Bordeaux : la mémoire molle de la statue de Modeste Testas

Elle s’appelait  Al Pouessi, née vers 1765 en Ethiopie. Elle devint Modeste Testas du nom de son propriétaire, marchand et esclavagiste bordelais. Ce  fulgurant raccourci  historique, ce rapt identitaire résume la réalité de l’esclavage qui en l’occurrence s’augmente ici d’une exploitation  sexuelle. C’est ce personnage que la ville de Bordeaux a choisi deux siècles et demi plus tard d’honorer en érigeant une statue à son effigie au pied de la bourse maritime quai Louis XVIII à Bordeaux non sans susciter son lot de critiques.

Au départ, il était une commission- c’était encore sous le règne Juppé- chargée de faire des propositions afin  de «  commémorer le passé négrier de Bordeaux et l’abolition de l’esclavage ». Elle en fit 10 et l’ex-maire a retenu celle-ci ; la réalisation en fut confiée à un jeune sculpteur haïtien Woodly Caymitte dit Filipo et le storytelling à l’anthropologue Carole Lemée s’appuyant sur les recherches d’une descendante d’Al Pouessi, Lorraine Steed.

Marthe Adélaïde Modeste Testas donc comme l’indique la plaque explicative qui accompagne la -belle- statue de bronze, fut victime d’une razzia et au terme de tribulations dont on sait peu de choses, elle  fut achetée par deux frères, François et Pierre  Testas, négociants à Bordeaux, propriétaires d’une sucrerie à Saint Domingue. Pierre assurait le commerce à Bordeaux quand François gérait l’exploitation dans les îles. Elle serait alors passée par Bordeaux, on n’en trouve pas de trace.

                            Affranchie et héritière

En 1781, elle a environ 16 ans quand son « maître » François  Testas l’emmène à Saint Domingue à Jérémie où se trouve sa propriété. Baptisé Marthe Adelaïde Modeste Testas, elle devient son esclave sexuelle. Il lui fit plusieurs  enfants. La mémoire familiale avec beaucoup de mansuétude assure qu’il «  se serait bien comporté avec elle. » Dans la partie française de Saint Domingue, on comptait (1789) 30.000 blancs, 30.000 mulâtres et 465.000 esclaves noirs abrités  selon le  père Pierre-François de Charlevoix, dans des maisons qui « ressemblent à des tanières faîtes pour loger des ours. » Saint Domingue fut le terminal de 78% des 346 expéditions négrières bordelaises (1) Ceci encore : le trafic annuel des ports de Saint Domingue vers la France dans cette fin du 18ème est évalué à 200 millions de livres de denrées coloniales et correspondrait aux cargaisons de 400 navires.  

bordeaux de port négrier à port de tourisme

On ignore comment s’est comporté François Testas en 1793 quand les colons ont en quelques sorte livré Saint Domingue aux Anglais pour se protéger des décrets antiesclavagistes de la révolution française. Toujours est-il qu’en 1795, il partit pour New-York emmenant Modeste et Joseph Lespérance, ses esclaves » domestiques » ainsi que d’autres esclaves dit la chronique. Il mourut la même année après les avoir affranchis et avoir donner par testament  la main de Modeste à Joseph ainsi que 51 carreaux de terre de l’habitation Testas à Jérémie. Modeste y fit encore 9 enfants avec Joseph et vécue là jusqu’à 105 ans. Dans sa nombreuse descendance, on trouve un petit-fils qui fut un éphémère président de la république haïtienne en 1888/89. 

                           Exit la sente Frantz Fanon

C’est donc cette statue qui depuis mai 2019 symbolise le passé négrier de Bordeaux. (2) Karfa Diallo de l’association mémoire et partage (3) qui participa aux travaux à la commission avant de s’en retirer en raison  de désaccords s’interroge sur son blog abrité par le site Médiapart : « Comment «  une affranchie » en 1795 à Philadelphie, 4 ans après la Révolution Haïtienne qui sonnera le glas du système esclavagiste, peut-elle représenter la mémoire de l’esclavage colonial ? On supposerait donc que l’affranchissement des captifs africains était le fondement du projet colonial et capitaliste qui a fait la fortune de Bordeaux » 

Last but not least, la frilosité politique des édiles bordelaises s’est illustrée une nouvelle fois en décembre 2018. Alors le conseil municipal très majoritairement décidait de baptiser Frantz-Fanon, une sente (une sente !) du nouveau quartier   Gingko au nord de la ville. Mais c’était sans compter sur les capacités de nuisance d’un front national pourtant localement très peu implanté. Le parti xénophobe a agité la toile et orchestré des protestations contre l’attribution à une sente (une sente !) du nom de ce supporter du mouvement de libération algérien. Assez pour que le maire, encore Alain Juppé, c’est même l’une de ses dernières décisions, jette l’éponge foulant au pied la décision de son conseil municipal…

                                  Jean-François Meekel

1 : Éric Saugera  Bordeaux port négrier XVII-XIXe siècle  Karthala

2 : les gestes mémoriels de la ville de Bordeaux sont récents :  l’érection en 2005 d’un buste de Toussaint Louverture sur les quais rive droite, en 2006 une plaque quasiment invisible en bas d’une murette sur les quais rive gauche et en 2009 l’ouverture  des salles du musée d’Aquitaine consacrées au passé colonial et au commerce triangulaire qui a définitivement assurée la richesse de la ville et de sa région.

3 : KSD, Karfa Sira Diallo réclame à corps et à cris la création à Bordeaux d’un vrai «  mémorial de la traite des noirs «  à l’image de ce qui s’est fait à Nantes.

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