le haut, parce que je pense que c’est par le haut qu’il faut en sortir. Je voudrais dire simplement, conclusion personnelle qui n’a pas la prétention de détenir la vérité, c’est  que sur le fumier on peut faire pousser des fleurs. C’est un bon terreau. Et dans ces fleurs-là et dans ce chemin intérieur je porte deux convictions fortes :

Beaucoup de Pieds-Noirs n’en ont pas conscience ou ne le disent pas, mais ce dont ils souffrent c’est d’une amputation culturelle, c’est d’avoir perdu leur part d’ « orientalité »,  même si Maghreb veut dire occident. Je le vois dans les amis que je fréquente qui sont Arabes. On se comprend très vite. Un petit exemple qui fera sourire peut-être :

J’ai une collègue de travail, professeure de musique. On l’embauche dans une ville qui n’est pas la sienne et je lui dis : « Tu peux dire à ton père que je m’occuperai de toi comme ma fille. »

Le gériatre originaire de Tlemcen qui s’occupe de ma mère en fin de vie, m’a dit : « Ne t’affole pas, je m’occuperai de ta mère comme de la mienne. » Donc, simplement, pour symboliser, il y a des communications qui passent au-delà des mots, il y a une richesse incommunicable et je ne pense pas pouvoir communiquer cela à mes enfants.

D’autre part, je garde comme sortie vers le haut le refus total et viscéral de tout racisme. L’idée qu’un être humain se sente supérieur à un autre parce qu’il n’a pas la même couleur de peau ou la même croyance est une hérésie. Le racisme ne s’assimile pas toujours à l’envie de faire le mal. Le paternalisme c’est aussi une forme de sentiment de supériorité, pourtant cela peut se traduire par des actes très sympathiques, plus positifs. Donc il y a plusieurs degrés. J’essaie personnellement de m’en tirer vers le haut avec ces deux choses. Quand je m’identifie je suis Français évidemment, mais je me définis plutôt comme un Maghrébin d’origine marocaine. Il y a des Européens d’origine maghrébines. Et je suis aussi Maghrébin

avec des racines européennes sur cinq, six générations. Et pour conclure, ce refus de tout racisme parce que un homme égale un homme, un homme égale une femme, une femme égale un homme, une femme égale une femme.

Philippe Mestres, professeur de musique, natif de Constantine.

L’important est de réfléchir politiquement

Ce que je peux dire en tant qu’historienne, et en tant que citoyenne, a finalement moins d’importance que ces paroles et ces messages extrêmement précieux en terme d’humanisme dans la situation qui est la notre. Cela dit, en tant qu’ historienne, je me suis attachée à étudier les textes de Bugeaud, (lire par ailleurs) non pas pour en faire l’apologie, mais cela m’a permis de travailler sur ces années 1830. Ce qui me paraît important c’est de réfléchir politiquement, parce que, politiquement, c’est dès novembre 1830 que tout était en jeu. Dans le pouvoir politique, vous ne trouverez aucune statue à déboulonner, car c’est au cœur du pouvoir politique que ça se jouait, que tout était cautionné à Paris. Quand il y avait des massacres massifs comme en novembre 1830, vous comprenez que Bugeaud n’y était pour rien. A l’époque il était anti-colonisation en plus. Ce n’est que lorsqu’il a eu des fonctions supérieures qu’il a évolué parce que c’était un séide du régime, un politique aux ordres et non pas seulement un militaire. C’est cela qui est majeur, donc la responsabilité était politique. Il faut toujours réfléchir politiquement et c’est comme cela que les choses – je ne dirais pas peuvent se résoudre, mais se désimbriquer un peu. C’est chacun, en fonction de sa position politique et sociale, à un moment du passé, dans une contradiction qui a été très vive, qu’on peut, je ne dirais pas avancer, mais au moins désarticuler la douleur. Celle-ci demeure, mais c’est déjà bien de savoir comment différentes douleurs s’articulent à un moment donné.

Ne serait-ce qu’au sujet du camp de Bias, à propos duquel il y a beaucoup de choses à dire. Des choses fondamentales et d’autres sur lesquelles la mémoire se cristallise et qui relèvent peut-être de l’anecdote. Je pense que vous ne pouvez pas dire à une personne de mon âge, native du Lot-et-Garonne que, ne pas avoir d’eau courante à cette époque-là était un problème. On n’avait pas d’eau si ce n’est dans des puits à plusieurs mètres des maisons et l’idée de douches ne nous traversait même pas l’esprit.

Témoignage d’un historienne

« Décliner cette histoire dans les livres »

Je suis bi-nationale, native d’Algérie. J’ai obtenu la bi-nationalité au titre des accords d’Evian et je suis restée en Algérie jusqu’en 1995. J’étais professeure d’université et directrice de centre de recherche et donc j’ai fait ma carrière en Algérie. J’ai suivi tout ce qui se passait dans l’enseignement supérieur et la recherche scientifique. J’ai toujours été nommée et considérée par ceux autour de moi avec qui j’ai travaillé pour que l’Algérie s’en sorte. Je suis partie en 1995 après que soient survenus les événements de 1990.

Ce qui me semble le plus important, c’est que l’Histoire ne soit pas complètement et systématiquement déformée. La reconnaissance ? oui. Le jour où effectivement il y aura une reconnaissance, peut-être que s’effacera une partie de cette amertume, de ce ressentiment, tout ce qui crée actuellement des problèmes, y compris en France chez les uns et les autres. Il y a quand même une origine quelque part qui reste liée à cette non-reconnaissance et à cette absence de prise en compte des faits réels. Vous avez posé le problème, par exemple, de la loi Crémieux. (ndlr 24 octobre 1870) On a mis en exergue une partie de la population indigène (ndlr les Juifs d’Algérie) qui, à ma connaissance et par expérience familiale, était parfaitement intégrée dans beaucoup d’endroits d’Algérie. A partir de la loi Crémieux cela a changé. Maintenant n’oubliez pas que sous le régime de Pétain, on les a mis dehors aussi. On leur a interdit de professer et de travailler, qu’ils soient médecins, avocats. Oui, cela s’est passé comme en France. Vous avez un numéro d’Ancrage qui est consacré à ce sujet-là à travers le parcours du médecin d’origine italienne (cf docteur Schinazi. Ancrage N°71 )Donc, il faut que la mémoire soit là.

Troisième point, quand les Harkis sont arrivés en France, ils n’avaient pas de nationalité. Ils n’étaient pas considérés comme des Français. C’est encore un témoignage et un écrit dans un précédent numéro d’Ancrage, mais pourquoi n’arrivons-nous pas à faire véritablement des points d’histoire qui remettent un peu les choses en perspective. Les histoires de chacun peuvent être multiples, elles peuvent être déclinées.

Vous avez parlé de cette communauté Pied-Noir, peu nombreuse, qui est restée en Algérie pour continuer à travailler afin que l’Algérie s’en sorte. Vous les avez cités, je vous en remercie.

Tout le monde a commis des exactions. Ce n’est pas cela qui va nous permettre d’oublier les bombes. L’OAS, sept fois, a posé des bombes devant des maisons où se trouvaient des bébés.

On arrivera à construire à deux conditions :

Un : La reconnaissance.

Deux : La nécessité de décliner cette histoire dans les livres parce que notre mémoire va partir.

On est contents d’être là mais en même temps on conserve cette amertume. Cela durera tant qu’on ne transmettra pas des choses réelles, des chiffres à mettre en perspective. La France est dans un monde où elle ne peut pas vivre seule. L’Histoire, que ce soit en Algérie ou ailleurs, cela la concerne. Les peurs existent partout, il y a beaucoup de familles en Algérie qui ont vu partir les leurs. Un million de gens sont morts en Algérie. C’est difficile de faire passer un minimum de vérité historique et c’est ce vers quoi il faut tendre.

Témoignage d’une professeure d’université bi-nationale.

L’impossible pardon

Ce qui s’exprime ici est émotionnellement très fort. Je suis le fils du sous-préfet (ndlr : Jean-Marie Robert) auteur du rapport sur le massacre des Harkis. Je voulais dire qu’à son arrivée en France, il a prononcé une phrase terrible quand il a vu les camps de Harkis : « Ça recommence. »

Pourquoi ? Parce qu’il ne faut pas oublier qu’en 1959, 1960, quand il était en fonction en Algérie, 25% de la population se trouvait dans des camps de regroupement sur son arrondissement de la vallée de la Soummam qui comptait105.000 habitants. Il y avait 25.000 personnes qui étaient regroupées et il a écrit cette phrase le 24 novembre 1960 dans un rapport officiel : « Jamais les Algériens qui ont vécu ces situations nous pardonnerons ce que l’armée a commis et ce que l’administration n’a jamais soulagé. »

Tout ça pour interroger sur ce racisme colonial, sur le fait que, effectivement, on avait parqué des personnes dans des camps où tous les jours des enfants mouraient de faim et de froid. Cette histoire-là s’est perpétuée. Je pense que ces souffrances là, ces souffrances des Algériens qui ont vécu là-bas notre colonialisme, notre racisme colonial, les Harkis ont continué à le subir du fait de notre incurie, de notre lâcheté, du fait de notre honte, du fait de notre saloperie. Outre ces souffrances-là, il faut entendre toutes les souffrances et surtout effectivement celles des Français musulmans, des Harkis, des Algériens, enfin de ceux que nous avons colonisés.

Témoignage de Hugues Robert, journaliste

Comment construire sur le non-dit ?

J’ai écrit un livre qui relate l’histoire de ma grand-mère en Algérie mais aussi dans les camps de Harkis et notamment celui de Bias (Lot-et-Garonne). Je pense que le principal danger émanant du pouvoir politique relevait de l’aliénation psychologique, le fait d’ un peuple placé en dessous. On parlait des dénominations. Les mots ont un sens. Lorsqu’un mot est dévoyé de son sens il perd toute son amplitude. En parlant du mot Harki qui a été dévoilé et dont M. Bouzaboun parlait, la reconnaissance passe aussi par une reconnaissance écrite dans les manuels d’histoire. J’ai écrit mon livre en 2019 aux éditions Baland. En 2020, des centaines d’enseignants m’ont contactée pour me dire qu’ils ignoraient que de 1962 à 1975 se trouvaient des gens parqués dans des camps. Personne ne l’a su. C’est quand même regrettable. Beaucoup d’élèves de cinquième, quatrième, et troisième m’ont contactée également en me disant : « on a fait quelque chose » dans ce roman-là qui est un récit chronologique, inspiré d’une histoire vraie, même si elle est romancée. Et cela passe par la connaissance. La France est fidèle à ses valeurs si elle reconnaît la diversité qui la compose. Ça passe aussi par toutes les mémoires, glorieuses ou non glorieuses. Ce que l’on est en train de faire, d’écrire et de parler, Cela participe aussi par la reconnaissance de ces mémoires-là. Faute de reconnaissance, il y aura toujours ces non-dits, ces conflits. On ne peut pas se construire sur ce qui n’est pas dit. Et la manière dont ont été traités ces mères, ces pères, a été déterminante dans la façon dont ils ont mené l’ éducation de leurs enfants.

On se construit dans l’altérité. La première altérité ce sont quand même les parents. Les parents se sentaient rien du tout, on les appelait les Arabes, les Indigènes.

Moi je suis une littéraire, j’adore Albert Camus, je trouve que cet un génie, mais quand on lit l’Orientalisme d’ Edward Saïd qui fait la déconstruction par exemple du roman l’Étranger, l’Arabe dans l’étranger, c’est un Arabe vu par un étranger. On peut le dire aussi de Marguerite Duras quand elle parle de Un barrage contre le Pacifique par rapport à l’Indochine, elle dit aussi les indigènes. C’est à dire qu’ils n’ont pas de nom, pas de profession, pas de famille, ce sont des « rien du tout ». Je pense que les nommer c’est les humaniser, leur donner une histoire. Ce sont des exilés avant d’être des Harkis, qui ont laissé des morts, des gens qu’ils ont aimés. Ils avaient des rêves déchus, des histoires, des enfants à élever et je pense que la première identité c’est leur humanité. C’est un peu comme en psychologie élémentaire quand on parle des bébés qui se construisent dans un miroir. Au départ, le bébé ne sait pas que c’est lui. Il pense que c’est un autre et par la construction intellectuelle il va finir par se percevoir, lui. Ré-humaniser les gens en les nommant par leur humanité, par leur histoire.

Fairouz Nouari, psychologue, auteure

Reconnaître son histoire

Question d’une participante. Tous les intervenants sans exception parlent de reconnaissance. Je voudrais simplement savoir quelles sont les raisons qui empêchent l’Etat français de reconnaître son Histoire, en l’occurrence ici, l’Histoire en Algérie ?

«  Peut-être vais-je dire encore des choses un peu désagréables. Pourquoi en particulier en France ? Et Pourquoi sur la question coloniale ? Parce qu’il est vrai que la loi du 23 février 2005 que j’ai citée tout à l’heure est une loi qui en fait tendait à répondre à une loi antérieure, la loi dite Taubira, reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Donc, on ne peut pas ne pas se poser la question suivante : Pourquoi l’esclavage a-t-il été reconnu comme un crime contre l’humanité – je rappelle que c’est la France encore, celle du Grand Siècle, celle du Roi-Soleil, qui en 1685 a créé le Code Noir, et la première puissance continentale et coloniale à codifier les pratiques esclavagistes – pourquoi l’esclavage et pas la colonisation ? Sans doute parce qu’en 1685, c’est la monarchie absolue, c’est certes Colbert, certes le Grand Siècle, mais par définition, ce n’est pas la République.

Mieux, dit-on, la République a aboli par deux fois l’esclavage. Une première fois en 1794, précisons ce point qui n’est pas secondaire, les révolutionnaires ont mis 5 ans pour reconnaître que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyens du 17 août 1789 était contraire aux lois esclavagistes. Cela fait beaucoup. Et c’est la raison pour laquelle les esclaves aux Antilles, lassés des atermoiements de la Constituante et de la Convention ont décidé de se soulever. Tout esclaves qu’ils étaient, tout nègres qu’ils étaient, ils avaient entendu parler de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ! L’abolition de 1794 ne fait qu’établir en droit ce qui avait été arraché en fait par les esclaves eux-mêmes.

Par ailleurs, précisons que j’ai découvert fort tard que le décret d’abolition n’est pas universel. Les iles Mascareignes (Océan Indien) ne sont pas concernées par le décret d’application. Parce que les conventionnels, Saint Just et Robespierre dans leur grande sagesse, ont décidé de s’y opposer pour des raisons géopolitiques et sans doute aussi pour satisfaire les profiteurs d’esclaves.

Mais bon, ne boudons plus notre plaisir, l’esclavage n’existe plus.

Entre temps, le grand, le génial, le prestigieux Napoléon rétablit le Code Noir et il faudra également que la Deuxième République y revienne une deuxième fois pour que l’abolition soit définitive.

L’abolition de l’esclavage et du commerce triangulaire, oui. L’abolition de l’esclavage dans les colonies, c’est un autre problème. Reconnaître l’esclavage comme un crime contre l’humanité, pour la République n’est pas non seulement un problème mais elle s’honore de le faire triplement. Non seulement parce qu’elle l’abolit par deux fois et aussi parce qu’elle reconnait l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Quand on passe à la seconde colonisation, les choses se compliquent singulièrement. Parce que dans la question coloniale, sont impliquées deux, trois, quatre républiques. La seconde, la troisième, la quatrième et la cinquième. Dans la troisième, toutes les forces politiques de droite comme de gauche, les Républicains, Jules Ferry, beaucoup d’autres, les Radicaux socialistes, les Socialistes ralliés à la colonisation très tôt.

En 1905, il s’agit de de débattre pour savoir s’il faut accorder les crédits de guerre contre Abdel Krim au Maroc. Grand discours de Léon Blum qui proteste contre la guerre et cite ce passage célèbre de Jules Ferry : « S’il y a des races supérieures et des races inférieures  nous considérons que les rapports qui doivent être entretenus entre les unes et les autres ne sont pas de rapports de guerre » . Soit. Le discours est publié dans le journal officiel de la SFIO, « le Populaire ». Bilan de cette « glorieuse » envolée, abstention de la SFIO sur les crédits de guerre au Maroc.

Cela concerne toutes les forces politiques – je vais même, sans doute, me faire quelques adversaires, voire ennemis, puisque plus tard, la direction du parti communiste se rallie à la thèse selon laquelle le peuple algérien n’est pas un peuple à proprement parler mais un peuple en formation. Cela peut paraître secondaire, c’est capital. Parce que qui dit peuple en formation, dit peuple mineur qui ne peut pas revendiquer le droit des peuples à disposer d’eux mêmes. Et à l’aspect mineur, Maurice Thorez ajoute reprenant un mot de Lénine ou peut-être de Staline, « le droit de divorce n’implique pas l’ obligation de divorcer ».

Des cadavres dans les placards dorés

Bilan, jusqu’en 1962, la direction du parti communiste, je n’ai pas dit les militantes et les militants du PC, va défendre, non pas l’indépendance de l’Algérie, mais la paix en Algérie ce qui n’est évidemment pas du tout la même chose. Un point important pour comprendre les raisons pour lesquelles les relations entre le parti communiste français et la direction du FLN vont paraître des plus délicates, soutenues et fraternelles. Outre le fait qu’entre temps, il y a eu le 8 mai1945. (ndlr massacres de Sétif)

Cela concerne donc une bonne partie du personnel politique de la troisième république, une bonne partie du personnel de la quatrième, la direction de la SFIO, sous la cinquième, cela concerne un certain nombre de grandes figures. Donc, quand on commence à ouvrir les placards prétendument dorés de l’histoire de la colonisation française, ce que l’on y découvre ne correspond pas exactement, vous imaginez bien, aux images d’Epinal qui en ont été faites. C’est plein de cadavres et surtout, au-delà des cadavres, c’est une histoire qui remet très profondément en cause les mythologies nationales républicaines, les mythologies partisanes et les mythologies forgées autour d’ un certain nombre de grands fondateurs de la troisième, de la quatrième de la cinquième république. C’est quelques unes des raisons pour lesquelles, je pense que, relativement à cette période de la colonisation, les choses avancent très difficilement. Alors, il y a une réponse régulièrement avancée laissant entendre que l’âge des présidents expliquent certaines choses. Aujourd’hui, nous avons un jeune et sémillant président de la république. Je n’ai pas oui dire que son âge ait changé grand chose à la pusillanimité réitérée de l’Etat français sur le sujet. »

Réponse d’ Olivier Le Cour Grandmaison.

L’État s’autorise des comportements intolérables

Question d’une participante : La France en a-t-elle fini aujourd’hui avec les colonies ?

« Si la question est de savoir si la France a toujours des colonies, la réponse est oui. Indépendamment des positions que l’on peut avoir sur la situation des Antilles, Guadeloupe, Guyane, Mayotte qui est un département français, oui à l’évidence ce sont des colonies.

Sur un certain nombre de points, les populations autochtones de ces régions ne sont pas véritablement traitées comme des citoyens. Souvent l’État s’autorise à leur endroit des comportements qui ne seraient pas tolérés ailleurs. Notamment en matière de violences extrêmes. Je rappelle que la loi du 3 avril 1955, loi d’état d’urgence, légitimée par le caractère exceptionnel de la situation en Algérie, donc une loi d’exception, a été utilisée comme par hasard en Nouvelle-Calédonie au moment des « incidents » d’ Ouvéa. Cette loi a été appliquée en métropole en novembre 2005, lors des émeutes de banlieue. Je préfère appeler les choses par leur nom précis, c’est à dire des quartiers populaires, car je n’ai pas ouï dire que Neuilly est certes en banlieue, mais pas particulièrement situé dans les quartiers populaires selon mes informations.

Il y a eu aux Antilles, il y a une quinzaine d’années, un scandale sanitaire, un scandale environnemental, un scandale humain : l’affaire du chlordécone. (ndlr insecticide interdit aux USA en 1976).Tous les gouvernements qui se sont succédé, toutes les majorités à l’assemblée nationale n’ont strictement rien fait. Il a fallu des mobilisations aux Antilles pour que cette affaire soit enfin portée à l’agenda politique pour que cet insecticide supprimé aux USA depuis de longues années soit enfin interdit.

Les conséquences environnementales sont catastrophiques. Il existe encore des endroits aux Antilles où la terre est contaminée. L’eau contaminée ruisselle dans des zones maritimes où il n’est plus possible de pêcher. Par ailleurs, des taux de maladies pas faciles à soigner, par exemple des cancers sont extrêmement importants. Multipliés par 7.

Je pense que le même type de comportement en France métropolitaine aurait cessé relativement plus vite.

Par ailleurs, en mai 1967 à Pointe-à-Pitre la répression d’une manifestation a fait plusieurs dizaines de morts, dans une violence que l’Etat ne se serait pas autorisé ailleurs. Le massacre encore aujourd’hui n’est pas ou très peu reconnu. »

Réponse de Olivier le Cour Grandmaison

Une synthèse des sorties par le haut ?

« Il y a un mot qui a été employé et qui me convient bien, c’est : « sortir par le haut ». Alors vers le « haut » nous avons un organe qui me semble intéressant. J’essaie de valoriser le mien du mieux possible (sourires dans l’assistance). Je ne sais pas si c’est une chose que je peux partager avec tout le monde. On a beaucoup parlé de souffrances, mais il y a des gens qui n’ont vécu ni la guerre d’Algérie, qui ne sont pas Harkis, qui sont dans des métiers par forcément faciles où il y a parfois une perte inexorable de revenus. Je parle en particulier de l’agriculture parce que c’est mon métier. Mais ce n’est pas de cela que je veux parler.

Donc le seul moyen d’en sortir, c’est de sortir par le haut et je pose la question : Peut-on faire une synthèse sur les sorties par le haut ? »

Martin Lavoyer, paysan, retraité.

Les outils existent

« Je voulais juste me permettre une remarque. Je pense qu’il y a une absente dans ce débat, c’est une institution à laquelle je pense et dans laquelle je travaille, c’est l’Education nationale. Sans doute que l’école républicaine n’est pas toujours un garant de réussite, mais je pense que c’est un outil pour sortir par le haut, indispensable. Une témoin a évoqué brièvement l’action spontanée des enseignants qui étaient désarmés pour parler de ces questions-là auprès des adolescents et des jeunes. Aussi les réactions tragiques entendues en ville. C’est une réalité que je vis au quotidien mais souvent c’est lié à des collègues qui sont animés de plein de bonne volonté mais qui se sentent désarmés, pas forcément à l’aise face à ces représentations. Je dis souvent à mes collègues que l’histoire de la guerre d’Algérie, de l’Algérie post-coloniale et de la colonisation en classe de troisième au collège n’est pas forcément évidente parce qu’il y a une dimension citoyenne aussi. Pour qu’ ils trouvent leur place dans la cité, ces jeunes ont besoin d’inscrire leur histoire, leur histoire familiale. Mais je voudrais terminer par un message d’espoir : De plus en plus les enseignants ont a leur disposition des outils. L’ ONAC, (Office Nationale des Anciens Combattants) a travaillé sur une clé mise à disposition pour les enseignants avec Abderahmen Moumen qui est un historien spécialiste des Harkis et qui a été chargé de mission pour collecter des outils, des textes, des témoignages, des vidéos. C’est très riche. Il y a une exposition formidable à la fois numérique et matérielle. Avec des titres évocateurs pour les adolescents : Algérie, colonisation, décolonisation, histoire commune, des morts partagés. C’est un outil précieux pour étudier la question et ça passe très bien auprès des adolescents. Dans certaines académies, des témoins peuvent se déplacer. Militaires appelés, Pieds-Noirs, Harkis, Algériens viennent dans les classes pour échanger. Cela fait sens avec le adolescents. Personnellement, j’ai commencé avec mon père dans l’académie de Bordeaux ainsi qu’un cycle de formation auprès des enseignants avec la clé de l’ONAC. On leur propose des séquences pédagogiques. Donc ça vient petit à petit. C’est juste un message d’espoir pour dire qu’il y a des outils qui existent, des enseignants pour s’en servir et je pense que nous tenons là une opportunité pour sortir par le haut. »

Réponse de Katia Khémache professeure d’histoire-géographie.

Au cœur de l’école républicaine

« Je suis enseignant à Sainte-Livrade. Je ne représente pas ce soir l’Éducation nationale. Néanmoins, le débat que nous vivons m’interpelle beaucoup sur le statut de l’enseignement de l’Histoire à l’école. Quand j’entends M. le Professeur qui résume une histoire coloniale, une histoire à dénoncer et que je pense à l’enseignement en Histoire que je suis censé enseigner à mes élèves, quand j’entends Madame qui évoque l’histoire des Harkis, je me sens Ancien Combattant, je me sens Harki, je me sens – pas encore historien – mais je suis contemporain aussi de cette histoire. Comme M. Azni, excusez-moi de vous citer, nous avons à peu près le même âge, j’ai même été l’enseignant de votre fils, mais comment puis-je, moi, enseigner le fait « harki » alors que j’ai probablement partagé mes jeux avec vous, messieurs, quand nous étions enfants. J’habitais route de Bias à Villeneuve-sur-Lot et j’ai eu deux excellents enseignants qui m’ont amené dans le camp que vous avez connu, vous enfant, et probablement j’ai joué contre vous au football parce que c’était l’école de Villeneuve qui venait dans le camp de Bias. Je me souviens très très bien d’eux et c’est émouvant pour moi d’évoquer cette période. Je me souviens très bien de cette enseignante qui accueillait des enfants de Harkis dont les familles étaient en dehors du camp. Je peux citer des noms de famille : Tabouni, Bouya, Boulaya et je me souviens très bien de Mme Griffoul. Nous étions au cours élémentaire et quand les enfants de Harkis sont venus, cette institutrice ne les a pas fait assoir au fond de la classe mais au milieu de la classe de l’école républicaine et à coté – excusez du peu – des meilleurs élèves de la classe. Non pas pour les humilier mais pour leur donner une chance d’être aidés par les bons élèves. C’est ce type d’expérience qui a fait qu’un jour je suis devenu enseignant. M. Depaire, deux ans après en cours moyen deux à l’école Descartes, organise un match de football en dépit des réticences des parents, contre les enfants de l’école du camp. J’ai un souvenir terrible et finalement très beau aujourd’hui. Je me souviens de la pression exercée sur ce match. Je suis de cette génération des grands matchs de coupe d’Europe avec Saint- Etienne etc, on pensait que c’était une fête. Mais là se retrouver à 10 ans dans un chaudron, en présence de la population du camp qui venait supporter forcément son équipe. Nous étions en difficulté. Ça m’a marqué. Parce que dans mon équipe j’avais quand même des partenaires, des Harkis de l’extérieur, des enfants de Pieds-Noirs. Et je me souviens très bien que dans ma rue, il y avait la petite Brigitte, le petit Robert, des enfants Pieds-Noirs, des primo-arrivants qu’on peut considérer comme tels. Aujourd’hui, on utilise bien ce terme pour d’autres nationalités. Et c’est au contact de leurs parents que j’ai compris ce qu’était le racisme. Parce qu’à l’époque, ces contemporains-là, ils avaient aussi des difficultés à se reconnaître entre eux. Le mot « Arabe », je l’ai découvert au travers des Pieds Noirs. Je ne leur jette pas la pierre pour autant mais je me souviens que la distinction qui était faite dans la rue elle partait de là. Je me souviens de bagarres à coups de lancer de pierres parce que tantôt nous étions copains avec le Harki tantôt nous étions copains avec le Pied-Noir. Mais le seul endroit où nous étions copains et rassemblés, c’était l’école. L’école de la république, c’était celle de l’avenue de Bias, René Descartes, Villeneuve-sur-Lot. Ce n’était peut-être pas l’école du camp.

J’ai entendu dire que l’Éducation nationale n’est pas présente. C’est peut-être celle qui manque le plus. Moi, ça m’embête d’être enseignant-résistant, parce que je suis fonctionnaire, je suis payé pour enseigner quelque chose qui est dicté par la loi. Alors je pense que si la loi devenait mauvaise je serais peut-être un jour un enseignant-résistant. La Seconde Guerre mondiale nous a montré des exemples mais je ne peux pas me permettre de trancher seul dans ma classe. J’enseigne à un petit-fils de Harki certaines choses qu’il serait le seul à comprendre. Il y a quelques mois quand on a vu dans cette salle le film sur les « Résistantes »de la réalisatrice Fatima Sissani un ancien élève m’a interpellé me faisant ce reproche-là de ne pas lui avoir enseigné cette partie de l’histoire de ses parents. Mais je repose la question : Comment peut-on être contemporain, pas étranger à cette histoire, mais être objectif quand les historiens eux-mêmes ne sont pas d’accord ?

Pour sortir par le haut, j’ai un autre espoir, c’est nous de raconter d’autres histoires en prenant soin de dire qu’il n’y a pas une seule guerre qui soit louable. Il n’ y a pas de guerres décidées par le peuple. Ce sont les gouvernements qui font et qui dirigent les guerres et ce sont toujours les peuples qui se retrouvent à régler les comptes, à souffrir après coup. »

Pierre Jeanneau, instituteur, maire de Saint-Pastour(Lot-et-Garonne)

Donner la parole aux enfants

« Les enseignants-résistants, ça existe. Il existe aussi la liberté pédagogique. Je crois que vous avez presque tout dit de ce que doit être le rapport à l’Histoire. Sortir par le haut, ce peut-être aussi sortir par le cœur. Et une façon de sortir par le cœur c’est de ne pas enseigner une vérité révélée, c’est de faire parler les enfants eux-mêmes. Il existe au sein de l’Éducation nationale un certain nombre de personnes qui se reconnaissent autour de la pédagogie coopérative et qui la pratiquent. Vous parliez tout à l’heure de leur vie de classe, encore faudrait-il que les enseignants fassent émerger la parole des autres et surtout générer la rencontre. La pédagogie coopérative justement, sur le travail que nous faisons, contre le délitement de l’empathie qui se fait autour des écrans, c’est précisément privilégier la rencontre de l’autre. Pendant dix ans, avec une vingtaine de collègues, j’ai animé un forum qui s’appelait « droit et parole en partage » Des enfants et adultes se rencontraient, échangeaient. A la fin on entendait : « mais ces jeunes, ils sont bien au fond. » Et des jeunes qui disaient : « mais ces vieux, ils sont bien . »

Tant que cette rencontre n’est pas faite, il n’ y a pas la révélation de ce que l’autre est. Faire de l’empilement de connaissances est néfaste. Je vais vous donner un exemple, qui est fulgurant. Je lis dans une copie de classe de troisième une fois : « Les Juifs ont obligé Hitler à porter la croix gammée ». Voilà à quoi peut conduire l’empilement de connaissances. Les enseignants ont fait leur boulot. Je veux bien qu’il y ait une vérité qui tombe par le grand 1, le grand 2, le grand 3. Mais il faut que les enfants s’approprient aussi cette méthode de rencontre de l’autre. »

Bernard Clerc président de l’OCCE (Office Central de la Coopération à l’École), Enseignant.

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