par Patrick Noviello | 5 Oct 2021 | Actualité italienne | 0

Installé depuis des années dans la vallée de la Roya, à la frontière italienne, Cédric Herrou défend l’accueil des demandeurs d’asile. Il raconte son combat, qui lui a valu de nombreux procès, dans son dernier livre : « Change ton monde » aux éditions Les Liens qui Libèrent. Aujourd’hui en charge de la première communauté agricole Emmaüs, il réagit pour RADICI à la condamnation à 13 ans de prison de Domenico Lucano. Le maire de Riace avait repeuplé son village de Calabre en y accueillant des migrants.

Tout d’abord, quelle est votre réaction à cette condamnation que beaucoup qualifient de « très lourde » ?

Ça me paraît énorme. Même si Domenico Lucano est condamné par rapport à son statut d’élu, pour donner un ordre d’idée chez nous, Nicolas Sarkozy a pris un an… (NDR : pour le financement illégal de sa campagne présidentielle de 2012).

La justice italienne a-t-elle voulu faire un exemple selon vous ?

Oui forcément ! Il faut vraiment avoir commis un acte violent pour être condamné comme cela. Même un criminel ou un violeur n’a pas forcément une peine aussi lourde. Mais la justice est manipulée. En France aussi d’ailleurs. Le Ministère de l’Intérieur avait repris la main pour essayer de me faire condamner pour accueil indigne.

Lucano était aussi jugé pour « aide à l’immigration clandestine ». Justement quand on défend l’accueil, qu’on soit élu ou pas, est-on forcément obligé de franchir la ligne jaune ?

Avec cette condamnation, on se rend bien compte de ce qu’on risque, de ce que nos actions impliquent. Moi ça m’a valu beaucoup de procès, mon voisin bloque désormais le chemin d’accès à ma maison. On m’a obligé à cacher des enfants noirs dans ma voiture parce qu’ils étaient noirs. Jusqu’où faut-il aller, que faut-il endurer pour aider ? C’est désespérant !

Mais j’y reviens, est-on obligé d’enfreindre la loi ?

On nous pousse à ça. Quand les États ou l’Union Européenne se mettent dans l’illégalité sur l’accueil des migrants, on se met dans l’illégalité. C’est ce que nous avions été obligés de faire avec le squat des Lucioles à Saint-Dalmas de Tende il y a cinq ans. La Convention de Genève, qui a été signée dans l’après-guerre, plus personne ne la respecte. La libre circulation de Schengen est bafouée. Le droit fondamental n’est plus appliqué. Nous avons caché des gens parce qu’ils étaient en danger. Nous, ici, dans la Roya, on a pu rendre légal le fait d’aider les migrants. Mais si un gouvernement fasciste arrive au pouvoir, on enfreindra la loi.

C’est votre crainte ?

On voit clairement une « extrêmisation » des partis actuellement. Il y a une fascisation de la politique. C’est dramatique ! Quand on voit la problématique du réchauffement climatique qu’il nous faut résoudre, si on doit confier la résolution de cette menace à ces gens-là….

Je crois en la justice. Je crois en l’État de droit. Mais si on a des élus d’extrême-droite qui dirigent le pays, on ne pourra plus respecter un préfet ou même un simple policier.

Au-delà de Domenico Lucano, l’exemple du village de Riace, lieu d’accueil pour les migrants, qu’il a impulsé, peut-il continuer à vivre ou faire des émules ?

Emmaüs, que je dirige dans la vallée de la Roya depuis deux ans, est la première communauté agricole qui accueille majoritairement des compagnons demandeurs d’asile. Le gouvernement utilise la justice pour casser les initiatives médiatisées mais des milliers d’autres existent, à plus ou moins grande échelle.

Que comptez-vous faire pour Domenico Lucano dans l’immédiat ?

On est comme tout le monde, démunis. On est en lien avec le député européen Damien Carême, le réseau Baobab ou encore le sociologue Eric Fassin. On réfléchit à un soutien efficace, pas une énième tribune. Pourquoi pas une délégation pour aller le soutenir sur place en Italie. Après, s’il faut le cacher dans la vallée de la Roya, on le fera.

Patrick Noviello

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Patrick Noviello est journaliste à France3 Occitanie. Il enseigne à l’École de Journalisme de Toulouse dont il est issu. Il collabore à Radici depuis 2012. Sa dernière conférence théâtralisée « C’est moi c’est l’Italien » aborde, à travers l’histoire de sa famille, les questions liées aux migrations.

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