La condition des femmes est devenue un thème d’une actualité brûlante, celles qui vivent la guerre en Ukraine et celles qui migrent, mettant en lumière les terribles épreuves qu’elles doivent endurer (Schmoll, 2020). Ainsi, on ne peut plus ignorer le destin des femmes qui vivent des violences et qui décident de fuir leur pays et qui, pour atteindre d’autres censés les protéger, sont exposées à des risques considérables sur les chemins d’exil et en terre d’accueil.

2 La consultation transculturelle du chu de Bordeaux accueille des mères en exil avec leurs bébés. Certaines ont mis au monde leur enfant sur le chemin de l’exil ou bien sur le sol français. Beaucoup racontent des histoires de violences cumulées : violences qui sont les raisons de leur fuite (violences de guerre, violences domestiques…) ou bien violences qu’elles ont endurées sur la route. En cela, les femmes sont globalement surexposées du fait de leur genre (Freedman et Valluy, 2007), et pourtant très inégalement protégées par les conventions internationales (Mestre, 2019).

Les viols

3 Beaucoup de celles qui sont suivies en consultation transculturelle ont vécu des viols au moment de leur grossesse, ou bien mettent au monde un enfant né de viol(s). Cette cruauté subie a des conséquences graves sur les femmes et également sur la relation à leur enfant. Les objectifs du soin transculturel sont le soin pour la mère et la protection de l’enfant contre la transmission du traumatisme. Les énormes enjeux sont multiples : aider à la protection de la mère, être attentif aux relations de la dyade mère-enfant, et réduire les risques transgénérationnels. Un des risques majeurs est que la mère, détruite psychiquement, ne puisse investir son nouveau-né pour cause de trop grande souffrance et que l’enfant, portant les stigmates de l’infâme, ne soit rejeté.

4 Rencontrer des enfants de l’ennemi à la consultation ne sont plus des événements rares.

5 Qu’est-ce que j’appelle des enfants de l’ennemi ? Ce sont des enfants nés de viols : de viols politiques, de guerre (Mestre et coll., 2022), et sur le chemin de l’exil. Des enfants conçus sans le consentement de leur mère, issus de viols perpétrés par des hommes représentant un État, ou bien un ennemi national ou ethnique, ou bien un passeur. Le point commun de tous ces viols est l’humiliation des femmes, la réduction de leur personne à un objet à dominer et à piétiner. Dans tous les cas, il s’agit d’une transgression majeure ayant des conséquences très graves, individuelles et collectives.

6 L’écho de la guerre en Ukraine, et les paroles des femmes victimes, attirent notre attention sur la logique des viols de guerre. Les viols de guerre comme accaparement d’une nation ont toujours existé. Ils sont désormais reconnus comme arme de guerre et crime contre l’humanité. Ce qu’a écrit Véronique Nahoum Grappe (1996) à propos des viols lors de la guerre en ex-Yougoslavie serait vrai pour les viols des autres guerres. Ainsi, les viols, comme pratique de violence et de cruauté sur les populations civiles sont caractéristiques des génocides modernes. Ce sont des crimes qui font porter par la victime l’infamie, qui est la flétrissure imprimée à l’honneur, à la réputation. Ces viols politiques interviennent dans le but d’éliminer une communauté, soit l’éradication de son futur. Le viol va avec le saccage des tombes et l’égorgement des hommes. Leur logique est celle de la race par le sang et la filiation.

7 Les viols tout comme la torture sont des méthodes pour gouverner par la terreur. Ce sont des actes de torture politique dont le but est la démolition, qui annihile l’individu, ses valeurs et sa culture. Ils ont pour but de faire taire et de décourager la communauté. Les femmes reçues à la consultation peuvent avoir été torturées dans les prisons d’un État non démocratique.

8 Les viols des passeurs ou d’autres hommes croisés sur le chemin de l’exil participent d’une logique d’exploitation et de domination, en dehors de toute règle et d’instances étatiques pouvant protéger les femmes.

9 Dans tous les cas, la filiation est brouillée, soit que l’intention du bourreau soit de la trancher (logique génocidaire), soit que sa présence incarnée dans un enfant noue un affect de haine, soit qu’il affecte durablement la mère dans ses liens avec sa descendance. À qui appartient l’enfant issu d’un viol ? Le viol tranche la filiation, modifie la transmission collective de l’identité, et participe de la destruction d’une culture.

10 Comment réparer de tels actes dont les retombées sont extrêmement graves ? La volonté de réparation passe par les soins individuels et communautaires. Pour nos patientes exilées en France, les aspects collectifs passent par l’accès aux soins physiques et psychiques, par le travail partenarial entre acteurs sociaux et médicaux, par les aspects juridiques dont la reconnaissance par l’ofpra et la cnda [1][1]L’Office français pour les réfugiés et les apatrides, et la….

11 Malheureusement, les femmes sont très mal protégées. Elles sont souvent du mal à faire valoir leur persécution et leur impossibilité à retourner dans leur pays, et de plus, les agressions sexuelles sur le chemin de l’exil ne donnent lieu à aucune protection internationale.

12 Affilier les enfants nés de l’ennemi est une gageure pour la mère et pour les équipes qui l’accompagnent. La société d’accueil a un rôle déterminant, par ses représentants en tant que tiers, pour soutenir la mère et faire de l’enfant un être digne d’être aimé.

Affilier les enfants nés de l’ennemi

13 Madeline met au monde une petite fille prénommée Emma. Elle a fui son pays de l’Afrique de l’Ouest du fait de violences et de menaces exercées sur elle, dont une excision qu’elle refuse. Malgré la conversion de la famille à une religion évangélique qui interdit des pratiques traditionnelles, le père exige le respect de règles contraires à la morale de Madeline. Elle fuit, mais sur le chemin de l’exil elle est violée par des hommes sans visage au Maroc.

14 Madeline donne un prénom chrétien à cette petite fille au teint clair qui témoigne de son appartenance. Toutes les femmes qui sont passées par le même chemin reconnaissent chez cette très belle enfant les signes de l’ennemi « arabe ». Madeline est très bien accompagnée par une équipe de bénévoles : un arbre est planté à la naissance de l’enfant, tradition universelle pour unir l’enfant à un élément du monde et l’enraciner dans un lieu. Mais les compagnes d’infortune de Madeline la stigmatisent…

15 Emma est certes une enfant singulière qui, du haut de ces petites années, vous regarde droit dans les yeux d’un air méfiant. Pourtant elle s’adoucit, joue, échange, câline sa mère quand elle pleure…

16 La nomination de l’enfant né de viol est, selon notre expérience clinique, un acte solitaire de filiation et d’affiliation. En effet l’enfant, né biologiquement de la mère, n’appartient généralement à aucune famille en dehors d’elle. Coupée de toute famille la mère, dans son extrême solitude, est souvent tentée par le rejet de cette vie imposée, mais s’efforce de donner une place à l’enfant ; elle le fait par l’acte de nomination (nous parlons du prénom) qui permettra la reconnaissance par l’entourage, qu’il soit professionnel ou amical. Cet acte réalisé dans la solitude est empreint de logique intime et culturelle.

17 Pour mieux le comprendre, nous nous appuyons sur des logiques de la filiation : instituée, imaginaire et de corps à corps, à partir des propositions de Guyotat  (1995), toutes les trois étant en interaction continuelle, le manque de l’une faisant écho à l’inflation d’une autre. Le sens de la filiation est que l’enfant devra se ressentir comme l’enfant de cette mère-là, et réciproquement, la mère de cet enfant-là en l’inscrivant dans son histoire, même chaotique.

18 Toutes les femmes évoquent la ressemblance de l’enfant avec l’agresseur, ce qui fait de la filiation « corps à corps » une intrusion difficile à affronter. La filiation imaginaire est très importante et s’incarne dans le prénom donné. Il renvoie à la représentation de l’enfant issue de la culture personnelle du parent et de représentations sociales ; il traduit aussi une création symbolique entre le culturel et le collectif, le psychisme et l’intime. Elle peut révéler une continuité ou une discontinuité par rapport à l’affiliation de la mère.

19 Dans la situation de Madeline, nous avons souligné son sens d’adhésion prolongée à la religion chrétienne, importante pour elle.

La religion comme autre processus d’affiliation

20 Comme beaucoup de mères africaines, Madeline invoque Dieu pour le devenir de son enfant. L’enfant est conçu comme un enfant de Dieu, puis lui est confié. La croyance religieuse de ces femmes, chrétienne en l’occurrence, reprend exactement celle qui a prévalu à la naissance du Christ : de père inconnu et de père divin. Cela corrobore également le fait qu’un homme et une femme ne suffisent pas à créer un humain (Godelier, 2003), sauf que dans le cas du viol l’attache au père divin doit « réparer » ou bien « suppléer » l’attache au bourreau anonyme.

21 Emma a été présentée à un groupe religieux, et cela constitue une filiation instituée en inscrivant l’enfant dans une lignée, dans la mesure où adhérer à une religion, c’est traditionnellement s’inscrire dans une lignée croyante et en transmettre l’enseignement. Là où la lignée du sang n’assure pas de contenance, d’accompagnement, de reconnaissance et d’accueil à la mère, la religion peut être salvatrice par le tissu communautaire qu’elle propose et la sortie de la solitude.

Conclusion

22 Les femmes qui accueillent des enfants de l’ennemi font face à des obstacles considérables en arrivant en France. Ils aggravent l’épreuve immense d’accepter un enfant étrange. En effet, l’hostilité de l’accueil, la lourdeur des procédures administratives et le risque de n’être pas protégées par les conventions internationales aggravent leur vulnérabilité et accentuent les risques pesant sur les liens à leur enfant. La non-reconnaissance par l’État français, qui conforte un déni de la réalité, renforce celui qui peut accompagner toute violence et traumatisme intentionnel ; la non-protection par l’État produit un nouveau traumatisme qui est vraiment catastrophique pour la femme, qui va se dégrader psychiquement.

23 Les soins de notre groupe pluridisciplinaire constituent en soi une reconnaissance humaine et sociale de la femme victime et survivante et de son enfant. Cette reconnaissance s’accompagne d’autres, associatives, religieuses aussi. Le suivi transculturel que nous proposons, par les différents dispositifs – consultations psychothérapeutiques, ateliers à médiation artistique et culturelle – vise à offrir différents modes d’expression et à soutenir les processus intimes et culturels à l’œuvre. Conforter les actes d’affiliation des enfants nés de viols fait partie du soin et de la prévention de la transmission traumatique. Le suivi psychothérapeutique et l’accueil bienveillant par un groupe deviennent alors des plus précieux.

Notes

  • [1] L’Office français pour les réfugiés et les apatrides, et la Cour nationale des demandeurs d’asile sont deux instances qui œuvrent à la protection internationale selon la Convention de Genève.

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