Le 6 janvier 2021, des milliers de partisans du candidat vaincu Donald Trump envahissaient le Capitole afin d’empêcher la validation de l’élection de Joe Biden. Un an après, l’historienne Kathleen Belew analyse la montée en puissance de ce « pouvoir blanc » qui met à l’épreuve la démocratie américaine.

Propos recueillis par Piotr Smolar(Washington, correspondant) Publié hier à 17h45, mis à jour à 08h3o

ZOHAR LAZAR

Professeure d’histoire américaine à l’université de Chicago, Kathleen Belew est l’une des meilleures spécialistes des mouvements d’extrême droite. Elle est notamment l’autrice de Bring the War Home : The White Power Movement and Paramilitary America (« Ramener la guerre à la maison : le mouvement du “pouvoir blanc” et l’Amérique paramilitaire », Harvard University Press, 2018, non traduit), qui dissèque les caractéristiques du « white power », courant hétérogène au rôle central dans cette promotion de la violence armée.

Que retenez-vous de l’assaut mené contre le Capitole, le 6 janvier 2021, par des partisans de Donald Trump, visant à empêcher la certification des résultats de l’élection présidentielle ?

Cette journée peut être vue comme le point de rencontre entre trois courants extrémistes politiques organisés. Le premier constitue la base des supporteurs de Donald Trump, dont une partie était là pour lui exprimer son soutien. Le deuxième est QAnon, mouvement multiforme reprenant une théorie conspirationniste faite de vieilles idées, telle la cabale imaginaire fomentée par les élites contre les femmes et les enfants. Ce qui est nouveau, avec QAnon, c’est la vitesse et l’intensité de sa radicalisation.

Le troisième est le militantismewhite power. Même s’il représente une petite fraction des personnes impliquées dans l’insurrection du 6 janvier, ce courant est très organisé, avec des camps d’entraînement, des infrastructures, des armes… Il n’est pas nouveau, il est même bien documenté, mais longtemps, les autorités n’ont pas su y faire face. La rencontre de ces groupes a conduit à la mutation d’un moment d’intensité radicale en quelque chose de plus pérenne. Lire aussi QAnon, « Stop the steal »… d’où viennent les symboles et slogans brandis par les émeutiers du Capitole ?

Pourriez-vous définir le mouvement white power, son organisation et ses méthodes ?

Il s’est formé après la guerre du Vietnam [1955-1975] autour de l’idée de trahison et d’échec du gouvernement fédéral, en rassemblant des groupes qui s’étaient pourtant affrontés par le passé : néonazis, membres du Ku Klux Klan (KKK), résistants radicaux aux impôts, disciples fiévreux de l’identité chrétienne… Puis, dans les années 1980, le mouvement s’est étendu à certains skinheads, à la droite radicale et à de larges parties des milices privées. C’était un mouvement social très diversifié, à la marge, présent dans chaque région américaine avec de solides bases dans les zones rurales et périurbaines.

Le white power s’est organisé en cercles concentriques, capables d’influencer le courant politique traditionnel. Les idées partent du noyau et pénètrent les cercles suivants. Ce noyau est constitué d’environ 25 000 militants endurcis, selon une estimation datant des années 1990. Ces gens vivent pour et par le mouvement, fréquentent des églises white power, dorment chez d’autres militants quand ils voyagent.

Ensuite, à l’extérieur, il y a entre 150 000 et 175 000 individus qui participent à des rassemblements et à des marches, font des donations, souscrivent des abonnements à des journaux spécialisés radicaux. Un troisième cercle rassemble environ 450 000 personnes, qui ne s’abonnent pas à ces publications mais les lisent régulièrement, qui ne participent pas à des meetings mais parlent souvent avec des gens qui pensent comme eux.

Nous ignorons la taille du cercle suivant, qui regroupe par exemple ceux qui manifestent sous la bannière « Stop the steal ! » [dénonçant des fraudes électorales imaginaires lors de la dernière élection présidentielle], ou encore des personnes séduites par QAnon. Ils ne sont donc pas dans le white power, mais partagent certaines de ses idées.

Pourriez-vous détailler cette organisation décentralisée ?

Depuis 1983, le mouvement white power repose sur le principe d’absence de chef. Deux mille personnes manifestant dans la rue présentent peu d’intérêt, contrairement à six individus prêts à faire exploser une bombe. Ce principe d’absence de chef rend plus complexes l’infiltration de ces groupes et les poursuites judiciaires à leur encontre. Un ou plusieurs militants peuvent agir, sans communiquer avec d’autres cellules.

Conséquence néfaste, on a perdu de vue ce mouvement dans sa composante sociale, en ignorant sa diversité. En créant une alerte Google, on peut ainsi se tenir informé des activités des Boogaloo [proarmes et partisans d’une guerre civile] ou de l’organisation [néofasciste et xénophobe] des Proud Boys, mais on n’en verra que la partie émergée. Les divisions entre ces groupes sont bien moins nombreuses que ce qui les unit.

Dans les années 1980, un temps fou a été passé à s’interroger sur la définition d’un skinhead ou d’un néonazi. Quels tatouages pour quel groupe ? Or ces questions étaient secondaires pour ces militants qui, souvent, appartenaient à plusieurs organisations, allaient de l’une à l’autre, changeaient d’allégeance en raison de conflits personnels ou pour des raisons idéologiques. Pour disposer d’une vue d’ensemble, on a besoin d’historiens, de procès, de témoignages, sur une période de dix ou vingt ans.

Quel a été le rôle des conflits dans le recrutement et l’organisation du white power ?

Au cours de l’histoire des Etats-Unis, le meilleur carburant pour ce genre d’activités (KKK, violences racistes, autodéfense, etc.) n’a pas été la pauvreté, le populisme, les vagues d’immigration ou les avancées en matière de droits civiques, mais les guerres et leurs conséquences. Le KKK a ainsi massivement recruté après la guerre civile [1861-1865], la première et la seconde guerre mondiale, les guerres de Corée [1950-1953] et du Vietnam. Aujourd’hui, on assiste à une poussée consécutive à la « guerre contre le terrorisme ».

« Ce qui est nouveau et alarmant, c’est que des commentateurs, tel Tucker Carlson sur la chaîne nationale Fox News, reprennent l’expression du “grand remplacement” en prétendant qu’elle n’est pas raciste »

Les vétérans ont accédé à des positions de responsabilité au sein de ces groupes engagés dans l’escalade de la violence, en y apportant leur expertise. Cependant, les sociologues ont établi que ce phénomène n’était pas lié aux seuls vétérans. Après une guerre, les violences augmentent dans tous les groupes de population, qu’ils aient combattu ou pas. Les organisations du white power et du Klan, très opportunistes, utilisent ce contexte social pour recruter et radicaliser.

Le Vietnam est une affaire distincte dans l’histoire des Etats-Unis, en raison de la défaite américaine mais aussi du récit qui en a émergé. Les Américains la perçoivent comme une trahison du gouvernement fédéral et d’une partie du commandement militaire. Ce phénomène culturel est beaucoup plus large que le mouvement white power : il a traversé nos films, nos chansons et nos romans dans les années 1980 et 1990. Cette représentation a cimenté le fameux « syndrome du Vietnam », que l’on pensait avoir surmonté lors de la guerre du Golfe, en 1991.

Kathleen Belew, autrice de « Bring the War Home : The White Power Movement and Paramilitary America », en 2017. BRIAN MCCONKEY

Ont alors suivi les conflits en Afghanistan en 2000, puis en Irak en 2003…

Quels sont les effets des guerres, quand elles durent aussi longtemps, tout en se dérobant à notre regard ? Nul ne le sait, mais on assiste à une lame de fond massive du militantisme white power. Le 6 janvier 2021 n’en a été que l’épisode le plus bruyant et le plus spectaculaire. Jusqu’au retrait militaire définitif d’Afghanistan, en août 2021, cette guerre ne figurait même pas parmi les cinq crises principales citées dans les sondages.

Mes étudiants ne se souviennent pas d’un temps où les Etats-Unis n’étaient pas en guerre. Le 11-Septembre est déjà une affaire lointaine. La guerre du Vietnam avait suscité un vif débat, qui a été absent dans les cas de l’Afghanistan et de l’Irak. Le domaine militaire a aussi connu de grands changements : les soldats envoyés au front vivent de plus en plus séparés du reste de la société, au sein de communautés militaires. A l’université de Chicago, je n’ai jamais eu un étudiant vétéran, ou comptant servir sous les drapeaux. Ces gouffres sociaux sont très profonds.

Que sont les « Carnets de Turner » ?

Leur équivalent français est sans doute Le Camp des saints [de Jean Raspail, publié en 1973]. C’est un roman futuriste, publié [en 1978] par William Luther Pierce, alors leader de l’Alliance nationale, un groupe white power d’envergure. Il imagine un monde où les révolutionnaires suprémacistes blancs ont réussi à prendre le contrôle de la planète. C’est assez nul, mais ça propose une feuille de route permettant aux gens d’imaginer comment un petit mouvement marginal peut parvenir à ses fins.

Les Carnets de Turner sont d’une violence incroyable : pendaison pour les « traîtres » engagés dans des relations interraciales, les politiciens, les juifs, les professeurs ; marche forcée de personnes de couleur vers le Sud pour y être annihilés à l’arme nucléaire… Le texte propose aussi une série d’opérations qui ont notamment inspiré l’attentat d’Oklahoma City [le 19 avril 1995]. Il a été question de ce livre de façon récurrente dans les médias. Le 6 janvier 2021, il était mentionné sur des affiches et sur les réseaux sociaux.

Vous qualifiez le mouvement white power d’« opportuniste », mais il a aussi une forte dimension idéologique. Comment ces deux aspects se conjuguent-ils ?

Le cas du mouvement Boogaloo est intéressant car il rassemble des militants du white power et d’autres horizons. Ils ont adopté des chemises hawaïennes pour, prétendument, illustrer leur sens de l’humour, alors qu’ils veulent provoquer une guerre civile pour obtenir un changement social. La clé pour comprendre l’idéologie white power est la suivante : nombre de problèmes, pris séparément, aux Etats-Unis, sont selon eux liés à la question de la reproduction de la « race blanche ». Ils sont donc contre l’immigration, le féminisme, les homosexuels, l’islam, les Latinos, l’intégration, l’avortement…, qui sont des « menaces » pour le taux de natalité des Blancs. Voilà pourquoi je parle de « white power », et non de « nationalisme blanc », qui peut être confondu avec un patriotisme exacerbé. C’est profondément antidémocratique et contraire à nos principes fondateurs.

Cela explique-t-il la popularisation du concept xénophobe de « grand remplacement » ?

Son auteur, Renaud Camus, n’apparaît pas dans nos archives des années 1980 et 1990, mais la préoccupation de la fertilité existait déjà, partout dans le pays. Le « grand remplacement » n’est qu’un synonyme de « gouvernement sioniste d’occupation » ou de « nouvel ordre mondial ». Tout cela est lié à cette peur apocalyptique que les changements démographiques, le nouveau visage de la nation, représentent une annihilation de la race blanche. Il est très difficile de comprendre le reste si l’on ne saisit pas le sentiment d’urgence de ces militants : tout disparaîtra s’ils ne se défendent pas, par la violence.

« La Sécurité intérieure et le FBI ont publié une évaluation, en 2021, qui qualifiait la violence extrémiste intérieure – soit surtout les militants white power – de “plus grave menace terroriste pour les Etats-Unis” »

La théorie du « grand remplacement » n’est donc que la dernière mise en forme de ces vieilles idées. Elle alimente aussi la croyance qu’une élite juive mondialisée voudrait que cela se produise, et fomenterait à cette fin la mort de la race blanche. Ce qui est nouveau et alarmant, c’est que des commentateurs, tel Tucker Carlson sur la chaîne nationale Fox News, reprennent cette expression en prétendant qu’elle n’est pas raciste. C’est faire preuve de myopie ou de malhonnêteté délibérée.

Ma grande interrogation est de savoir à quel point ces groupes du white power vont réussir à capter un auditoire dans le cercle concentrique le plus large. Quand on lit que plus d’une vingtaine d’élus ont des liens avec les Oath Keepers, qui sont une milice privée, c’est renversant. Plusieurs participants à l’insurrection du 6 janvier 2021 ont été élus à des fonctions officielles sous la bannière du Parti républicain. Il ne s’agit plus d’un mouvement sans perspectives dans le cadre de la politique traditionnelle et n’acceptant que la lutte armée. Il présente un risque d’autoritarisme en profitant des failles de notre démocratie.

Quel est le rôle de Donald Trump dans cette dynamique ?

Il n’est pas possible de plaider l’ignorance continue, comme il l’a fait au début de son ascension. Lui et ceux qui travaillent pour lui ont soufflé sur les braises. Lors de sa comparution récente, [l’ancien conseiller de Trump] Steve Bannon a répété l’expression « Tenez-vous prêts ! », faisant écho à ce qu’avait dit Trump aux Proud Boys lors d’un débat télévisé. Ce sont des appels aux armes.

Le gouvernement fédéral a-t-il pris la mesure de la menace que représente le white power ?

La Sécurité intérieure et le FBI ont publié une évaluation, en 2021, qui qualifiait la violence extrémiste intérieure – soit surtout les militants white power – de « plus grave menace terroriste pour les Etats-Unis ». Cela en dit long sur l’importance du phénomène par rapport à d’autres menaces, comme le djihadisme qui a dominé notre horizon après le 11-Septembre.

Depuis des décennies, voire des générations, cet activisme a échappé à nos radars. Les mécanismes de recensement, même au sein de la défense, n’ont pas fonctionné. A Chicago, on a vu que des policiers violents pouvaient continuer d’avancer dans leur carrière. Et nous ignorons l’ampleur du problème. Sans retracer l’histoire du 6 janvier 2021, sans réclamer des comptes, je ne vois pas comment nous pourrions être à la hauteur du défi.

Piotr Smolar (Washington, correspondant)

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